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La bibliothèque idéale de Rafaëla Lopez, plasticienne et performeuse

Arnaud Idelon By Arnaud Idelon Published on September 28, 2017
This article was updated on October 13, 2017

C’est au DOC, du côté du métro Télégraphe à Paris, dans un ancien lycée technique squatté par plus de soixante-dix artistes, que m’accueille l’artiste Rafaëla Lopez, performeuse et présidente du lieu. L’atelier qu’elle partage avec le plasticien César Chevalier est vaste et clair ; on paye au prix lourd les généreuses baies vitrées par une température qui pousse à l’inertie. C’est donc emmitouflés, une bonne tasse de thé à la main, que nous discutons.

Rafaëla Lopez est passée par la Villa Arson (Nice) puis le Royal College of Art (Londres), se spécialisant en sculpture. Jonglant à ses débuts entre la vidéo et les volumes, Rafaëla se porte ensuite vers la performance, avec toujours une appétence pour nos rituels sociaux, le monde des apparences et des clins d’œil appuyés à l’histoire de l’art, portés par un second degré de tous les instants.

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Trivial BBQ, 2014

Qu’elle organise en grande pompe un concours de natation synchronisée, réunissant pour son projet Sculpture Synchronisée, nageuses niçoises, sculptures d’artistes et vrai-faux jury de critiques et curateurs, qu’elle élabore un barbecue dada en superposant des grilles aux formes diverses (Trivial BBQ) ou qu’elle prenne pour personnages principaux d’un simulacre de télé-réalité un groupe de sculptures, Rafaëla Lopez a le goût du détournement et de la surprise, flirtant entre enthousiastes entorses au bon goût, provocation festive et ironie affutée.

Obèse souffleur de bulles dans une laverie au son de tubes eighties ralentis jusqu’à n’être plus audibles (Espiègle au festival Vis-à-Vis en 2016) ou colonie de pigeons masqués faisant irruption en vernissage au Palais de Tokyo et au Parcours Saint-Germain avec Pigeons (l’habit fait le moine), on est rarement au bout de ses surprises avec cette artiste.

Impressions confirmées au cours de cet entretien où elle évoque ses lectures, hétéroclites à souhait : une belle manière de nourrir sa bibliothèque en picorant dans celle d’une lectrice passionnée. On passe donc de Deleuze à Perec, on esquive Didi-Huberman, on tourne le dos à Damien Hirst et on revient vers Marcel Mauss, un programme aussi peu académique que vivifiant.

Si vous deviez avoir votre propre livre, il ressemblerait à quoi?

Cela dépend du statut que ce livre devrait avoir. J'ai « fait » (avec la graphiste Virginie Diner) un livre en 2016, il s'agissait d'un catalogue monographique de mon travail édité par Sextant & + dans le cadre de mon statut d'artiste invitée à la foire Art-O-Rama à Marseille. Le catalogue est assez simple, les budgets de production déterminent souvent un peu les choses. Mais j'en suis satisfaite, il a une couverture cartonnée façon album de bande dessinée, un papier mat et épais, il est chapitré par projets, lesquels ont chacun un texte d'un ami artiste, commissaire ou critique pour les accompagner et on a glissé dans chaque livre une édition signée d'un dessin d’ornithorynque qui est un peu ma mascotte (il y a aussi les pigeons et les chats mais bon...).

Après, si je devais faire un livre d'artiste, ce serait différent. Je crois que je voudrais mettre plein de trucs dedans, un peu comme un herbier magique géant mais où l'on ne trouverait pas que des plantes. Il y a des chances pour que ce livre soit très volumineux, type grimoire.

Un livre en particulier vous a-t-il donné envie de devenir artiste ?

Je crois qu'il y en a eu plusieurs à différents stades de ma vie. Enfant, sans aucun doute le mini catalogue sur Monet. Je pense qu’il était édité par Orsay mais je n'en suis pas sûre, je ne l’ai plus malheureusement. Les nymphéas me faisaient total rêver et j’essayais de les reproduire sur des feuilles A4. Ca me faisait aussi rêver de peinture en plein air au Japon et à Giverny. Où je ne suis d’ailleurs jamais allée. Aujourd’hui, j’ai les nymphéas sur ma carte bancaire… Ma banquière m’a bien cernée.

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Les passe-partout, 2013

À l'adolescence, Andy Warhol Géant de Dave Hickey aux éditions Phaidon. De ce que je me souviens, il y avait peu de textes et beaucoup d’images dont des photographies ou scans de documents personnels, de photos etc. – ce qui permettait d’imaginer un peu la vie de Warhol. À cette époque, je traînais dans des concerts de rock et rêvais d’une nouvelle Factory. Comme j’ai toujours été une médiocre musicienne je n’avais pas de groupe. J’étais la copine et groupie. Mais être artiste tout en baignant dans un environnement musical semblait être une bonne situation et Warhol était donc un bon modèle.

Enfin, quand j'étais étudiante, il y a eu les écrits de Duchamp. Ses échanges avec Richard Hamilton dans Le Grand Déchiffreur (aux Presses du Réel) aussi m'avaient beaucoup plu. Je n’ai pas de raison plus précise que la finesse et l’humour des réflexions, de la langue et des dessins.

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Bubble-Boom, the Jeune-Fille said: a bit of bubble and a little bit of boom

Sinon j’aime aussi beaucoup le livre Hollywood Babylone de l’artiste vidéo Kenneth Anger. Le livre balance les gossips des stars hollywoodiennes de l’époque, il a d’ailleurs été censuré un moment. Histoire de crâner un peu : j’avais trouvé sur Internet l’édition originale de 1959 à très bas prix. Bien entendu je l’ai acheté. Quelques années plus tard, la Galerie du Jour avait consacré un solo show à Anger où cette même édition trônait, à un prix assez mirobolant : j’avais fait une super affaire ! Je pense d’ailleurs me servir de ce livre comme base de travail pour un prochain projet.

Parlez-nous de livres d’un plasticien que vous admirez

J'adore le livre des cocktails d'artistes de Ryan Gander (Artist’s cocktails, édité par Dent-De-Leone donc désigné par Abakë). J'en suis jalouse même, c'est un livre que j'aurais aimé faire. La photo de présentation est chouette : le livre est comme accoudé à un chat noir. Ce qui me fait penser à un autre livre que j’adore d’un artiste que j’aime tout autant : le livre nuancier à paillette de John Armleder : Black Cat, aux éditions Three Star Books. 


Côté théorie, avez-vous des lectures fétiches ?

Honnêtement je ne sais pas. En fait j'essaie justement de ne pas être guidée par la théorie de l'art. Mais donc si on parle de théorie au sens large, Mille Plateaux de Deleuze et Guattari. C’est vraiment un livre qui m’émeut comme de la poésie pourrait le faire. Je trouve que c’est de la théorie plasticienne. Dans le sens où c’est plein d’images, de formes et de sensations – c’est une écriture très visuelle.

Autrement, à la Villa Arson, nous avons passé un an à étudier (avec le professeur d’esthétique Joseph Mouton) le bouquin Esquisse d’une théorie générale de la magie, de Marcel Mauss, qui est tout simplement passionnant.

Quels bouquins vous suivent où que vous alliez ?

C'est plutôt des romans, de la poésie ou des bouquins théoriques qui me suivraient... Pour les romans c’est old school mais je suis complètement fan de Flaubert, Le Rouge et le Noir de Stendhal aussi, les Illusions perdues de Balzac. J’aime bien ce genre d’histoires qui mêlent intrigues amoureuses et ascension/chute sociale. Côté théorie, Deleuze toujours mais je l’emporte moins en vacances. Pour la poésie, l’intégrale de Rimbaud à La Pléiade. J’ajoute également Les Choses de Perec et Le Parti pris des choses de Ponge. Ces deux livres offrent chacun un rapport aux objets différent mais très beau. Le premier dans l’identification, l’accumulation et la perdition, le second dans la simplicité de l'être.

La meilleure définition de l’art, vous l’avez trouvée sous la plume de qui ?

Classique : Robert Filliou : « L'art, c'est ce qui rend la vie plus intéressante que l'art ».

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Catherine Deneuve, 2012

Des coups de cœur en livres photo ?

Je n'en ai pas. À vrai dire je n'ai pas un goût très prononcé pour la photo. Mais j'aime beaucoup Jeff Wall quand même. Alors je dirais un livre de Jeff Wall. Ou non attends, classique encore mais j’avais beaucoup aimé le livre La France, de Raymond Depardon. J’ai un côté très vieille France, j’adore les petites villes de province et il y a dans ce livre des photographies d’endroits où j’ai aimé aller.

Le pire livre d’art que vous ayez jamais lu

Je ne m’en souviens pas. C’est dommage ça aurait été drôle.

Le livre que vous avez honte de n’avoir jamais lu (et pourtant vous en parlez très bien !)

Hum… Je n’ai jamais lu Georges Didi-Huberman. Mais je n’en parle pas très bien non plus. C’est un peu la honte je crois.

Auriez-vous un livre à nous conseiller sur la relation œuvre-spectateur ?

Je ne sais pas si c’est le meilleur mais Inside the White Cube de Brian O’Doherty m’avait beaucoup marquée dans ce sens. Sinon je viens de commencer à lire Happenings, de Michael Kirby. C’est un livre qui tente de dresser une théorie du happening au travers d’une introduction par Kirby puis d’écrits d’artistes dont Allan Kaprow ou Claes Oldenburg par exemple. Ça retrace le début de l’histoire de cette forme artistique et tous les questionnements amenés par celle-ci quant à son public.

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Untitled (Lavatronic), 2016

Un bouquin que vous citez à tous vos vernissages ?

Il y en a un qu’on a fait citer avec Georgia René-Worms dans le cadre d'une performance qu'on nous avait commandé pour un vernissage à la galerie Bosse & Baum (Londres). Il s’agissait de Premiers Matériaux pour une théorie de la jeune fille, de Tiqqun. C’est un livre que j’aime beaucoup car il construit un concept, une théorie par une technique de rédaction dans le genre cut-up avec des extraits de textes issus de magazines féminins, des phrases entendues dans la rue et des phrases rédigées par eux-mêmes. Le tout avec un jeu de typographie simple mais très efficace et une mise en forme type manifeste. 

Dernière question : est-ce qu’un livre pourrait déclencher en vous une légère envie d’autodafé ?

Haha. Je ne l’ai pas vu mais s’il en existe un et j’imagine que oui, le catalogue de l’exposition de Damien Hirst au Palazzo Grassi. Attention, il y a plusieurs pièces dans le travail de Hirst (en début de carrière) que j’apprécie. Mais cette exposition vraiment… Je ne l’ai même pas visitée d’ailleurs, aucune envie. Je l’ai visitée sur Instagram, cela m’a suffit. Je crois que ce qui me pose problème est d’étaler une production si indécente dans le contexte économique et social actuel. 


Illustrations : © Rafaëla Lopez

Couverture : Bijoux de famille (pierres non roulantes ), 2013

Commissaire d'exposition et cofondateur du collectif BLBC, Arnaud Idelon est avant tout un grand passionné de lecture à la recherche de la moindre pépite, culte ou méconnue.

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