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« Je viens de le perdre » : comment surmonter une rupture

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on May 11, 2017

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This article was updated on November 17, 2017

« Je t’userai, je m’userai, je ne te quitterai pas, nous n’aurons pas de répit. Deux êtres humains doivent pouvoir vivre cramponnés l’un à l’autre sans respirer, ça s’appelle l’amour. » Dans Les Merveilleux Nuages, Françoise Sagan définit ainsi l’amour, dans sa conception la plus fusionnelle. Vivre l’un sur l’autre, vivre l’un dans l’autre, vivre au travers de l’autre. Et puis un jour, ça s’arrête, brutalement. Rupture ou deuil, quand l’autre est arraché à l’un la tourmente fait rage.

Dans son dernier roman, Beaux rivages, Nina Bouraoui s’empare du thème de la séparation. Beaux rivages se veut une ode universelle à tous les quittés du monde. Rien d’original a priori mais la romancière excelle dans l’analyse de l’après, de ce moment où l’on passe d’une forme d’abandon à une autre : de la dissolution de son être dans l’autre à la solitude abrupte qui précipite dans un gouffre. 

« Quand il m’annonça qu’il avait rencontré une autre femme, je passai de la tristesse à la peur comme on alterne deux nages, l’une sur le dos, l’autre sur le ventre, pour rejoindre la rive sans me noyer. »

La narratrice a vécu huit années passionnelles avec Adrian. Il n’avait rien de plus que les autres Adrian, mais le miroir déformant de l’amour en avait fait le sauveur, celui qui ferait oublier toutes les déceptions d’avant.

"J'avais mérité mon abandon"

On a tous à un moment ou un autre été quittés. Mais il y a des ruptures dont on pense qu’on ne se relèvera jamais. Lorsque l’on est quitté, il y a quelque chose de l’abandon originel qui se joue, que ce soit l’arrachement au corps maternel, la mort d’un frère jumeau, la souffrance de l’absence d’un père. Alors la panique survient.

Pourquoi une rupture nous laisse-t-elle si désarmés ? A quoi renvoie l’abandon si ce n’est à cette peur irraisonnée de retourner à sa grande solitude ? Nina Bouraoui décrit avec acuité cet état post-traumatique.

« A chaque fois que je pleurais, c’était rare, je retrouvais un chagrin plus ancien que celui que j’étais en train de vivre, enfoui dans les plis de la petite enfance et dont l’empreinte demeurait [...] Cette séparation me reliait à des séparations plus anciennes pour lesquelles je n’avais pas de mots, mais dont je ressentais à nouveau l’impact, comme une balle qui s’est logée dans un os et dont la douleur se réactive alors qu’on la croit guérie et disparue. »

La narratrice de Beaux Rivages raconte quelques petits abandons en apparence anodins mais qui ont laissé des traces indélébiles, comme la fois où, gamine, sa nourrice a fait exprès de disparaître pendant plusieurs minutes. La petite paniquée au milieu du jardin du Luxembourg se sentait « menacée comme jamais », elle avait l’impression d’avoir perdu un instant une part de son être : « Je n’étais plus une, mais déconstruite, éclatée. J’étais le sable, j’étais la terre, j’étais le soleil. Il n’existait pas plus grande solitude que la mienne, ni plus grand désarroi [...] J’avais mérité mon abandon. »

Le chemin des amoureux

Dans son recueil de textes, Les Vies silencieuses, alternance de nouvelles et de poèmes, Karine Langlois, professeure de français en Normandie, décrit délicatement cette chute libre délibérée, ces bras tendus désespérément vers l’aimé, quand celui-ci n’est déjà plus là. « Seuls au monde ? » s’interroge cette poétesse de l’intime. Les amants vivent dans l’illusion de cette solitude fusionnelle, dans ce fragile déséquilibre. Et ne découvrent qu’ensuite la cruauté de la solitude, la vraie. La solitude esseulée.

« Jean ne viendra pas cette après-midi. Ni les suivantes. Je viens de raccrocher. Je viens de le perdre, le lendemain de notre promenade sur le chemin des amoureux. Nous ne nous étions pas égarés, pourtant. C’est maintenant que je le suis, seule au monde, sans lui. Sans lui pour me consoler du mal qu’il me fait. Terrassée par une douleur indicible, je m’enfonce dans mon lit pour essayer de trouver le refuge du sommeil, une petite mort savoureuse. »

Manque au double littéraire de Karine Langlois la force de sortir de la spirale toxique du passé.

Le merveilleux vent d'ouest

Haruki Murakami va plus loin dans l’analyse des âmes esseulées. Dans son dernier recueil de nouvelles, Des Hommes sans femmes, l’écrivain japonais se pose en extrémiste de l’abandon. Pour Murakami, il y a les hommes sans femmes et les autres. Les hommes sans femmes sont ceux qui ont aimé follement et qui ont été contraints de renoncer, après la séparation, après la mort, et de faire le deuil de la vie telle qu’elle était jusqu’alors. Les hommes sans femmes sont capables d’actes insensés dans leur passivité. Comme ce mari qui cherche un étrange réconfort en se nouant d’amitié avec l’amant de sa femme défunte. Comme si serrer la main de l’homme qui la faisait jouir la ramenait un peu à la vie.

« Un jour, soudain, vous êtes devenus des hommes sans femmes. Ce jour arrive sans qu’il y ait eu auparavant la moindre allusion ou le moindre avertissement [...] Dès ce tournant pris, voici le seul monde qui sera le vôtre désormais. Un monde que l’on appellera celui des « hommes sans femmes ». Un pluriel froid et sans fin. Seuls les hommes sans femmes peuvent comprendre à quel point il est déchirant et horriblement triste d’être un homme sans femmes. D’avoir perdu le merveilleux vent d’ouest. D’être privé pour l’éternité de ses quatorze ans. » Pour ces hommes éplorés, le monde n’est plus qu’un espace immense, un assemblage d’éléments acérés. « Exactement comme la face cachée de la lune… », murmure Murakami.

Par-delà la mort

Dans Et ton absence se fera chair, l’essayiste et poète d’origine marocaine Siham Bouhlal sonde au plus profond de son être pour tenter de dépasser la perte de son compagnon, le militant des droits de l’homme Driss Benzekri, disparu en 2007 des suites d’un cancer. Elle va puiser au plus profond de sa douleur pour sublimer l’amour fou qui les lie encore par-delà la mort. 

C’est d’abord par le charnel qu’elle tente de surmonter. En caressant, malaxant, palpant sa chair en deuil, elle cherche à comprendre comment la présence de l’amant pouvait changer la signification de son corps, comment son absence peut au contraire l’anéantir. « Ainsi, depuis ta mort, je me livrais à un rituel. Je me touchais les seins, le ventre, les hanches, les cuisses, le sexe, je cherchais quelque chose, peut-être un sens à cette complexité. Quand tu me caressais, je ne réfléchissais à rien, n’avais aucune conscience des détails qui composaient mon corps. Désormais, j’essayais seulement de suivre le mouvement de tes mains, de comprendre ce qu’elles trouvaient là, sur ma peau. »

Au lieu de crever de survivre à son amant, Siham Bouhlal choisit la sortie de secours : transcender la mort, surmonter l’abandon par la poésie. De le perte naît la poésie. De la douleur naît l’art.

Séparation à vif

Que faire alors En cas d’amour ? La question offre un titre prometteur à l’essai d’Anne Dufourmantelle. Fuir à grandes enjambées, pour ne pas prendre le risque de vivre l’abandon encore ? Pour tenter d’y répondre, la psychanalyste parisienne brise le secret du divan pour raconter à la troisième personne ses patients. Autant d’histoires de ruptures précipitées ou imposées mais qui ont pour dénominateur commun une propension à répéter l’abandon malgré le fait que ce dernier soit, comme elle le clame, «littéralement impensable ».

« Dans le chagrin d’amour celui qui nous est arraché n’est pas celui ou celle qu’on aimait la nuit, qu’on regardait le matin, à qui on parlait chaque jour, c’est d’abord l’autre inconnu de cette voix intime, le réceptacle de nos pensées en nous qui se trouve brutalement orphelin ; et c’est cette séparation à vif, en nous-même, cette ligne de faille brusquement ouverte comme elle le fut pour chacun de nous à la naissance. »

Chacun doit comprendre ce qu’il perd vraiment lorsqu’il est quitté, l’autre ou une partie de soi-même. Quand l’aimé nous quitte, il emporte avec lui la part narcissique que nous avions placée en lui. Son départ est un arrachement de l’être. Alors il faut composer, se reconstruire un corps puisque ce dernier a été amputé. Se redéfinir sur sa blessure, par sa blessure. Construire sur l’absence, donner du sens à la perte. 

Revivre après l'abandon

« Il n’y a pas de résolution miraculeuse à l’abandon », conclut Anne Dufourmantelle. Il faut donc accepter le concept très freudien de répétition, de volonté de retour du traumatisme, et reconnaître qu’on y ressent du plaisir, sans masochisme aucun.

Oui, comme le dit Nina Bouraoui, nous méritons notre abandon. Revivre l’abandon encore et encore comme l’on se jette dans les bras d'un homme pour gommer le désir d'un autre. Se vautrer dans l'abandon pour le dissiper dans la répétition.

Reste quoi alors ? La mélancolie ? Il nous faut « revivre » après l’abandon. C’est ce que défend le professeur de philosophie Frédéric Worms dans son essai Revivre. Il joue sur les deux sens du mot : « Retrouver le sentiment d’être vivant et relié à autrui. Mais aussi se laisser rattraper par un passé qui ne passe pas et se replier sur soi-même. » Double expérience par laquelle il faut en passer pour s’en sortir par le haut. 

Comme Anne Dufourmantelle, le philosophe convoque Sören Kierkegaard et sa Reprise - et non la Répétition, comme l’ont voulu, à tort certaines traductions. Pour Frédéric Worms, la reprise unit dans l’existence concrète ce qui a été (le « même ») à ce qui est nouveau (« l’autre »). L’abandon permet donc de sortir de soi pour enfin s’ouvrir à l’autre.

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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