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La bibliothèque idéale de François Durif

Arnaud Idelon By Arnaud Idelon Published on February 5, 2018

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Artiste plasticien lettré, féru de littérature et d’anatomie, adepte de la marche et de la dérive, François Durif mêle lettres et images, photographie et performance, dans une écriture d’une grande singularité, toute entière teintée d’un goût pour la connaissance de l’autre et la volonté d’ouvrir son art vers la rencontre.

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Avec ses promenades performées (ou performances promenées), il invite à découvrir le décor de la ville comme une galaxie abstraite, collage sans échelle de bribes de conversations glanées ça et là, dialoguant avec des extraits de textes littéraires. C’était une évidence, il fallait que je rencontre François pour qu’il m’ouvre les portes de sa bibliothèque idéale. Je n’ai pas été déçu.

Quelles sont vos influences littéraires ?

Elles sont disparates et ont fini par s’organiser dans la durée. Il y a les écrivains auxquels je reviens sans cesse, ceux lus durant les années de formation : Michaux, Artaud, Musil, Kafka, Ponge, Pessoa… Ils constituent mon viatique. Aussi ai-je maintes fois recopié dans mes cahiers des fragments extraits de leurs livres respectifs, ce sont les livres les plus ridés de ma bibliothèque, leurs pages se sont détachées. Leurs titres décrivent déjà un trajet que j’ai accompli à leurs côtés : Émergences-Résurgences, L’Ombilic des Limbes, L’Homme sans qualités, Un Artiste de la faim, L’Espace littéraire, Le Livre de l’intranquillité.

Recopier à la main les phrases de ces grands écrivains est une façon de les faire miennes, d’en comprendre la tournure, la manière propre à chacun d’aller au vif. Ce travail de copie est pour moi essentiel, il correspond à une forme de lenteur dont j’ai besoin pour apprendre à lire, et par là, apprendre à écrire. Le plus souvent, je lis à ma table, crayon à la main, je n’aime pas lire au lit. Lire chaque matin une heure avant de démarrer ma journée serait une discipline à laquelle je voudrais me tenir. Les livres que nous lisons avec intensité nous constituent, nous modifient. Fond et forme ne font qu’un, nous le sentons bien. Lire et relire, recopier ou apprendre par cœur ces textes, c’est comme cela que je me suis construit. Je me suis laissé influencer par eux, ma seule liberté réside dans le choix de celles et ceux par qui je me suis laissé influencer.

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Bien que je sois passé par l’École des beaux-arts de Paris, je me sens plus autodidacte qu’un produit d’école ; durant ces années de formation, j’ai passé plus de temps dans ma chambre de bonne, assis à ma table, que dans un atelier, à méditer devant un mur. Et si j’ai reçu un enseignement de la part de certains professeurs des Beaux-Arts de Paris, c’est bien par le truchement des livres qu’ils m’indiquaient : Le Parti pris des choses de Ponge et L’Espace littéraire de Blanchot en font partie. J’ai aussi beaucoup appris par la radio, l’écoute assidue de France Culture : les entretiens d’Alain Veinstein dans Du jour au lendemain, l’émission Microfilms du ciné-fils Serge Daney. Je refusais un rendez-vous pour pouvoir l’écouter. Il était comme un grand frère qui me donnait des nouvelles du monde via les films qu’il m’incitait à aller voir. La radio reste pour moi un magnifique médium pour entendre la parole des écrivains : France Culture la nuit, quand, soudain, nous parvient la voix de Jankélévitch, son débit saccadé, ses fusées. J’apprécie particulièrement ce télescopage des voix, des temps.

Un livre en particulier vous a-t-il donné envie de devenir artiste ?

Oui, il en est un qui a agi fortement dans un moment où, adolescent, je ne savais comment m’orienter. Je l’ai trouvé sur l’étal d’un bouquiniste de Clermont-Ferrand, j’avais quinze ans. C’est le livre d’Henri Michaux Émergences-Résurgences, publié aux éditions Albert Skira. Un véritable coup de gong au moment où je l’ai lu. Puis, je suis entré dans son œuvre. Je l’ai cité en entrant et en sortant de l’École des beaux-arts de Paris. À chaque relecture, j’y retrouve l’émotion première, celle qui incite à débloquer sa situation, car selon lui, en débloquant sa propre situation, on en débloque des centaines d’autres. « L’artiste est d’avenir, c’est pourquoi il entraîne. »

Quel est le livre qui convertirait le plus réac à l’art contemporain ?

Le livre de Pierre Tilman : Robert Filliou, nationalité poète, aux Presses du réel. Dans les moments de doute ou de cafard, je le relis volontiers, il fait partie de ces livres que j’aime offrir à celles et ceux qui me sont proches. Pierre Tilman l’a écrit avec Marianne, « compagne d’âme » de Robert Filliou. Grâce à elle, ce livre contient des moments de vie, des phrases qui aident à vivre ou nous apprennent « l’art d’être perdu sans se perdre ». Filliou nous indique un chemin, des chemins de traverse. Il revient alors à chacun de résoudre son équation et de faire avec ses contradictions. Filliou : « La contradiction dans laquelle j’ai travaillé est la suivante : d’un côté j’ai refusé de faire de l’art une carrière, d’un autre, j’ai refusé de faire quelque chose d’autre. » Oui, un artiste est quelqu’un qui ne peut pas faire autre chose que ce qu’il fait. C’est un choix et un non-choix. C’est faire quelque chose avec ses impossibilités, avec ce qui est le plus difficile. Mais si nous réussissons à conquérir une parcelle de couleur ou à rendre plus réel ce qui existe, ce à quoi nous avons donné forme, alors cela vaut le coup de s’y adonner sans compter. Ce n’est pas affaire de volonté. Il faut accueillir ce qui vient, ce qui nous tombe dessus, et le transformer. À chacun ses obsessions, sa façon de fabriquer du temps.

Je vous sais grand lecteur d’essais. S’il fallait n’en retenir qu’un ?

Ici, je dois reconnaître ma dette à l’égard de Georges Didi-Huberman, dont je suis le séminaire depuis déjà plus de vingt ans. J’ai envie de citer les premiers livres que j’ai lu de lui : Le Cube et le visage, La Ressemblance informe, tous deux aux éditions Macula ; et puis, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde aux éditions de Minuit. C’est par lui que j’ai eu accès à l’œuvre d’Aby Warburg, à celle de Walter Benjamin, ainsi qu’à celle de Georges Bataille. Entre-temps, j’ai acquis les volumes de la revue Documents fondée en 1929 par Georges Henri Rivière et Georges Bataille, republiés en 1991 par les éditions Jean-Michel Place, et ce recueil d’articles reste une mine !

La meilleure définition de l’art, vous la trouvez sous la plume de qui ?

Baudelaire, toujours aussi virulent, écrit dans ses Fusées : « Qu’est-ce que l’art ? Prostitution. » Mais je rejoindrai plus volontiers Robert Filliou quand il affirme que « l’art est trop important pour que nous l’abandonnions aux spécialistes », ou quand il nous rappelle : « Un jour, l’art devra retourner vers ceux à qui il appartient : l’humanité toute entière, les enfants, les femmes et les hommes. » Et quand Marianne assistait à ses colères ou à ses moments de découragement, elle n’hésitait pas à remettre gentiment à leur place ces messieurs artistes et leurs prérogatives : « Vous êtes des artistes quand vous créez. Mais dès que vous arrêtez, vous n’êtes plus des artistes ». De la pertinence de cette remarque, il a su faire quelque chose, en instaurant « la création permanente ». Aussi Filliou avouait-il qu’il s’était lancé dans l’art « comme on entre en religion ».

Est-ce qu’il y a un bouquin en particulier qui pourrait vous dégoûter de l’art contemporain ?

Non, autant l’ignorer ou lui tourner le dos. Mieux vaut aller vers celles et ceux qui nous obligent à coller à notre présent et à déblayer le terrain. « Terrain trouvé, vient l’opération déplacement. » Cette phrase de Michaux est depuis longtemps ma devise.

Vous avez été assistant de Thomas Hirschhorn, notamment chargé de l’achat de centaines de livres pour ses sculptures. Y-a-t-il des livres sur lesquels vous êtes tombé par hasard ? Des livres que vous avez tenté de sauver ?

Thomas m’a assez vite confié la mission d’aller acheter des brouettes de livres pour ses autels, ses kiosques, ses Deleuze Monument, Bataille Monument ; ouvrages dont je devais aussi trouver les traductions en anglais, en allemand, en arabe… Je n’étais pas payé pour les lire, ce sont ses amis qui s’en chargeaient. J’étais un de ses assistants, je n’étais pas son ami, même s’il y avait de l’amitié à assister son aîné dans son travail artistique. Il avait le temps de m’observer et il a senti ce pour quoi je serais le plus efficace, un bon petit soldat qui pioche dans les livres citations et fragments pour les cartons des autels : « Plutôt balayeur que juge. » Un jour, comme j’en avais un peu marre d’écrire sur des cartons « Deleuze, je t’aime », en dessinant des petits cœurs, j’ai écrit spontanément : « Tu nous manques, mais on se débrouille. » C’est devenu une private joke entre nous.

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Ici comme ailleurs, l’humour est une arme, et cette distance du subalterne, je la retrouve dans les livres de Robert Walser que j’ai découvert par son entremise : Le Commis, L’Institut Benjamenta. Je crois que c’est dans ce dernier qu’il définit les artistes comme « des gens gentils par anxiété et aimables par mal du siècle ». Je me suis souvent dit que j’appartenais sans doute à la famille des « gentils par anxiété. » Dans mes allées et venues entre les librairies de Paris et l’atelier de Thomas à Aubervilliers, je suis aussi tombé sur le bref essai de Pierre-Michel Menger, Portrait de l’artiste en travailleur.

En lisant ce livre, je ne pouvais pas ne pas m’interroger sur le statut de l’artiste, de celui qui assiste un plus grand que lui, au risque de se laisser incorporer par lui ; la part de renoncement que le contrat tacite avec ce dernier implique. Assister à son ascension, tout en attendant l’heure de sa prochaine éruption. À un moment donné, il faut savoir s’arracher de cette mélasse et prendre le risque de se séparer.

Cette notion de soutien, d’assistance, qui a marqué une phase de votre pratique artistique, dans quel livre se donne-t-elle le mieux à lire ?

À ce sujet, Baudelaire écrit dans Mon cœur mis à nu un jugement redoutable : « Être un homme utile m’a paru toujours quelque chose de bien hideux. » Je le comprends trop bien, et pourtant, en quittant l’atelier de Thomas Hirschhorn, je ne cherchais rien d’autre qu’à sortir du monde de l’art pour gagner ma vie et en quelque sorte me rendre utile. Et c’est lors d’un bilan de compétences que j’ai dû faire quelque chose de l’intuition de la personne avec qui j’ai accompli ce dernier :

« Jusque-là, je ne l’ai jamais proposé à quiconque, mais à vous, j’ai envie de le proposer, est-ce que vous seriez intéressé de travailler dans les pompes funèbres ? »

Paradoxalement, apprendre ce métier m’a remis dans le mouvement de la vie. Dans l’agence qui m’a accueilli, je pouvais prendre le temps d’accompagner chacune des familles que je recevais, j’étais leur seul interlocuteur et tenais à répondre à la demande d’un rituel laïc. Je mettais ma sensibilité aux services des familles endeuillées et bien sûr mes lectures en tous sens m’ont aidé à trouver les mots justes et à en biffer d’autres, trop lourds ou attendus dans ces circonstances.

Et pour répondre plus directement à votre question, parmi les livres qui m’ont aidé à endosser tour à tour l’habit du conseiller funéraire et celui du maître de cérémonie, il y a celui de Pierre Fédida, Des bienfaits de la dépression – éloge de la psychothérapie. Le titre est racoleur, mais le contenu de son livre est accessible et ses chapitres consacrés aux « morts inaperçues » et à « l’œuvre de sépulture » m’ont éclairé grandement dans mon cheminement intérieur.

Entre 15 et 20 ans, c’est la littérature qui vous permet de vous (re)construire. Quels livres ont marqué cette période ?

Durant ces années grises, je me suis retrouvé au lycée Godefroy-de-Bouillon à Clermont-Ferrand, et j’ai trouvé en effet dans la lecture de certains livres des points d’appui. Si je devais en citer quelques uns : L’Étranger de Camus, Mémoires d’Hadrien de Yourcenar, La Plaisanterie de Kundera, Barrage contre le Pacifique de Duras. Et puis, j’ai eu la chance d’avoir une prof de français qui nous a ouvert aux auteurs que l’on plaçait alors sous la bannière du Nouveau Roman, et parmi eux j’ai retenu Nathalie Sarraute, Le Planétarium, Michel Butor, La Modification, Julien Gracq, Le Rivage des Syrtes. Une attention au langage qui nous permet de restituer le monde muet des choses qui nous regardent, une façon de tenir à distance les questions d’ordre psychologique.

Dès ces années-là, j’ai été influencé par les écrits des poètes, et celui dont j’apprends encore aujourd’hui, c’est Baudelaire : Les Fleurs du Mal, Le Spleen de Paris, ses journaux intimes – Mon Cœur mis à nu, Fusées. Puis, viendront Henri Michaux, Antonin Artaud, Francis Ponge, Fernando Pessoa… Au sortir du lycée, je me suis orienté vers des études de philosophie, et là aussi je suis resté attaché à ces premières lectures : Levinas, Le Temps et l’Autre, Merleau-Ponty, la Phénoménologie de la perception.

Vous liez avec les commissaires et les artistes avec qui vous collaborez de profondes et durables relations d’amitié. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette notion de fraternité entre artistes ? Est-ce qu’un livre pourrait nous éclairer ?

Oui, pour moi, cette notion d’amitié ou de fraternité est au cœur de ma pratique d’artiste. Mais comme Gilles Deleuze nous le rappelle lors de ses entretiens avec Claire Parnet – Abécédaire qui n’a été rendu public qu’après sa mort –, l’amitié est d’abord affaire de perception : être ami avec quelqu’un, c’est avoir quelque chose de commun avec lui, un « pré-langage commun » plus qu’une communauté d’idées. Ce qui me touche chez celui que je reconnais comme mon ami, ce peut être un geste, une pudeur, un grain de folie, tout ce qui fait son « charme ». Et puis je ne résiste pas à l’envie de vous faire part de cette phrase de Robert Filliou dont j’ai fait mon credo depuis que je l’ai lue :

« Ce que je cherche, c’est un art fraternel, je voudrais être tout le temps, en toutes circonstances, envers n’importe qui, un homme fraternel. »

Avant de citer celle-ci, Pierre Tilman, précise : « D’ailleurs, ne parlons pas d’intelligence à propos de Robert, le seul mot qui convienne est celui d’esprit. Chez lui, génie ne s’oppose pas à fraternité. Il se sent embarqué dans la même humaine condition que tout un chacun et rame dans la même galère. » Oui, c’est cette présence d’esprit qu’il nous faut maintenir vive, car c’est elle qui nous incite à « transformer la menace de l’avenir en maintenant accompli ».

Filliou, encore : « Après tout, l’art est ce que les artistes en font, et nous tous écrivons, peignons, composons, aimons, jouons, etc., parce que nous savons le faire. Ce que je veux dire, c’est que nous ne sommes pas seuls. Nos buts sont fondamentalement ceux de tout le monde. Les défaites de tout le monde sont aussi les nôtres. Pour moi, celui qui au moins m’aide à vaincre le pire est mon ami, s’il le désire. »

Je vous sais familier de la Maison de la Poésie à Paris. Quelles sont vos plus belles découvertes ? Où peut-on les lire ?

Je me suis mis à fréquenter régulièrement la Maison de la Poésie depuis déjà quelques années, à un moment où je ressentais une certaine lassitude quand au circuit clos des galeries. Je m’y suis senti accueilli. L’occasion de rencontrer d’autres visages, d’autres voix, de reconnaître aussi d’autres solitudes. La jauge des deux salles étant à échelle humaine, il y a une réelle proximité avec celles et ceux qui y interviennent. Olivier Chaudenson, l’actuel directeur de la Maison de la Poésie, est présent chaque soir, il a su ouvrir celle-ci à toutes les pratiques d’écriture contemporaines, et à la fin de chaque représentation, il est aisé d’aller remercier l’écrivain qui est intervenu et vous a ému par sa façon d’être là, de jouer le jeu. Parmi les découvertes que j’y ai faites, il y a un magnifique moment autour de Jacques Darras et de son anthologie personnelle (1988-2012) publiée aux éditions Poésie/Gallimard : L’Indiscipline de l’eau. À ses côtés, il y avait Jacques Bonnaffé et Louis Sclavis ; l’amitié qui les lie était perceptible, la faconde de Jacques Bonnaffé s’alliait bien avec la présence discrète de Jacques Darras et les notes égrenées par Louis Sclavis. L’écriture jubilatoire de Jacques Darras n’est pas si éloignée de celle de Francis Ponge. Il y a eu aussi le bel hommage rendu à l’écrivain iranien Sadegh Hedayat, la lecture du livre de Denis Belloc Néons réédité en 2017 aux éditions du Chemin de fer. La liste serait longue, et j’invite chacun, chacune, à s’y rendre pour faire ses propres découvertes.

Vous avez été illustrateur gynécologique. Un livre en particulier vous vient-il à l’esprit à ce sujet ?

La Vie mode d’emploi de Perec, c’est le livre qui venait à l’esprit de celles et ceux à qui je racontais cette histoire dans laquelle j’ai été embarqué pendant deux ans : une rencontre de hasard, un voisin de palier, chirurgien en gynécologie, qui venait se réfugier chaque soir dans la chambre de bonne qui jouxtait la mienne et qui, en voyant des cartons à dessin devant ma porte, avait pensé à moi pour réaliser les illustrations du livre de techniques chirurgicales qu’il était en train de rédiger. Au moment où il est venu me cueillir dans ma chambre de bonne, j’étais un peu dans la panade. Deux mois auparavant, j’avais demandé à Yves Michaud, alors directeur des Beaux-Arts de Paris, une année de suspension de mes études, qu’il m’avait accordée, tout en me disant que j’étais le genre de mec qu’on a envie d’envoyer en Australie aller tondre les moutons.

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À défaut d’aller tondre les moutons, je me suis tenu au contrat tacite avec le Professeur Truc pour qui j’ai réalisé à la mine de plomb quatre cents illustrations médicales à partir de photographies d’opération et de montages de pâte à modeler qu’il me déposait sur un plateau devant la porte de ma chambre. Je n’avais aucune facilité pour exécuter ces planches, mais cette histoire était tellement surprenante que j’ai accepté de la vivre dans un relatif isolement. Je lui suis aussi très reconnaissant de m’avoir fait franchir le seuil d’un bloc opératoire à l’Hôtel Dieu, car pour lui il était important que je comprenne ce que je dessine et ne perde pas le contact avec le réel. J’ai vécu cette commande du Professeur Truc comme un rite de passage ou une sorte d’épreuve, cela m’a sorti d’un état de dépression larvée dans lequel je pataugeais, car à l’époque, je m’identifiais facilement au protagoniste d’un autre récit de Perec : Un Homme qui dort.

Ma sœur aînée m’a offert Perec en Pléiade, je vais pouvoir m’y plonger dans les mois prochains. Le fait est que nombre d’artistes contemporains ont puisé dans son œuvre pour élaborer leurs protocoles. Je pense ici à Edouard Levé et à son livre Autoportrait, publié chez P.O.L. en 2005 ; un livre dans lequel il est aisé de se reconnaître, il était bel et bien mon contemporain. Il a décidé de clore et sa vie et son œuvre par son livre Suicide et le passage à l’acte qui l’a suivi.

La marche fait partie intégrante de votre travail. Dans quel(s) livre(s) la promenade – et le rituel qu’est pour l’artiste la promenade – est-elle le plus finement décrite ?

Il y a d’abord cette phrase de Nietzsche dans les premières pages du Crépuscule des idoles, en réponse à Gustave Flaubert : « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose. » Et puis, il y a les Fluxwalk, les promenades Fluxus, et là encore, je me réfère au livre de Pierre Tilman – Robert Filliou, nationalité poète. Filliou était un marcheur, il aimait arpenter avec Marianne les villes et leurs lisières. Et selon ses critères, la promenade était une parfaite métaphore de l’art : « Elle ne sait pas d’avance ce qu’elle va être. Elle est l’affaire de tous. C’est une forme d’art pauvre et sans technique, qui ne demande aucun investissement, ne coûte rien, ne bâtit pas de pièces durables et se situe dans le partage, hors du circuit habituel. C’est aussi l’art de la conversation. »

C’est dans cette filiation que je m’inscris au moment de proposer des promenades performées, des performances promenées, dans ces « espaces autres » que Foucault désigne par le terme d’hétérotopie : d’où mes promenades au cimetière du Père-Lachaise, dans l’enceinte de l’hôpital Saint-Louis, tous ces lieux où je suis et ne suis pas, où je franchis des seuils, visibles et invisibles.

Enfin, il me faut citer le livre de Robert Walser – La Promenade – dont je peux déjà vous livrer quelques lignes : « La promenade m’est indispensable pour me donner de la vivacité et maintenir mes liens avec le monde, sans l’expérience sensible duquel je ne pourrais ni écrire la moitié de la première lettre d’une ligne, ni rédiger un poème, en vers ou en prose. Sans la promenade, je serais mort et j’aurais été contraint depuis longtemps d’abandonner mon métier, que j’aime passionnément. Sans promenade et collecte de faits, je serais incapable d’écrire le moindre compte-rendu, ni davantage un article, sans parler d’écrire une nouvelle. Sans promenade, je ne pourrais recueillir ni études, ni observations. Un homme aussi subtil et éclairé que vous comprendra cela immédiatement. »

Avec vos expériences d’aide-soignant et d’assistant funéraire, vous êtes familier de la douleur et du deuil. Quelles livres appréhendent selon vous ces questions avec le plus de finesse ?

Parmi les livres vers lesquels je suis allé pour me préparer à endosser cette responsabilité et mieux comprendre les rouages intimes qui m’ont poussé à vivre cette expérience, il y a tout d’abord le livre de Maurice Blanchot, L’Espace littéraire. Blanchot est un magnifique lecteur, et dans le chapitre « L’espace et l’exigence de l’œuvre » qu’il consacre à Kafka, il écrit : « L’art est d’abord la conscience du malheur, non pas sa compensation. La rigueur de Kafka, sa fidélité à l’existence de l’œuvre, sa fidélité à l’exigence du malheur, lui ont épargné ce paradis de fictions où se complaisent tant d’artistes faibles que la vie a déçus. »Ainsi l’art décrit-il « la situation de celui qui s’est perdu, qui ne peut plus dire “moi”, qui dans le même mouvement a perdu le monde, la vérité du monde, qui appartient à l’exil, à ce temps de la détresse où, comme le dit Hölderlin, les dieux ne sont plus et où ils ne sont pas encore. »

Le fait est que j’ai vécu ces années dans le monde funéraire comme une sorte d’exil, ou plus modestement, comme un pas de côté quant au monde de l’art : renoncer à toute carrière a en quelque sorte relancé le désir artiste, comme si je ne pouvais faire autrement que d’être celui que je suis. Les familles que je recevais captaient mon énergie et ma sensibilité et me reconnaissaient en tant qu’artiste, alors que je taisais le plus souvent mon propre parcours et n’avais aucune envie de revendiquer le beau statut. Leçon de vie, leçon de modestie.

En même temps, on sait très bien que d’assister à la mort de son prochain ne fait que renforcer un narcissisme primaire, celui d’être vivant, c’est la limite de l’exercice, c’est une des raisons qui m’a poussé à quitter L’Autre Rive. Si j’avais eu un rapport alambiqué à la mort, je n’aurais pas tenu trois semaines, il ne faut pas jouer avec cela. En aucun cas, il ne s’agit de vivre par procuration des émotions qui ne nous regardent pas. Ce qui relançait à chaque fois le désir, c’était l’accès aux vivants, à l’intime. Ainsi, ma motivation première était-elle de faire en sorte que les vivants accompagnent leur mort, trouvent leur place lors de la cérémonie, ne passent pas à côté de ce moment, et plus encore, le sentent passer. Je n’étais là que pour nommer ce qui était en train de se passer sous leurs yeux.

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Alors, oui, le danger, c’est que ce métier devienne une drogue, une drogue dure, comme si je me shootais aux obsèques. Blanchot, dans les pages consacrées à « L’œuvre et l’espace de la mort », revient sur l’œuvre de Kafka et celle de Rilke. Il relate cette note de Kafka dans son Journal, datée de décembre 1914 : « En revenant à la maison, j’ai dit à Max que sur mon lit de mort, à condition que les souffrances ne soient pas trop grandes, je serai content. J’ai oublié d’ajouter, et plus tard je l’ai omis à dessein, que ce que j’ai écrit de meilleur se fonde sur cette aptitude à pouvoir mourir content. » Blanchot traduit ainsi la réflexion de Kafka : « l’on ne peut écrire que si l’on reste maître de soi devant la mort, si l’on a établi avec elle des rapports de souveraineté. »

Par là, Kafka met au jour la relation intime entre l’art et la mort. « Pourquoi la mort ? », s’interroge Blanchot, « C’est qu’elle est l’extrême. Qui dispose d’elle, dispose extrêmement de soi, est lié à tout ce qu’il peut, est intégralement pouvoir. L’art est maîtrise du moment suprême, suprême maîtrise. » Je pourrais poursuivre encore longtemps sur les réflexions de Blanchot quant aux relations subtiles entre l’art et la mort, l’art et le suicide, car ces pages me bouleversent, elles touchent au plus intime, cet écheveau de questions qu’il est si difficile de se formuler à soi-même ou de partager avec son ami. Comme si chacun était regardé par sa propre mort, et, par là, devait en faire une alliée. « Qu’est-ce que l’art ? Si nous pouvions jouer notre histoire ! », écrit Musil dans L’Homme sans qualités ; et dans les dernières pages : « Il faudrait donc se poser la question de l’œuvre, la question : se tuer, ouécrire. » Dans L’Expérience hérétique (aujourd'hui indisponible), Pasolini le dit autrement : « Être immortels et inexprimés, ou s’exprimer et mourir. »

Le livre d’un artiste avec qui vous avez exposé ?

Edouard Levé, Autoportrait, que je vous ai déjà mentionné. Livre qu’il a écrit lors d’une résidence aux États-Unis, qui commence ainsi : « Adolescent, je croyais que La Vie mode d’emploi m’aiderait à vivre, et Suicide mode d’emploi à mourir. » Je ne l’ai jamais rencontré personnellement, mais nous avons exposé ensemble lors de l’exposition collective Situation organisée par Immanence dans 22 lieux parisiens, du 5 mai au 7 juillet 2001. J’ai retrouvé le catalogue récemment. J’étais intervenu dans l’appartement d’un jeune couple, elle graphiste, lui instituteur, je leur avais proposé de faire le ménage chez eux en leur absence, avec la volonté de modifier l’odeur de leur appartement, de montrer que le geste du ménage était tout sauf anodin. À cette occasion, j’avais écrit une sorte de journal de travail, où j’évoquais ma réalité d’assistant de Thomas Hirschhorn, le souvenir de la maison aux courants d’air, quand ma mère faisait le ménage et que, enfants, nous ne savions où nous mettre, cette dépense d’énergie en pure perte, ce geste intrusif du ménage. Le jour du vernissage, la vidéo ronronnait dans un coin, et les visiteurs pouvaient emporter avec eux le texte-partition de ladite performance que j’avais nommée « homme d’intérieur ». Edouard Levé, quant à lui, avait montré sa série de photographies prises dans la commune d’Angoisse. Je ne peux nier aujourd’hui la parenté, sans pour autant revendiquer une amitié quelconque entre nous.

Un livre sur le médium exposition ?

Oh, j’imagine que je ne suis pas le premier à vous citer le livre de Brian O’Doherty – White Cube, L’espace de la galerie et son idéologie(jrp/ringier – lectures maison rouge) –, mais il est tellement génial que je ne me prive pas de vous le citer à nouveau. D’une part, parce qu’il est écrit par un artiste et non par un critique d’art ou un historien, et d’autre part parce que son écriture est alerte, son ton vif, et qu’il nous éclaire sur des moments historiques qui nous conduisent à appréhender l’exposition elle-même comme médium. Si j’avais lu ce livre à la sortie des Beaux-Arts, cela m’aurait fait gagner du temps et j’aurais réfléchi autrement.

Le roman auquel vous aimeriez dédier une œuvre ?

« C’est une bonne question », c’est ce qu’on répond généralement quand on veut se donner du temps pour répondre à celle-ci. Je crois tout d’abord que je ne choisirai pas un roman, mais plutôt un court récit : Un Artiste de la faim ? Kafka ? Oui, je m’y réfère souvent. Je pense aussi à un court texte de Baudelaire extrait du Spleen de Paris, un texte dont le propos est assez méchant et qui s’intitule : Le Mauvais vitrier. Il y décrit l’énergie féroce qui peut naître d’un moment de désœuvrement ou d’un soudain mouvement de mauvaise humeur. Dans le même registre, il y a aussi cet autre texte de Baudelaire : « Assommons les pauvres ! », toujours dans Le Spleen de Paris. Bon, j’arrête, car je voudrais convertir ces deux textes en performances dans l’espace public, et non en expositions dans le bocal d’une galerie.

Le recueil de poèmes que vous avez tellement lu et corné que vous le connaissez par cœur ?

Je ne prétends pas le connaître par cœur, car ma mémoire est défectueuse, mais c’est le livre le plus abîmé de ma bibliothèque : Le Parti pris des choses de Francis Ponge. Il est en lambeaux, ses pages soulignées, jaunies, détachées, pas beau à voir mais suffisamment manié et aimé pour qu’il se retrouve dans cet état. Il y a peut-être une leçon à tirer de cela : c’est vrai que l’on finit toujours pas abîmer ce que l’on aime le plus, c’est vrai des objets comme c’est vrai parfois des personnes que l’on côtoie tellement que l’on éprouve le lien lui-même.

Le livre que vous avez envie d’offrir à vos proches ?

Je vous en ai déjà cité plein, dont celui de Pierre Tilman – Robert Filliou, nationalité poète. Mais peut-être est-ce le livre d’Henri Calet – La Belle lurette – que j’ai eu le plus envie de faire découvrir autour de moi. La quatrième de couverture est signée par Francis Ponge. En l’ouvrant à la première page, j’ai tout de suite été pris par son style inimitable. Ces deux premières lignes, je les connais par cœur : « Je suis un produit d’avant-guerre. Je suis né dans un ventre corseté, un ventre 1900. Mauvais début. » On a envie de continuer, non ? J’adore ce type, c’est un modèle d’écriture pour moi ; celles et ceux à qui je l’ai fait découvrir l’ont tous adopté. Il est publié dans la collection L’Imaginaire/Gallimard que j’apprécie particulièrement.

Le livre qui permettrait au lecteur de mieux vous connaître.

À un moment donné de ma vie, cela aurait pu être Un Homme qui dortde Perec, à un autre, Les Carnets du sous-sol de Dostoïevski, non, je rigole, ou plutôt je voudrais bien rigoler ma vie comme le fait Henri Calet dans La Belle lurette. Et dans son livre posthume Peau d’ours, la dernière ligne : « Ne me secouez pas. Je suis plein de larmes. » Il est mort un 14 juillet, en 1956, et dans son agenda, un large trait rouge entourait les dates du vendredi 13 et du samedi 14, comme s’il l’avait sentie venir, la grande faucheuse.

Si vous deviez ne garder qu’un seul livre, ce serait lequel ?

Si je devais en garder un seul, ce serait certainement un livre de poésie, parce qu’on ne se lasse pas de lire et de relire des poèmes : les œuvres complètes de Baudelaire, par exemple. Ou bien le magnifique livre de Joë Bousquet, Mystique.

Le livre qui guide votre pratique d’artiste au jour le jour ?

Filliou, Filliou, Filliou et les journaux intimes des écrivains qui m’accompagnent depuis des années déjà : Baudelaire, Kafka, Pavese, Joubert, Valéry, Musil, et enfin le Journal de Trêve de Frédéric Berthet, peut-être moins connu que ceux qui précèdent. Une phrase de lui pour vous ouvrir l’appétit : « Quelqu’un a décidé pour moi que je devais me décider tout seul. »

Votre bibliothèque idéale de 5 livres d’art ?

J’apprends plus des écrits d’artistes que des textes savants dans les catalogues raisonnés.

Donc, les Écrits d’Alberto Giacometti et L’Atelier d’Alberto Giacomettide Jean Genet.

Puis, le catalogue Hélio Oiticica (indisponible actuellement) produit conjointement par la Galerie nationale du Jeu de Paume et les centres d’art de Rotterdam, Barcelone, Lisbonne et Minneapolis ; celui aussi de Lygia Clark paru à l’occasion de l’exposition rétrospective à la Fondation Tapiès à Barcelone, puis au MAC, galeries contemporaines des Musées de Marseille. Deux outils de travail, deux épais catalogues où l’on trouve des textes théoriques de ces deux artistes majeurs, ainsi que des extraits de leur correspondance. Ces deux-là étaient profondément liés et c’est très fort de découvrir leurs œuvres en vis-à-vis. Enfin, il y a les deux volumes publiés par Jean-Michel Place qui réunissent les numéros de la revue Documents 1929/1930, car l’écriture de tous les collaborateurs de cette revue est si stimulante qu’elle agit encore très fortement sur la conscience de celles et ceux qui s’y collent. Les articles écrits par Carl Einstein sont particulièrement denses, c’est une drogue puissante.


Illustrations : @François Durif

Couverture: François Durif

Photo 2 : Poezija, Vilnius (2017)

Photo 2 : Installation « Fait maison » (2011)

Photo 3 : Homme debout (2002-2016)

Photo 4 : Écriture trouvée, rue Poissonnière

Photo 5 : Pare-brise brisé, Paris (2017)

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Commissaire d'exposition et cofondateur du collectif BLBC, Arnaud Idelon est avant tout un grand passionné de lecture à la recherche de la moindre pépite, culte ou méconnue.

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