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Japon : au cœur des années noires, une voix s'est élevée

Corinne Atlan By Corinne Atlan Published on May 2, 2017

Atsushi Nakajima, né à Tokyo en 1909 et mort d’une pneumonie à trente-trois ans, aura traversé le monde des lettres japonaises comme un météore, à une époque où les écrivains muselés par la censure n’avaient qu’une alternative : servir la propagande impérialiste ou se taire. 

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Le Mal du loup, ce recueil de nouvelles publiées entre 1929 et 1942, en plein cœur des années noires, donne à entendre une voix unique et sans concession, qui décrit le monde du point de vue non des vainqueurs mais des opprimés.

Mariang met en scène une « femme des îles que [le narrateur] conna[ît] bien » et qui espère secrètement épouser un Japonais. Dans l’archipel des Palaos alors occupé par le Japon, une éducation nippone a transformé cette beauté opulente en « intellectuelle dont le cerveau ne contient plus grand-chose de kanak ». Mais les colons n’éprouvent pour cette créature hybride, qui n’a plus sa place parmi les siens, rien de plus qu’une bienveillance condescendante.

Entre révolte et honte de soi

Dans Paysage avec agent de police, situé à Séoul dans les années vingt, Jo Gyoyong, policier coréen au service de l’occupant japonais, croise le regard du « terroriste » coréen qu’il vient d’appréhender et s’interroge : « Qui a été arrêté ? Qui l’a arrêté ? » 

Une prostituée coréenne apprend que son mari a été assassiné à Tokyo lors des pogroms qui ont suivi le grand séisme de 1923. Elle court les rues, échevelée, dénonçant les salauds qui ont caché ces exactions, puis apostrophe avec tristesse l’agent venu l’arrêter : « Mais toi aussi, tu es coréen, pourtant, tu es coréen ! »

D’une plume au scalpel - « à la pointe sèche et sans contre-propagande » écrit Véronique Perrin dans son éclairante postface -, Nakajima met la focale aussi bien sur la révolte du colonisé que sur sa honte de soi et son aspiration à se conformer au modèle dominant, ou encore sur les doutes qui surgissent parfois dans l’esprit des colons. 

Tristes tropiques

A travers des récits nourris de ce qu’il a pu observer en Corée (où il a passé son adolescence) et dans les Mers du Sud (où il a travaillé comme rédacteur de manuels scolaires), l’auteur débusque faux-semblants et autojustifications, loin de toute complaisance envers lui-même ou quiconque.

Midi commence ainsi par la description d’une vie de délices sous les tropiques (« oubli calme, oisiveté et repos sur la poussière des coraux ») pour s’achever sur une constatation sans appel : 

« Toutes sortes de types bizarres cohabitent en moi, entremêlés les uns aux autres. Des types ignobles aussi, qui ne méritent même pas qu’on leur crache dessus. »

Un petit garçon aux grands yeux et au ventre énorme, souffrant de malnutrition, vient justement lui annoncer que le repas est prêt : un poisson pêché par son frère aîné et « préparé en sashimi à la mode japonaise ».

Angoisse métaphysique

Issu d’une famille d’érudits sinologues, féru de classiques chinois mais aussi de philosophie grecque et de littérature européenne, Nakajima sait reconnaître les symptômes de l’angoisse métaphysique qui l’habite tant dans le « Mal du loup » pointé par le penseur confucianiste Mencius que dans « la gravure de Dürer, Melencolia, le désespoir de l’Ange, assis, pensif, au milieu du chaos ».

Cherchant avant tout au fond de lui-même l’explication de la noirceur humaine, il applique à l’analyse de sa propre psyché le sens de la précision fouillée dont il use pour décrire des paysages ou brosser des portraits.

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Melencolia, Albrecht Dürer

Au moment où, dans le silence ouaté de l’autocensure, paraissaient quelques-uns des chefs-d’œuvre de la littérature japonaise tels Pays de neige de Kawabata ou Bruine de neige de Tanizaki, Nakajima, lui, s’interrogeait sur le rôle des écrivains dans un pays en guerre. 

La littérature comme antiseptique

Dans le texte qui clôt le recueil, sorte de testament écrit à l’hôpital fin 1942, deux semaines avant sa mort, il affirme n’avoir jamais eu prétention à faire œuvre littéraire, car « qu’un individu devienne ou non écrivain, la question n’a pas grande importance étant donné les circonstances. ». La littérature, cependant, peut avoir une efficacité comme « antiseptique […] contre un certain refus de penser caché sous des dehors exaltés ».

Euphémisme, naturellement, puisque c’est d’interdiction de penser, de fanatisme obligatoire et de massacres perpétrés au son des marches militaires qu’il s’agit alors. Il faudra attendre la défaite pour que les écrivains japonais retrouvent leur liberté d’expression et puissent enfin évoquer les ravages de cette période sombre. Le rôle précurseur de Nakajima dans la naissance de la littérature dite « de l’après-Hiroshima » est unanimement reconnu.

Aujourd’hui encore – ou aujourd’hui particulièrement -, il y a urgence à lire Le Mal du loup, ainsi que les autres titres de cet auteur excellemment traduits par Véronique Perrin et parus chez Allia.

Traductrice de littérature japonaise, Corinne Atlan a longtemps vécu au Japon et au Népal. Elle aime faire découvrir des aspects peu connus des littératures asiatiques. Elle est aussi ... Show More

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