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Je me souviens de « Je me souviens »

Anne Savelli By Anne Savelli Published on July 5, 2017
This article was updated on August 29, 2017

« 64. Je me souviens comme c’était agréable, à l’internat, d’être malade et d’aller à l’infirmerie.
232. Je me souviens du clown russe Popov et du clown suisse Grock.
234. Je me souviens que, vers le milieu des années cinquante, le chic consista, pendant quelque temps, à porter en place de cravate des lacets d’une finesse parfois extrême.
283. Je me souviens des plasticages dont à la fin de la guerre d’Algérie fut plusieurs fois victime un tailleur du boulevard Saint-Germain, Jack Romoli. »

Paru en 1978, Je me souviens fait aujourd'hui figure de classique. Réunissant 480 phrases conçues sur le même modèle, fruit de cinq années de collecte plus ou moins intensive, il représente, selon l'auteur lui-même, le second volet autobiographique d'un diptyque entamé avec le livre qui le précède, W ou le souvenir d'enfance

Travailler sur le presque rien

Là où W travaillait sur l'absence, celle de ses parents, juifs, morts pendant la guerre, lui au combat, juste avant l'Armistice, elle déportée à Auschwitz, tragédie si difficile à aborder de front et qui en passait en partie par la fiction, Je me souviens fait place à la mémoire collective d'après-guerre.

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Georges Perec à gauche au dernier rang, au Collège d'Étampes, 1953 (document n°16 Georges Perec, une vie dans les mots, de David Bellos, Seuil, 1994).

Qu'est-ce qui nous réunit ? semble demander Perec aux lecteurs de sa génération, tandis qu'il refuse de mentionner sa petite enfance, ne commence sa recension qu'en 1946 (il a alors dix ans), époque où il est déjà orphelin. « Lorsque j'évoque des souvenirs d'avant-guerre, ils se réfèrent pour moi à une époque appartenant au domaine du mythe : ceci explique qu'un souvenir puisse être “objectivement” faux », prévient-il dans un post-scriptum à son livre. Il s'agit alors de contourner ce trou, cette béance du traumatisme. De travailler sur le presque rien, cet « infra-ordinaire » en apparence sans intérêt mais qui nous soude, nous unit, fait matière.

« Des petits morceaux de quotidien »

« Ces “je me souviens” ne sont pas exactement des souvenirs, et surtout pas des souvenirs personnels, mais des petits morceaux de quotidien, des choses que, telle ou telle année, tous les gens d’un même âge ont vues, ont vécues, ont partagées, et qui ensuite ont disparu, ont été oubliées ; elles ne valaient pas la peine d’être mémorisées, elles ne méritaient pas de faire partie de l’Histoire, ni de figurer dans les Mémoires des hommes d’État, des alpinistes et des monstres sacrés. Il arrive pourtant qu’elles reviennent, quelques années plus tard, intactes et minuscules, par hasard ou parce qu’on les a cherchées, un soir entre amis », précise Perec lors de la parution.

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Un livre très particulier, qui serait destiné à une génération, seule susceptible de comprendre ses références ? Peut-être. Son auteur n'en demeure pas moins toujours très présent. Son œuvre est entrée dans la Pléiade en 2017 et les médias ont largement fêté son 80e anniversaire en 2016 (jusqu'à Google qui a enlevé le e de son nom durant une journée). Il semble qu'il n'ait rien perdu de son influence avec les années et, de fait, ce ne sont pas les livres inspirés par son Je me souviens qui diront le contraire. 

I remember

Mais revenons au point de départ. Dès le début, Perec l'assume et le revendique, un autre livre que le sien existe, sur lequel il s'appuie : il s'agit de I remember de l'artiste américain Joe Brainard, publié en 1970, augmenté les années suivantes, traduit en français en 1997 seulement. 

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D'une tonalité différente, plus frontalement autobiographique, I remember trace le portrait d'un garçon qui découvre son homosexualité, s'interroge sur son identité. Ce qui les relie, c'est d'abord la forme anaphorique.

« Je me souviens d’un garçon rondouillard dont les parents étaient sourds et muets. Il m’apprit comment dire “Joe” avec les mains. »

« Je me souviens de mon père essayant de m’enlever des échardes du doigt avec une aiguille. »

« Je me souviens d'avoir eu peur que le coiffeur dérape et me coupe l'oreille. »

« Je me souviens d'une fois où cela arriva. »

Parmi ces centaines de phrases (non numérotées, contrairement à celles de Perec), on en trouve une, au passage, qui aura au milieu des années 2000 une influence insoupçonnée :

« Je me souviens d’avoir projeté de déchirer la page 48 de tous les livres que j’emprunterai à la bibliothèque publique de Boston mais de m’en être vite lassé. »

L'écrivain français Pierre Ménard, intéressé par l'usage littéraire du numérique, partira en effet en 2005 de cette phrase de Brainard pour constituer une bibliothèque sonore de pages 48 lues par des dizaines d'écrivains et de lecteurs. La page en question, photographiée, sera ensuite utilisée pour écrire un poème grâce au prélèvement de certains mots. En 2011, un livre numérique qui n'est plus en lien avec l'anaphore, intitulé En avant marge, naîtra du recueil de ces poèmes. Une boucle est bouclée ? Qui sait, puisque les e-books, selon la façon dont on les ouvre, les lit, changent de pagination…

Écriture blanche

Si on en revient maintenant au livre de Georges Perec paru en 1978, que dire de son influence ? Peut-être, déjà, qu'il connut un grand succès dès sa sortie, dû à la « simplicité » d'une écriture dite blanche, accessible, et à l'identification qu'il a suscitée immédiatement chez ses lecteurs.

Pérec lit Je me souviens 

Une accessibilité qui permit d'ailleurs, à la fin des années 90, à l'illustrateur Yvan Pommaux d'en réaliser une adaptation sous forme d'album en sélectionnant vingt « Je me souviens » destinés aux enfants.

Autre « extension » du texte original, en 1989, puis en 2003 : sa transposition au théâtre par le comédien Samy Frey, perché sur un vélo et qui, au fil d'une balade immobile, égrène les souvenirs du personnage qu'il devient.

Sami Frey lit Je me souviens de Perec, à l'Opéra comique en 1989 (Archive INA)

Vive les notes

Cependant, si le contenu du livre « circule » de plusieurs manières, reste la question de départ : peut-il continuer à s'adresser à tous, génération après génération ? Vous savez, vous, qui est ce Réda Caire qui ouvre le recueil sans regarder dans Wikipédia ? Heureusement, la publication dans la Pléiade propose presque une note par phrase. On peut également se plonger dans les deux ouvrages de Roland Brasseur, Je me souviens de Je me souviens, notes pour les générations oublieuses, et Je me souviens encore mieux de Je me souviens parus aux éditions du Castor Astral en 1998 et 2003. 

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Point par point, ils précisent le contexte de chaque souvenir : à lire en regard de l'original, donc. 

Un « texte à démarreur »

Au-delà du Je me souviens lui-même, il est également possible de se pencher sur les textes qu'il a influencés. En 1967, Perec adhère à l'Oulipo : qu'en est-il donc de ses membres ? La forme spécifique du texte les a-t-elle inspirés ? On peut le supposer… JMS, expliquent-ils, est ce qu'ils nomment un « texte à démarreur », et peut-être le premier d'entre eux. Sur le site du groupe, Marcel Bénabou écrit un texte intitulé « Dans le sillage de Perec », qui utilise certaines des plus célèbres citations de la littérature française pour tenter de « dire quelque chose comme je me souviens de Perec » :

« 2. Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant : je fabrique un matin une formule d’une efficacité égale à celle du "Je me souviens" de Georges Perec ».

Pour lui rendre hommage, les Oulipiens ont également écrit après sa mort un « Je me souviens de Georges Perec » fait d'anecdotes personnelles, où on devine la grande amitié qui les liait. On peut toujours, à la 9e minute de cette vidéo, les entendre le lire en public durant quatre minutes, écoute qui ne va pas sans une certaine émotion:

« Oulipo, hommage à Georges Perec », 22 novembre 2012 aux Champs Libres à Rennes (source : LesChampsLibres)

Écrire son Je me souviens 

Est-il besoin d'être oulipien pour écrire son Je me souviens ? Non, bien sûr. On peut le faire pour soi, pour une personne précise, s'en inspirer pour développer un thème particulier… Le texte a servi d'appui, par exemple, à un documentaire sur l'Opéra de Paris ou pour fêter le numéro 1000 des Inrocks.

Il est possible sans trop se tromper d'affirmer que JMS est même aujourd'hui la star des ateliers d'écriture, et cela ne va pas sans quelques questions : le texte ne risque-t-il pas d'être réduit à sa part d'anecdotes ?

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L'écrivain François Bon explique à ce propos sur son site qu'il a attendu vingt ans avant de s'en servir en atelier. « Construire ce périmètre n’est pas un geste d’écriture anodin, sous prétexte que sont anodins les éléments collectés », prévient-il, ajoutant : « bien insister qu’il s’agit d’un exercice pour se saisir de données sociales, et non pas retournées sur soi, et que Brainard avait limité sa quête à une tranche d’âge (de ses 18 à ses 25 ans) excluant l’enfance ; bien insister sur le déplacement de la notion d’auteur, et que nous écrivons alors un gigantesque texte collectif fait de tous les textes des premiers auteurs, Brainard et Perec»

Marqueurs d’époque

Cette dimension d'une culture collective, on la retrouve dans cette somme qu'est Les Années d'Annie Ernaux, livre qui revendique la filiation en en faisant, à un moment, son matériau même d'écriture : 

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« Et l’on avait en soi une grande mémoire vague du monde. De presque tout on ne gardait que des paroles, des détails, des noms, tout ce qui faisait dire à la suite de Georges Perec “je me souviens” : du baron Empain, des Picorettes, des chaussettes de Bérégovoy, de Devaquet, de la guerre des Malouines, du petit-déjeuner Benco. Mais ce n'était pas de vrais souvenirs, on continuait d’appeler ainsi quelque chose d'autre : des marqueurs d’époque». Cependant, Ernaux indique aussi la limite de cette influence: « quand je lisais Perec, l’inventaire me laissait insatisfaite car il manquait le déroulement du temps, le passage des années, l’importance de l’histoire », explique-t-elle dans une interview au magazine Lire en 2008. Cette irruption de l'Histoire, cette mise en perspective, dans Les Années, ont lieu.

« Je se souvient »

Une autre approche, originale, est celle de Christophe Grossi dans Ricordi. Il s'agit dans ce livre paru en 2014 de tenter de mettre au jour les souvenirs de quelqu'un d'autre, d'aïeux immigrés italiens qui n'ont pas transmis leur culture d'origine à celui qui écrit.

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Que faire pour combler ce manque ? Distordre les phrases, qui commencent toutes par « Mi ricordo » (qui signifie non pas « Je me souviens » mais « Je se souvient») pour se poursuivre en français, convoquer une culture populaire qui n'est pas celle du narrateur, rattachée à une autre terre, une autre génération. Les tresser avec des événements historiques, des bribes de films et ses propres souvenirs, peut-être, mais retravaillés, effacés, réinventés… De ce «tricotage », à L'aiR Nu, nous avons d'ailleurs eu envie de faire quelque chose, c'est pourquoi la version sonore et visuelle que nous proposons mêle lectures en français des « Ricordi » et bandes-son en langue originale.

Christophe Grossi, dont le site Déboîtements contient de nombreux autres textes, a, lui, entamé ce travail de collecte, qui tient davantage du poème que de la prose, d'abord sur Twitter, à partir d'un compte fictif, forme qui s'est avérée très productive, lui a servi de support, de rampe de lancement.

Extensions Web

Internet, tiens, revenons-y, car le Web peut beaucoup pour Perec et ceux qu'il inspire. Connaissez-vous par exemple les jeux de memory de l'écrivain et artiste numérique Philippe de Jonckheere, à disposition sur son site Le Désordre ? Parmi eux, celui du Je me souviens, bien sûr. Le Désordre est une œuvre-site extraordinaire, dont les méandres emmènent systématiquement ailleurs que prévu, où l'on tombe sur du texte, des photos, de la vidéo, une foule de chausse-trappes… Où l'on peut retrouver, au hasard, la Tentative d'épuisement d'un lieu parisien de Perec augmentée de 800 liens hypertexte, ce qui change un peu la lecture…

Pour finir, évoquons encore un autre texte, un autre Je ne me souviens pas, celui de Joachim Séné, écrivain et informaticien pour qui la forme anaphorique est prétexte à une évocation radicalement autre : celle d'un futur, et non plus d'un passé, d'ailleurs apocalyptique comme on peut le réaliser en lisant un fragment ici

Joachim Séné lit Je ne me souviens pas au festival Chapitre Nature en 2014.

Disponible pour le moment sous la forme d'une vidéo en ligne, le texte doit être publié à l'automne 2017. Autant dire que Je me souviens ne risque pas de se faire oublier.

Ecrivaine (Franck, éditions Stock, Décor Lafayette, éditions Inculte, Décor Daguerre, éditions de l'Attente), cofondatrice du site L'aiR Nu (Littérature Radio Numérique, http://www.lairnu.net/). ... Show More

1 Comments

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Anne Savelli
J'en parle à la fin de cet article, il est désormais disponible : le "Je ne me souviens pas" de Joachim Séné, précédé de "La Crise", est à découvrir ici https://www.publie.net/livre/la-crise-joachim-sene/