We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

J'ai lu le « Dictionnaire critique » de Georges Bataille et ses amis

Alain L. By Alain L. Published on March 7, 2018
Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fcc20c883 6c04 4588 af62 a629a3f3f509 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Ce joli petit livre au format carré, plein de photos et d'objets énigmatiques, reprend des pages d'une revue qui eut une existence éphémère : Documents, sept numéros en 1929, huit numéros en 1930. Financée par le galeriste Georges Wildenstein et dirigée par le critique d'art Carl Einstein, elle avait un projet ambitieux puisqu'elle devait aborder tout sujet relatif à « doctrines, archéologie, beaux-arts, ethnographie ». Cela explique qu'on retrouve parmi les auteurs conviés à participer à l'aventure de grands noms de la littérature et de la poésie comme Georges Bataille, Robert Desnos et Jacques Baron, ainsi que des ethnologues : Michel Leiris, Marcel Griaule.

Le premier regard d'un lecteur pourrait qualifier cette revue de « surréaliste », de fait on trouvera parmi les photographies des épreuves qui rappellent les clichés que Breton insérait dans Nadja ou Arcane 17. Or, ce groupe est plutôt un groupe rival par rapport aux surréalistes patentés, ceux, du moins, reconnus par le Grand Maître. Desnos appartint évidemment au groupe surréaliste mais nous sommes à un moment où la rupture a été consommée avec Breton, il en est de même pour Jacques Baron. Bataille critique fortement les surréalistes : selon lui, ceux-ci n'ont pas résolu la contradiction entre création littéraire et révolution, de plus, il leur reproche un certain type d'idéalisme.

Joujou

Dans l'entrée consacrée au « matérialisme », Bataille critiquera une forme de matérialisme classique qui reviendrait selon lui à un « idéalisme gâteux », il s'agit de l'espèce de matérialisme qui mettrait en avant une forme « idéale » de la matière sous le nom de « matière morte ». Le vrai matérialisme s'appuierait sur la seule interprétation des phénomènes bruts, sans passage plus ou moins détourné par des entités de l'esprit.

Comme tout dictionnaire, celui-ci se présente comme une liste de définitions. Notons que, dans la version originale, les contributions étaient fournies sans ordre particulier, c'est l'édition présente qui les remet par ordre alphabétique, ce qui fait se succéder de manière amusante des articles comme ceux consacrés à « abattoir » et à « absolu ». Il serait trop long de donner ici la liste de tous les articles, citons-en seulement quelques-uns : abattoir, absolu, ange, architecture, bouche, crachat, débâcle, espace, gratte-ciel, homme, hygiène, joujou, Keaton, matérialisme, métamorphose, métaphore, musée, oeil, pensum, poterie, poussière, seuil, soleil, travail...

« L'abattoir est maudit »

Notons que l'article sur « abattoir » résonne étrangement aujourd'hui avec ce que nous lisons sur ces lieux de torture et de mise à mort : « de nos jours, l'abattoir est maudit et mis en quarantaine comme un bateau portant le choléra ». C'est qu'il ne s'agit pas pour Bataille (qui est le rédacteur de cet article) de condamner, comme nous le faisons aujourd'hui, les souffrances infligées aux animaux, mais plutôt de glorifier en quelque sorte le sang versé : l'abattoir serait un descendant des temples anciens où se pratiquaient les sacrifices... La photo sur deux pages des abattoirs de la Villette n'en est pas moins éloquente, et vaut celles que les groupes comme L214 exhibent parfois.

Michel Leiris écrit un bel article sur les anges, reprenant un texte de Swedenborg (« Les anges vivent entre eux comme les hommes vivent sur la terre, ils ont des logements et des maisons plus ou moins magnifiques selon l'état de chacun »), Marcel Griaule parle du crachat (« le crachat est plus que le produit d'une glande, et il faut bien qu'il soit de nature magique puisque, s'il dispense l'ignominie, il est aussi un faiseur de miracles »). Dans l'article « Crustacés », Jacques Baron rappelle la fameuse affaire de Gérard de Nerval promenant au Palais-Royal un homard vivant tenu en laisse.

Objets bizarres

Littérature et ethnologie semblent donc bien les deux axes du dictionnaire, illustré par des photos en noir et blanc que l'on trouvera difficilement ailleurs : photo d'une peuplade du Tanganyika obtenue lors d'une expédition en 1929, Empire State Building lors de sa construction (qui nous vaut, dans l'article « gratte-ciel » des considérations psychanalytiques signées Michel Leiris sur les hauts buildings américains - « l'accouplement de ces deux mots : le verbe « gratter » d'une part et d'autre part le substantif « ciel » évoque aussitôt une image érotique, où le building qui gratte est un phallus et le ciel, qui est gratté, la mère désirée incestueusement »), un portrait de Buster Keaton enfant, celui du meurtrier Crépin aux assises de l'Oise à l'article « malheur » (le « malheureux » - en effet - « après avoir tué à coups de fusil son amante et son rival, voulant se suicider, avait perdu le nez et la bouche »), les yeux de Joan Crawford (pour un article sur « oeil » signé Robert Desnos).

Malgré l'opposition manifestée par rapport à Breton, nous retrouvons bien ici les grandes tendances exprimées par le surréalisme des années trente : art de collectionner pêle-mêle faits divers, objets bizarres et images de cinéma, visions de la modernité contrastant avec celles d'un art primitif, fidèles en cela au Rimbaud d' « Alchimie du Verbe » : « J'aimais les peintures idiotes, dessus de portes, décors, toiles de saltimbanques... ».

Gros orteil

Dans le même esprit, le dictionnaire est complété d'annexes où l'on trouve des articles publiés par la revue sur le langage des fleurs, la figure humaine ou... le gros orteil ! L'article sur le premier sujet est assez plaisant et subtilement illustré, il y est question, non pas de l'arbitrarité convenue des sens symboliques attribués aux fleurs mais, plus profondément, du lien entre les formes naturelles et notre aptitude à symboliser telle qu'elle se réalise dans le rêve, il y est question donc de la façon dont les formes naturelles se substituent aux abstractions. L'auteur de la préface voit dans ces annexes un éclairage sur la querelle avec les surréalistes. De fait, on trouvera en note de l'article sur la figure humaine, une assez obscure discussion sur la notion de système (« l'absence de système est encore un système », dixit Tristan Tzara) qui met en cause Aragon...

Pour résumer, ce livre porte à notre connaissance un ensemble de textes insolites qui permet de ressusciter en notre XXIème siècle des interrogations que l'on trouvera parfois assez innocentes et qui agitaient un monde intellectuel parisien d'avant l'orage de la seconde guerre mondiale, joliment illustrés, joliment présentés, mais le débat amorcé avec les surréalistes paraîtra à beaucoup suranné.

Tags

Universitaire en retraite. Spécialité linguistique formelle, mathématiques, philosophie. Epris de littérature et de poésie. Publie le blog Rumeur d'espace (https://rumeurdespace.com)

0 Comments

0 Related Posts

Know what people should read next?