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« Je ne suis pas née à Smyrne »

Tamyras Éditions By Tamyras Éditions Published on April 4, 2016

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Jeudis de l’IMA, 17 novembre 2011

ETEL ADNAN, DANS L'INTIMITÉ DU VERBE

Au cours d’une rencontre autour d’Etel Adnan organisée par les Jeudis de l’IMA le 17 novembre 2011, la réalisatrice Joana Hadjithomas a interrogé la romancière sur leur origine commune et son rapport à des cultures multiples. Nous avons choisi de retranscrire cet échange.


Joana : Nous on s’est rencontrées il y a quelques années. C’est étrange parce que tout le monde parle de la rencontre avec toi comme d’un moment très fort, et je sais que ce qui nous lie toutes les deux, bien sûr, c’est ton travail, je t’admire, tout ça… Mais aussi, au-delà de ça, il y a quelque chose qui nous lie en particulier, c’est qu’on vient toutes les deux de parents émigrés et que surtout l’émigration s’est faite du même lieu… Tu vas peut-être raconter… Moi mon grand-père était émigré de Smyrne…

Etel : Joana est cinéaste, et son grand-père est de Smyrne, et ma mère était grecque de Smyrne. Smyrne, c’est une ville exceptionnelle dans la mémoire des Grecs, c’est un peu comme la Palestine pour les arabes. C’est la grande catastrophe, c’est la fin de Byzance, c’est la fin de la présence grecque sur le lieu d’origine où la pensée grecque a commencé. Elle a commencé en Anatolie, elle a commencé en Asie Mineure. Donc, cette catastrophe est cosmique, et j’ai grandi avec une mère qui ne parlait que de Smyrne… les raisins étaient mieux à Smyrne… le poisson était mieux à Smyrne… À tel point que quand j’allais sur la corniche, le bord de mer à Beyrouth, je voyais les grands nuages sur l’horizon, je lui disais, « Maman, est-ce que ça, c’est Smyrne ? ». Sans être dramatique, les gens qui sont ancrés dans une grande catastrophe, la grandeur de la catastrophe étrangement donne aussi force. Donc j’ai grandi à la maison avec deux êtres défaits. Mon père était syrien, officier de l’empire ottoman. La Turquie avait perdu la guerre, ma mère avait perdu Smyrne, et je vivais donc avec ces deux personnes à la maison, et ça m’a rendu toute ma vie très sensible aux émigrés, aux gens qui ont dû quitter leur pays, qui ont fait l’expérience de grandes catastrophes. Il n’y a pas que les Grecs ou les arabes, l’histoire de l’humanité est une série de déclassements, de malheurs, et surtout le monde d’aujourd’hui. Donc voilà nous avons un lien particulier à travers cela.

Joana : Justement, pour revenir à cela, tu m’avais raconté aussi que, lorsque tu es née, ta mère avait marqué sur ton lieu de naissance que tu étais née à Smyrne.

Etel : Elle voulait tellement que je sois née à Smyrne qu’elle a déclaré que j’étais « née à Smyrne ».

Joana : Tu es née sur une fausse déclaration !

Etel : Je ne suis pas née à Smyrne. Parce qu’elle a perdu Smyrne, et elle a perdu ses frères et sœurs, tout le monde, mais c’est même plus que ça, c’était la fin d’un monde qui allait des présocratiques jusqu’en 1922, donc c’est une espèce de dimension dans cette histoire qui m’a donné aussi un sens de la grandeur de la vie. Il y a dans la grandeur du malheur, la grandeur de la vie qui souffre, qui continue.

Joana : Et depuis qu’on se connaît on a un projet toutes les deux, c’est d’ aller à Smyrne ensemble et y faire un film. Et ça fait des années, et on doit y aller, et on n’y va pas, et toi tu n’y as jamais été, et moi non plus. Pourquoi tu n’y es jamais allée ?

Etel : Je ne sais pas, je n’ai jamais été à Smyrne. Je suis allée à Istanbul deux fois, je ne sais pas, est-ce que je le fuis ? Je ne crois pas que ce soit une fuite, il y a beaucoup de choses auxquelles je tiens, je me demande même si on ne fait pas exprès de remettre les choses auxquelles on tient. Je ne sais pas, on ne peut pas tout savoir.

Joana : Et on parlait de la langue justement, ça c’est une autre chose qui nous lie parce que je sais que tu n’écris pas en arabe, et tu es profondément arabe, entre autres. On sait qu’on n’est pas à une seule nationalité toutes les deux, nos langues maternelles n’étaient pas l’arabe, et tu as écrit dans une langue encore différente qui n’est pas ta langue maternelle. Comment vis-tu ce rapport à la langue, ce manque de l’arabe, et comment, après, as-tu écrit des livres en arabe, mais d’une autre façon ?

Etel : Nous vivons en France, et la France a une continuité historique, mais l’humanité entière ne vit pas nécessairement de cette façon. En France, il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas d’origine française, et il y a l’empire français, et la francophonie, et cette histoire de la francophonie a deux visages. C’est-à-dire ma génération à Beyrouth… les écoles étaient françaises, religieuses, et on nous punissait de parler en arabe, c’était très grave. C’est bien d’enseigner une langue, mais pas au détriment d’une autre. Et on n’en parle pas quand on parle de cela, vous comprenez, des langues africaines ont disparu, soi-disant parce qu’elles n’avaient pas d’alphabet, on aurait pu choisir un alphabet, et l’écrire, donc c’est un problème sérieux. Bon, ça a eu lieu, on n’a pas de ressentiment, mais il faut l’admettre. Il faut aussi admettre qu’une personne est la langue qu’elle parle, une langue, ce n’est pas des mots, et ce que je dis est évident, et dans le contexte que je veux indiquer, ce que je dis est politique. Si vous enseignez ou que vous obligez les gens à parler français, vous en faites des Français. Ce ne sont pas des mots qu’ils utilisent, c’est un esprit, une histoire, des références. Moi j’ai grandi de façon schizophrène, ma vie quotidienne n’avait rien à voir avec ce que j’apprenais à l’école. Nous étions trois personnes à la maison, j’étais enfant unique, nous étions trois cultures, trois étrangers. Mon père était musulman, arabe, turc, il a été à l’école de guerre à Istanbul, ma mère était grecque bien que de Turquie. Il y avait ce qu’on appelait à l’époque les petites nations, chacun menait sa vie selon ses coutumes, sa religion, etc., donc elle était grecque et étrangère au Liban, et moi j’étais « française ». Ce que j’apprenais à l’école, mes parents ne le connaissaient pas, et leur monde m’était totalement étranger. Et je n’étais pas la seule, nous étions des générations de Libanais qui parlaient français entre eux, alors que les Allemands parlent allemands entre eux, les Hollandais, etc. Nous parlons entre nous des langues étrangères, et c’est un problème vous comprenez, on vit avec, mais il existe, et il existe pour les gens qui, par exemple, comme en Afrique, ne parlent que le français, et qui arrivent en France et sont traités en étrangers mais, en quelque sorte, ils sont français, et c’est sa personne mais aussi sa tête, pas simplement son corps biologique ou sa couleur… Tout individu a des problèmes, mais nous avons en plus des problèmes particuliers liés à nos régions, à notre histoire, et quelque part, c’est passionnant peut-être que de les avoir, parce qu’après tout, tant qu’un problème ne vous tue pas, un problème vous grandit. Il vous détruit, ou il vous oblige à résister, à aller plus loin.

Joana : La dernière chose que j’ai lue de toi, c’est un texte que tu as écrit pour La Documenta, dont le titre, je trouve, est assez extraordinaire : « The cost of love we are not willing to pay »…

Etel : Oui, l’amour pour lequel les gens ne sont pas prêts à payer. J’ai remarqué que, de plus en plus, on parle de sexualité et on ne parle pas d’amour. Si vous faites un film de jeunes gens, d’un amour heureux, les gens vont dire comme c’est sentimental, comme c’est ennuyeux, donc les gens sont gênés, il me semble, parce qu’on ne peut pas commercialiser l’amour par définition, et nous sommes dans un monde essentiellement commercial. L’art, le cinéma sont devenus essentiellement commerciaux, d’où cette gêne. On n’ose pas prononcer le mot amour, car on a peur d’être ridicule ou ridiculisé, et il y a une espèce d’absence. Je ne dis pas que dans le secret de leur cœur les gens n’ont pas d’amour, mais on fait en sorte que ça vienne après. Or c’est la chose la plus importante dans la vie des gens. Alors j’ai écrit ce petit texte très vite. Documenta a demandé à 100 personnes d’écrire un petit texte, et ils voulaient que j’écrive sur la peinture, j’ai dit non, j’ai déjà écrit Le voyage au mont Tamalpaïs, donc on m’a dit, écrivez ce que vous voulez, j’ai écrit 5 ou 6 pages, j’ai dit ce que je considérais comme la chose la plus importante à dire.

Joana : Je vais te poser une dernière question. Il y a quelques temps, je t’ai demandé de me poser une question et pour quelque chose en particulier. Je ne vais pas répéter ta question, mais ce qui m’a frappé, c’est que dans cette question il y avait continuellement l’idée de faire quelque chose pour éveiller l’autre, pour le pousser à ne pas accepter le réel tel qu’il est, à ne pas se soumettre, et à se révolter. Pour moi, ça résonne énormément, et je trouve comme toi extrêmement important de ne pas s’habituer.

Etel : Joana fait des films, dans la catégorie de ce qu’on appelle un travail d’art, un travail sophistiqué, je n’ai pas dit élitiste, mais qui est quand même dans des festivals, dans des musées, ce qui est très bien, mais j’ai entendu constamment dans ma vie « ceci est trop bien pour le public », « ce livre ne vendra pas », « ce film est trop bien pour le grand public », comme si le grand public était bête. Même chez les enfants. J’avais douze ans, et les bonnes sœurs disaient « non, tu es trop petite », il fallait toujours attendre d’être digne de quelque chose, et nous avons ce mépris de ce que nous appelons les masses. Mais il n’y a pas de masse, il y a des gens et des personnes, donc j’aime l’art public, l’art qui est dans la rue, même une belle église, une belle cathédrale, un Le Corbusier, même une maison bien faite, c’est un service public, et même si les gens ne s’y arrêtent pas, leur corps le sent. C’est pourquoi on se porte mieux dans une jolie ville que dans un endroit terriblement bombardé et désert et, même là, les gens trouvent de petites choses qui leur paraissent belles, les gens ont besoin du beau comme ils ont besoin de pain. J’aimerais que les artistes arrivent avec des choses réservées au petit nombre à atteindre le grand nombre. Il ne faut pas croire que dans le grand nombre, il n’y a pas un pourcentage qui va comprendre, qui va réagir. Maintenant, les lois du marché font que c’est difficile, alors j’ai pensé, si Joana et Khalil pouvaient trouver un moyen d’intercaler dans les horribles programmes de la télévision des petites œuvres à eux sans rien dire, laisser faire, c’était cela ma question.

Joana : Je vais pirater les télés !



Bienvenue dans la sphère Tamyras.

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