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« Initials BB » : avez-vous déjà (vraiment) écouté la chanson de Gainsbourg ?

Karen Ghantous By Karen Ghantous Published on May 16, 2017
This article was updated on July 13, 2017

Serge Gainsbourg (1928-1991), pianiste émérite, peintre dans sa jeunesse, amoureux éternel de la littérature, enrichit son esprit rêveur des Contes de Grimm, des univers mystiques de Huysmans, des poèmes célestes de Baudelaire, Rimbaud. 

Anecdote significative, par ailleurs : il signe ses premiers textes du nom de Julien Gris ; Julien pour le personnage de Stendhal dans Le Rouge et le Noir (1830), Gris pour le peintre cubiste espagnol Juan Gris. Nombreuses sont ses chansons ainsi imprégnées de la fusion de ses deux arts de prédilection : la littérature et la peinture. 

Spectre halluciné

«Initials BB» (1968) en est la parfaite incarnation : écrite en hommage à Brigitte Bardot, après leur séparation, elle est essentiellement inspirée du poème d’Edgar Allan Poe, Le Corbeau (1845). Mais le texte est bien plus riche ; il semble évoluer dans une union d’inspirations et d’images.

Du poème narratif de Poe, Gainsbourg garde toutes les pierres angulaires pour le transformer en un récit autobiographique aux allures oniriques. Le manque de la femme aimée provoque chez le poète une apparition fantastique : le corbeau, chez Poe, le spectre halluciné de la femme chez Gainsbourg. Tous deux annoncent un oracle fatal : 

  • «Jamais plus», prononce l’oiseau nocturne ; 
  • «Almeria», profère le spectre de BB - ville d’Espagne où partit Bardot après sa séparation avec Gainsbourg. 

Deux fins, deux morts amoureuses. 

Déesse de la volupté

Si l’apparition du corbeau chez Poe est le symbole de la mort, la vision de Gainsbourg, quant à elle, est une sublimation de la femme aimée, transformée en œuvre d’art. De ses doigts à ses cuisses, les parures et les tissus qui la recouvrent sont encensés. Une description qui rappelle celle de Huysmans dans A Rebours (1884) : le personnage, Des Esseintes, esthète torturé à la quête d’expériences sensorielles exquises, contemple deux tableaux de Gustave Moreau, deux représentations mystiques de Salomé, figure de la sensualité et de la fatalité. Dans un univers fantasmagorique, la femme chez Moreau, comme chez Gainsbourg, s’anime dans des volutes enivrantes.

"Jusques en haut des cuisses
Elle est bottée
Et c'est comme un calice
A sa beauté
Elle ne porte rien
D'autre qu'un peu
D'essence de Guerlain
Dans les cheveux"

Bardot, représentée en déesse de la volupté, est glorifiée par un chœur répétant de manière obsessionnelle, sur une mélodie envoûtante, telle une incantation : «B initials/ B initals/ B initials/ BB». N’osant pas la nommer, contrairement à Poe qui ne cesse d’implorer «Lénore !» comme pour la faire revenir, il se contente d’initiales, faisant d'elle une entité mystérieuse, transcendante.

L'influence de Baudelaire

S’y joint alors l’influence de Baudelaire : la nudité, les effluves des cheveux, «le bronze et l’or» nous rappellent certaines Fleurs du mal comme La Chevelure, Le Parfum, Les Bijoux. Tous les sens fusionnent dans une synesthésie baudelairienne.

Notons que le narrateur, présent au début de la chanson, s’efface au bout de quelques vers, pour se laisser emporter par sa vision. 

Mal enchanteur

Dans une solitude éthylique, en proie à une mélancolie amoureuse, Gainsbourg se plonge, même dans ses chansons, dans la littérature. En l’occurrence, il s’agit de L’Amour monstre (1954) de Louis Pauwels, roman mettant en scène des personnages possédés par un mal enchanteur, autrement dit, par la passion charnelle, l’amour monstre.

"Une nuit que j'étais
A me morfondre
Dans quelque pub anglais
Du cœur de Londres
Parcourant L'Amour monstre de Pauwels
Me vint une vision
Dans l'eau de Seltz"

Mettre la femme aimée sur le devant de la scène, la magnifier, est, en fait, un processus de création naturel chez le Pygmalion qu’est Gainsbourg. Bardot, Birkin, Bambou, ont toutes eu le droit à des chansons, voire des albums solos. Elles ont surtout été mises en scène : 

  • BB, dans un décor imaginé pour la sublimer, chante les textes de son Pygmalion dans le Brigitte Bardot Show (1968) ; 
  • Jane Birkin incarne le rôle principal de Johnny, femme androgyne, dans Je t’aime moi non plus (1976), premier long-métrage de Gainsbourg ; 
  • et Bambou pose pour Bambou et les poupées (1981), album de photographies à l’univers érotique imaginé par son amant. 

Peu étonnant alors qu’«Initials BB» encense la séparation et divinise la femme aimée. 

Mélomane, passionnée de littérature et de cinéma, à la recherche de coups de cœur artistiques et d’un avenir comblé d’aventures intellectuelles.

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