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Joue-la comme Perec : 10 auteurs qui jonglent avec les contraintes

Elisabeth Philippe By Elisabeth Philippe Published on March 7, 2017
This article was updated on May 30, 2017

Le roman, c’est l’imagination au pouvoir, le lieu où tout est permis, un territoire de liberté et d’expérimentations absolu. Alors pourquoi certains cherchent-ils à lui imposer des lois ? Supprimer une lettre, écrire exclusivement à la deuxième personne du singulier, cacher par tous les moyens le sexe des personnages… Loin de limiter les possibilités, ces règles du jeu littéraire libèrent l’imagination des auteurs. Voici une liste non exhaustive des meilleurs cas de « littérature à contraintes ».


1. Le roman-miroir

Si vous commencez Canevas (Gallimard, 2015, traduit par Sacha Zilberfarb), le roman de l’Allemand Benjamin Stein, par le recto, vous découvrirez l’histoire de Jan Wechsler, un écrivain juif qui a grandi en Allemagne de l’Est et à qui on livre un jour une valise qu’il est censé avoir oublié à l’aéroport de Tel-Aviv. En l’ouvrant, il découvre un livre dont il n’a jamais entendu parler, écrit par un certain… Jan Wechsler. 

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Maintenant, retournez le volume et entamez-le par le verso. Cette fois, c’est dans la vie d’un certain Amnon Zichroni que vous plongez, dans son destin chaotique d’enfant né dans une famille juive ultra-orthodoxe à Jérusalem, élevé en Suisse par un oncle joaillier et devenu un psychanalyste qui prétend pouvoir s’immerger dans les souvenirs des autres. 

Toile savamment tissée, Canevas peut se lire dans les deux sens et dans n’importe quel ordre. Des indices, des motifs permettent au fur et à mesure de faire le lien des deux vies parallèles qui finissent par se rejoindre. Ici la forme, virtuose, sert admirablement le propos du roman qui questionne la mémoire, l’histoire (« l’Histoire avec sa grande hache », pour reprendre la formule de Perec, grand maître ès contraintes, dans W ou le souvenir d’enfance) et la façon de la raconter.


2. Le roman-boîte

Consterné par une sale note que vous ne pensiez absolument pas mérité, peut-être avez-vous un jour cédé, comme de nombreux élèves insatisfaits, au fantasme dit du « jeté de copies » qui consiste à croire que le prof ne s’est pas foulé pour corriger ses copies et les a simplement balancées du haut de son escalier avant de mettre des notes au hasard. 

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Eh bien, pour lire Les Malchanceux de l’anglais Bryan Stanley Johnson (Quidam, 2009, traduit par Françoise Marel), on peut procéder à la façon du professeur espiègle. Paru en 1969, ce roman encensé par Jonathan Coe qui en signe la préface, se présente dans un petit coffret. A l’intérieur, une série de courts livrets non reliés que l’on peut lire dans n’importe quel ordre, à l’exception du premier et du dernier fascicule. 

Toutes ces fiches sont des souvenirs épars du narrateur qui tente de se remémorer son ami Tony, emporté prématurément par un cancer. Une élégie en fragments interrompue par des commentaires footballistiques (Jonhson était aussi journaliste sportif) qui sont comme des moments de hors-jeu ou plutôt de hors-deuil. Le procédé du souvenir systématique rappelle celui utilisé par Georges Perec (encore lui) dans Je me souviens. Obsédé par l’innovation formelle, B.S. Johnson est aussi l’auteur d’Albert Angelo, roman aux pages trouées.


3. Le roman intersexué

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On referme Sphinx, le premier roman d’Anne F. Garréta paru en 1986 (d’abord chez Grasset et disponible au Livre de poche), sans avoir résolu l’énigme : quel est donc le sexe des protagonistes, A* et je, dont le livre nous narre l’histoire d’amour, de boîtes de nuit en cabarets, entre Paris et New York ? 

L’Oulipo, auquel Garréta appartient, parle ici de « contrainte de Turing » : « absence de toute marque linguistique du genre qui permettrait d’assigner un sexe au personnage, au narrateur ou à l’énonciateur ». Une façon originale de montrer que l’autre, aussi proche soit-il, demeure toujours un mystère impossible à élucider.


4. Le roman d’une seule phrase

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Il faut du souffle pour se lancer dans pareille lecture. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Mathias Enard n’en a pas manqué (ni d’audace d’ailleurs) lorsqu’il publia en 2008 Zone (Actes Sud).

Le voyage en train d’un espion entre Milan et Rome qui prend la forme d’une Iliade de 500 pages, quasiment sans ponctuation, circulation dans l’espace-temps et dans l’histoire, où se télescopent la guerre en ex-Yougoslavie et la mémoire du Proche-Orient. 

C’est aussi en apnée que l’on plonge dans Anguille sous roche (Le Tripode), le premier livre d’Ali Zamir, écrivain comorien de 29 ans : le monologue happant d’une jeune femme sur le point de se noyer. Puissant comme une lame de fond.


5. Le roman-genèse

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Raymond Roussel à 18 ans.

Un message en morse caché dans une succession de parenthèses. Des livres écrits à partir d’un jeu sur les sons plus que sur le sens. Auteur au début du XXe siècle d’Impressions d’Afrique, Locus Solus, L’Etoile au front ou La Poussière de Soleils, l’écrivain Raymond Roussel peut être considéré comme l’un des précurseurs de la littérature à contraintes. 

A l’origine de ses romans, non pas une intrigue, une image ou une scène, mais les échos entre des mots (paronymes, homonymes… (mettre le lien vers les définitions). Sans doute conscient du caractère déconcertant de son œuvre, il s’est résolu à en révéler quelques clés dans Comment j’ai écrit certains de mes livres (L’Imaginaire/ Gallimard) : 

« Je choisissais deux mots presque semblables (faisant penser aux métagrammes). Par exemple billard et pillard. Puis j’y ajoutais des mots pareils mais pris dans deux sens différents, et j’obtenais ainsi deux phrases identiques (…) Les deux phrases trouvées, il s’agissait d’écrire un conte pouvant commencer par la première et finir par la seconde. » 

Largement incompris de son vivant – il mit fin à ses jours dans sa chambre de L’Hôtel des Palmes à Palerme en 1933 – Roussel a connu une gloire posthume, vénéré par Marcel Duchamp, Michel Foucault et surtout par les membres de l’Oulipo, à commencer par Georges Perec.


6. Le roman avec une case en moins

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En l’occurrence une lettre en moins. Soit un lipogramme. Georges Perec, dont l’œuvre complète est publiée en Pléiade ce mois de mai 2017, est le champion toutes catégories de la littérature à contraintes. « J'aime multiplier les systèmes de contraintes lorsque j'écris : ce sont les pompes aspirantes de mon imagination », commentait ainsi l’écrivain aux cheveux fous, membre de l’Oulipo, ce laboratoire de littérature expérimentale qui érigea la contrainte formelle au rang des Beaux-Arts (voir l’entrée « Contraintes » sur leur site).

La Disparition (1969), son livre écrit entièrement sans la lettre e (300 pages tout de même), demeure le plus grand exploit de Perec et le cas de roman à contrainte le plus célèbre. L’histoire tient en une phrase : un certain Anton Voyl s’est évanoui dans la nature, ses amis partent à sa recherche. Au-delà de la prouesse, La Disparition creuse le thème de l’absence qui parcourt la plupart des livres de Perec, hanté par la mort de ses parents (son père fut tué au combat en 1940, sa mère déportée à Auschwitz en 1943). 

En 1972, Georges Perec publie Les Revenentes. Cette fois, toutes les voyelles ont disparu, sauf le e. Un match retour en forme de pastiche.


7. Le roman qui te tutoie

Mais de quel droit ? Après tout, vous n’avez pas gardé les cochons avec Georges Perec (décidément), qui se permet cette familiarité dans Un Homme qui dort (1967), peut-être l’un des (beaux) textes les plus dépressifs de la littérature contemporaine ; ni avec Italo Calvino, autre membre de l’Oulipo, qui utilise le même procédé dans Si par une nuit d’hiver un voyageur (publié en 1979 et composé de débuts de roman, que l’Oulipo qualifie d’hyper-roman, « une machine à multiplier les récits »). Au moins, Michel Butor, en s’adressant directement à son lecteur dans La Modification (1957), avait-il la délicatesse de le vouvoyer. 

L’intérêt d’un tel dispositif est assez évident : créer un sentiment d’intimité et faciliter le processus d’identification. La technique a toujours ses adeptes. Cet automne, la romancière Nina Yargekov y a eu recours pour son drôlissime et passionnant Double nationalité (POL), l’histoire folle d’une jeune femme qui a perdu la mémoire et entreprend une enquête sur elle-même, notamment pour déterminer quelle est sa nationalité. Un livre salutairement schizoïde qui traite par l’absurde les questions d’identité nationale ou de déchéance de nationalité.

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8. Le roman-marelle

Un livre qui peut se lire à cloche-pied (mais on n’est pas obligé) : Marelle de l’Argentin Julio Cortázar (L’Imaginaire/Gallimard, traduit par Laure Guile et Françoise Rosset). Paru en 1963, ce roman (qui n’a pas été écrit à la craie) peut se lire de plusieurs façons : soit de manière classique et linéaire en suivant – bêtement – l’ordre des pages ; soit en commençant par le chapitre 73 et en poursuivant la lecture selon l’ordre indiqué à la fin de chaque chapitre et à l’aide d’un mode d’emploi fourni en préambule. 

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Le lecteur est invité à sauter de chapitre en chapitre comme l’on saute de case en case à la marelle, pour suivre les déambulations amoureuses d’Horacio et de la Sibylle, entre nuits enfiévrées de Saint-Germain-des-Prés et l’atmosphère délétère d’une clinique de Buenos Aires. 

Les personnages se dédoublent et finissent par renvoyer au lecteur son propre reflet : « Le véritable et l’unique personnage qui m’intéresse c’est le lecteur, dans la mesure où un peu de ce que j’écris devrait contribuer à le modifier, à le faire changer de position, à le dépayser, à l’aliéner », note Morelli, un autre personnage du roman, écrivain et double de Cortázar. Avec Marelle, l’Argentin a en quelque sorte inventé « le livre dont vous êtes le héros ».

Née sous Giscard (fin de septennat), elle partage très tôt avec le président-académicien (auteur de l’inoubliable "Mathilda") un vif amour de la littérature, vouant une passion immodérée à Toto ... Show More

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