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Je n’aimais pas la poésie. Puis j’ai découvert Nâzim Hikmet

Sabyl Ghoussoub By Sabyl Ghoussoub Published on July 3, 2017

Je n'aimais pas la poésie avant de découvrir le poète turc Nâzim Hikmet. C'était l'époque ou je passais beaucoup de temps à Istanbul, copine oblige. Je me baladais dans ses rues en pente, traînais dans chacun de ses bars et souvent dans les appartements des amis de mon amie. Dans la bibliothèque de l'un d'eux, une couverture rose m'a fait un jour de l'œil. Un recueil de poésie. C'est un dur métier que l'exil de Nâzim Hikmet. Pour un fils d'exilés, le titre est parlant, plus vrai que nature.

Maître des chants

« Le pays que je préfère est la terre entière
Quand viendra mon tour recouvrez-moi de la terre entière. »
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Hommage à Nâzım Hikmet sur un timbre soviétique de 1982

Écrits en 1961, ces vers ne prendront jamais une ride. Communiste de la première heure, Nâzim n'a jamais trahi ses principes. C'est le même homme qui, en 1925, portait Staline en triomphe et trente-six ans plus tard rédigeait un poème pour lui cracher son mépris. Anti-dogmatique, Nâzim avait la plume juste. À son image. Comme l'a très bien écrit Claude Roy, « Nâzim était un juste. Cela ne veut pas dire un "sage", si la sagesse c'est de rester trop tranquille. Nâzim était un juste, mais de l'espèce des justes combattants, ceux qu'il appelait les "maîtres des chants". »

« Plus que les hommes, j'ai aimé leurs chants.
J'ai pu vivre sans les hommes
jamais sans les chants ;
il m'est arrivé d'être infidèle
à ma bien-aimée,
jamais au chant que j'ai chanté pour elle ;
jamais non plus les chants ne m'ont trompé.
Quel que soit leur langage
j'ai toujours compris tous les chants. »

Une vie en détention

Nâzim fait partie de ces personnages qui n'existeront probablement plus. Représentatifs d'une époque où l’on portait les idéaux à bras-le-corps. Où l’on ne comptait pas les années de prison. En lisant ses différentes biographies, on s'y perd. Dix-sept, vingt, vingt-huit, cinquante-six années d'incarcération au total, on ne sait pas vraiment mais peu importe, ce sont ses poèmes qui comptent et une grande partie d'entre eux ont été écrits en détention.

« C'est dimanche aujourd'hui.
Pour la première fois, aujourd'hui
ils m'ont laissé sortir au soleil
et moi
pour la première fois dans ma vie,
j'ai regardé le ciel sans bouger
m'étonnant qu'il soit si loin de moi
qu'il soit si bleu
qu'il soit si vaste.
Je me suis assis par terre
plein de respect
et j'ai collé mon dos contre le mur blanc.
Il n'est pas question en cet instant
de me jeter dans les vagues.
Pas de combat en cet instant
Pas de liberté et pas de femme
Terre, soleil et moi
Je suis un homme heureux. »


Une prison à ciel ouvert

Son vers est libre tout autant que sa parole. Ses poèmes ont été interdits pendant vingt-huit ans en Turquie. Déchu de sa nationalité, il est mort d'une crise cardiaque à Moscou, citoyen polonais. Lorsqu'il n'était pas en prison, Nâzim Hikmet, souvent forcé à l'exil, « une prison à ciel ouvert », voyageait beaucoup, parfois trop, jusqu'à s'épuiser. Prague, Varsovie, Vienne, Cuba, la Chine, Paris…

« Quelle ville ressemble au vin ?
Paris.
Tu bois le premier verre est âpre.
Au second, il te monte à la tête.
Au troisième, impossible de quitter la table:
Garçon, encore une bouteille !
Ensuite, où que tu sois, où que tu ailles, tu es accro de Paris, mon vieux. »

Sans masque ni cérémonie

Inspiré par la littérature de Diwan réservée aux initiés, la poésie populaire et enfin les poètes français que sa mère francophone adorait, Nâzim, selon les spécialistes du genre, a créé un style, une langue avec des mots simples, des mots ordinaires. Il cherchait à dépouiller et rendre ses poèmes les plus proches de sa sensibilité. Charles Dobzynski, l'un de ses traducteurs français, décrivait l'homme en ces termes : «Une attitude sans cérémonie et sans masque ». Une écriture de la vie.

« Varna m'a rendu fou, m'a fait perdre la raison.
Tomates, poivrons verts, turbot frit.
À la radio, "Ohé les gars", une chanson de la Mer Noire.
Et dans un verre, du raki, lait de lion, anis,
Oh l'odeur de l'anis !
Et ma langue parlée amicalement, fraternellement…
Ah ! Ce que je suis bien, bon sang, ce que je suis bien !
Varna m'a rendu fou ; m'a fait perdre la raison… »

De Nâzim à Omar

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Portrait de Omar Khayyām (Wikimedia Commons)

De Nâzim qui ne me quittera plus, je suis parti à la découverte du persan Omar Khayyām, maître des rubaïs. Composés de quatre vers, dont les deux premiers et le dernier riment entre eux, le rythme est généralement différent dans chacun des vers. Employés souvent pour exprimer une pensée philosophique, seuls les grands poètes ont su maîtriser cette forme. Nâzim les a imités, mais en vers libres.


« Soit on t'admire
soit on te hait.
Soit on t'oublie comme si tu n'avais jamais existé.
Ou on ne pense qu'à toi. »
D'une mère née au Liban et d'un père au Ghana, Sabyl a grandi à Paris sous la coupe d'une mama capverdienne. Photographe et chroniqueur, il a été entre 2011 et 2015 directeur du festival du film ... Show More