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Irina Teodorescu : « Même sous la dictature, les gens vivent des histoires d'amour »

Sidonie Mézaize By Sidonie Mézaize Published on January 10, 2018

Irina Teodorescu est un pont. À cheval entre deux pays, elle habite deux cultures, deux langues : le roumain, sa langue maternelle, et le français, sa langue d’adoption qu’elle a choisie pour écrire.

Son premier livre édité chez Gaïa en 2014, La Malédiction du bandit moustachu, a reçu de nombreux prix littéraires et fut publié par la suite dans la collection Babel d’Actes Sud. Depuis elle a écrit un second roman, Les Étrangères, qui évoque la relation passionnelle de deux jeunes femmes, brillantes artistes naviguant entre Paris et Bucarest au lendemain de la chute du communisme, qui s’aiment jusqu’à se confondre, et se perdre l’une dans l’autre, l’une sans l’autre.

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Son troisième roman, Celui qui comptait être heureux longtemps, est paru le 10 janvier 2018. Sur fond de dictature, dans une société fictive, elle retrace le parcours d’un dénommé Bo, génie passionné d’électronique, dont le fils tombe gravement malade et qui se voit proposer un pacte odieux pour le sauver. Au-delà de son histoire, Bo est le témoin et le rouage rebelle d’une société répressive et paranoïaque, où l’on continue malgré tout à danser, à s’aimer, à poursuivre des rêves. 

Porté par une écriture lumineuse, quasi aérienne ou liquide, ce roman est le récit d’une tragédie, celle vécue par la famille de l’auteure, rapporté à la manière d’un conte merveilleux dans lequel la fantaisie et le rêve tiennent le premier rôle, seuls remèdes pour guérir des chagrins les plus inconsolables. 

Parions que certains, en lisant ce livre, penseront à Boris Vian et au roman d’Olivier Bourdeaut, En attendant Bojangles. Ils auront certainement raison.


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Irina Teodorescu

Qui es-tu, en quelques mots ? 

Je suis écrivaine, même si ça m’énerve de le dire. Je trouve ça présomptueux. Mais avec trois livres, il est temps d’assumer ! Par ailleurs, je ne sais pas bien si je suis roumaine ou française. Dans ma façon de penser, je suis roumaine. Pourtant je pense en français, mes mots sont en français. Disons que la forme de ma pensée est française, et le fond est roumain. Tout ça fait surtout rire mes enfants.

Chez Herta Müller (Prix Nobel de littérature d’origine roumaine), on voit la pensée roumaine derrière sa langue. Chez moi ça ne se voit pas aussi clairement, j’aime bien ne pas montrer d’où ça me vient, cacher mes sources.

Quelle est la place de l’image dans ton travail ?

J’ai fait les Beaux-Arts à Bucarest. À l’époque, je préférais le dessin et la couleur aux mots que je trouvais trop précis. Je pensais que les mots fermaient des portes, qu’avec le dessin on pouvait s’exprimer plus librement. C’est beaucoup plus relaxant pour moi.

J’aime beaucoup l’expression roumaine a se aduna, qui veut dire « se ramasser, se rassembler ». Aujourd’hui je me dis que je me suis un peu adunat, je me suis rassemblée. Je continue de brouiller les pistes, parce que j’écris en français. Et je crois que je le fais surtout pour continuer à brouiller les pistes.

On me dit souvent que mes livres sont très visuels, cinématographiques. Moi je ne trouve pas. Je m’imagine comme un fil qui part de très loin vers un point fixe : je pars d’une image, je m’éloigne et je m’approche, comme si j’étais une caméra. Or on ne peut pas demander à une caméra ce qu’elle pense d’une image. J’écris en même temps que je perçois l’image, c’est ça, mon travail.

Dans quel contexte as-tu écrit ton roman Celui qui comptait être heureux longtemps ?

Ce livre est inspiré d’une histoire vraie, celle de mon père qui est mort quand j’avais 15 ans. J’ai appris il y a quelques années que mon père avait travaillé pour des projets de l’armée. Je n’ai jamais trop compris ce que cela signifiait. Dans ce livre je raconte l’histoire de son fils, de mon frère qui est mort à l’âge de 10 ans, quand moi j’en avais 7. Mon frère avait une leucémie et mon père a voulu le faire soigner en France. Moyennant quoi il a fait une demande d’autorisation de sortie de territoire. Ma mère dit qu’on lui aurait fait une offre pour être espion industriel en échange du droit de partir, et qu’il l’aurait déclinée. Elle ne l’a su qu’après la mort de mon frère et elle me l’a raconté bien plus tard.

Les archives de la Securitate (la police secrète pendant le communisme) sont devenues accessibles au public au moment de l’entrée de la Roumanie dans l’UE. Je venais de voir le film La Vie des autres. Ça m’a inspirée. 10 ans plus tard, j’ai fait une demande d’autorisation pour aller aux archives. Ma mère ne voulait rien savoir de ce qui s’était passé. Ma demande a été refusée sur le motif que mon père a eu une activité militaire. On m’a dit que je n’aurais jamais accès au dossier de mon père. Après quoi j’ai cherché à parler avec les amis de mon père. Mes questions les mettaient très mal à l’aise, ils avaient l’impression d’être surveillés. À ce moment-là, je me suis sentie en danger, je suis devenue parano.

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À cette même période, j’ai appris que l’Institut où avait travaillé mon père existait toujours. Je me suis donc mise en tête d’aller y récupérer son livret de travail. J’ai débarqué, sans prendre rendez-vous, dans un bureau minable, face à une dame âgée, toute maigre. Je lui ai demandé le livret de travail de mon père. Elle m’a dit que c’était la première fois que quelqu’un lui faisait une demande comme celle-ci ! Elle m’a dit qu’il fallait attendre son chef. J’en ai profité pour sortir et appeler ma mère. Je voulais aussi acheter des fleurs pour la dame, comme ça se fait souvent en Roumanie en échange d’un service. Ma mère au téléphone m’a conseillé d’acheter un savon ! Elle a fini par me rejoindre. Ce fut un vrai sketch. 

Le chef a finalement bien voulu se montrer et ma mère lui a maintenu qu’il n’était pas la personne qu’il prétendait ! J’étais désespérée, je pensais qu’il n’allait jamais me donner le dossier de mon père. Heureusement la dame de l’accueil a reconnu ma mère. Elle a accepté de sortir le dossier mais il fallait que je le photocopie. Pas question que je parte avec. Alors on est allées dans un magasin de photocopie proche du métro, toutes les trois. Ma mère a insisté pour offrir un cadeau à la dame. Elle a filé dans un magasin à côté et est revenue avec... un déodorant ! Elle l’a glissé dans le sac de la dame pendant qu’elle rangeait le dossier. J’étais morte de honte. Mais j’avais le livret de mon père.

D’où vient le titre du livre ?

Moi je voulais l’appeler « Un pour cent de toute chose ». Mon éditrice a préféré « Celui qui comptait vivre heureux longtemps » qui est une phrase prononcée par le personnage principal. J’aimais bien « Un pour cent de toute chose », c’était plus mystérieux. C’est aussi une phrase du personnage qui dit ne voir qu’un pour cent de toute chose. Un pour cent, ce n’est pas grand-chose, mais puisque c’est de toute chose, c’est quand même pas mal !

Ton roman se déroule dans une société fictive totalitaire. On ne sait pas quand ni où l’histoire a lieu, même si l’on comprend qu’il y a un lien avec la Roumanie communiste de ton enfance. Quel genre de société as-tu souhaité décrire ?

Une société dictatoriale, effectivement. Je me suis bien sûr inspirée du régime communiste, mais ça aurait pu être n’importe quelle dictature. C’est d’ailleurs pour ça que je n’ai pas voulu le préciser. Mais ce que j’ai voulu décrire surtout, c’est le fait que la vie continue son cours, même sous des régimes totalitaires. Les gens continuent à avoir des histoires d’amour, des problèmes de boulot, ils écoutent de la musique, etc. Je voulais montrer qu’on peut vivre une vie normale sous une dictature, à condition évidemment de ne pas chercher à sortir du cadre.

Il y a des scènes de sexe assez crues, très cash, dans tes livres, pourquoi ?

Même sous une dictature, le sexe occupe une place centrale. On continue à faire la fête car c’est tout ce qui nous reste. Sous Ceausescu, on trouvait des bières et des clopes, du vin et de la tuica produite dans les campagnes. On en trouvait plus facilement que du pain. Je suis certaine qu’en Corée du Nord, les gens baisent. C’est sûr ! Qu’est-ce qu’ils pourraient faire d’autre ?

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Tu mélanges souvent différents styles de narration (monologues, dialogues de théâtre, narration très saccadée, etc). Pourquoi ?

Ça me permet de créer des ambiances différentes. Ça me vient comme ça, ce n’est pas prémédité. J’essaie quand même de maintenir une logique. Par exemple, le Général (le supérieur de Bo, le personnage principal) parle de manière théâtrale, ses propos sont rapportés sous forme de didascalies. Parce que c’est une marionnette, un épouvantail.

J’utilise beaucoup le monologue, je m’en sers comme j’ouvrirais un robinet : je laisse couler. Dans le cas de Bo, ça traduit les pensées qu’il souhaite adresser à son fils. Les choses qu’il n’a pas pu lui dire.

Est-ce un roman autobiographique ?

Bo est très inspiré de mon père, mais il est vraiment devenu un personnage à part entière. Ce livre est aussi une réflexion sur la place de la femme dans ce genre de société. La femme de Bo, Di, qui travaille aussi à l’Institut, est très inspirée de ma mère. Et le fils de Bo est mon grand frère. Ma grand-mère était soprano, comme la mère de Bo, et mon père, comme Bo, est quasiment né dans un taxi, en 1944, sous les bombes de la seconde Guerre Mondiale. Il est mort à l’âge de 50 ans, à l’hôpital, le jour de son anniversaire.

Les liens avec ma propre histoire s’arrêtent là. En ce qui me concerne, j’ai choisi d’être absente du livre car ce n’est pas mon histoire.

Il y a par ailleurs quelques anecdotes véridiques. Par exemple celle de l’espion Grand Tata qui m’a été rapportée par quelqu’un de ma famille. Ce personnage est inspiré d’un certain Matei Haiducul, alias Monsieur Z, envoyé en France où il devint Matthieu Le Forestier, pour assassiner l’écrivain Paul Goma. Il a fait défection pendant sa mission. De retour en Roumanie après la Révolution, il a fini par repartir en France et a disparu quelques mois après dans des circonstances douteuses…

Pourquoi des prénoms aussi étranges pour tes personnages : Bo, Di, Vass, Dilo ?

Je ne voulais surtout pas des prénoms roumains. Je ne voulais pas que mes personnages soient liés à un pays. C’est pourquoi je leur ai choisi des prénoms qui n’existent pas. J’ai juste crée une hiérarchie par rapport au nombre de lettres des prénoms (2,3,4). Les généraux, eux, ont des noms plutôt liés à leur fonction.

Le nom de famille de Bo est Go. J’aimais bien, ça faisait beau gosse ! Et sa femme s’appelle Di, ça faisait Body. Bref, des petits plaisirs innocents de l’écriture.

Quel lien y a-t-il entre tes différents textes ?

Il y a une constante autour du thème du couple et de la mort d’un enfant. Disons que je m’adune de plus en plus dans l’écriture. Dans le fond on écrit toujours le même livre. Un peu comme pendant une psychanalyse, on raconte toujours les mêmes histoires.

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Celui qui comptait être heureux longtemps est dédié à ton fils. Les Étrangères à ta fille. Qu’est-ce que cela signifie pour toi ?

J’ai des jumeaux, une fille et un garçon de dix-sept ans. Ma fille m’a inspirée pour Les Étrangères. Je l’ai appelée « ma petite muse » dans la dédicace, elle l’a très mal pris. Celui qui comptait  être heureux longtemps est dédié à mon fils, que j’ai surnommé « mon dragon » (en raison de son signe astrologique chinois). Ma fille m’a dit que j’étais sexiste. Elle a sans doute raison.

Qu’est-ce qui t’inspire pour écrire ?

Ce qui m’inspire me déprime souvent. Comme la pensée des gens, qui est toujours différente de la mienne. Je suis toujours dans l’incompréhension. Je ressens une distance qui ne cesse de s’agrandir, qui me fascine et me déprime à la fois.

Les choses que je trouve belles sont souvent déprimantes. Chez moi, la beauté est rarement joyeuse.

Peux-tu expliquer la dernière phrase de Celui qui comptait être heureux longtemps ?

Elle traduit ce qui se passe dans le livre : des choses qui passent sans passer. 


Couverture : © Tatiana Plakhova

Dessins : © Irina Teodorescu 

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Fondatrice de la librairie française de Bucarest, Kyralina, j'ai vécu six ans en Roumanie. Aujourd'hui je travaille à Bookwitty, à Paris.

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