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« Il ne fait pas bon être arabe de nos jours »

Sabyl Ghoussoub By Sabyl Ghoussoub Published on September 26, 2017
This article was updated on October 16, 2017

Samir Kassir quitte son appartement d'Achrafieh. Il s'installe au volant de son Alfa Romeo grise et met le contact. D'un fil à l'autre, le mécanisme s'enclenche. Détonation. La voiture explose et l'homme aussi. En mille morceaux. Le 2 juin 2005 disparaissait le journaliste, l'écrivain, le Beyrouthin.

Du petit port de Beryte des premiers siècles à la cité passionnée et passionnante, maintes fois détruite et reconstruite, Samir Kassir a consacré un ouvrage à cette ville qui l'a vu naître et mourir : Histoire de Beyrouth. Ville métaphore d'une région à laquelle il a consacré sa vie.

Un Arabe du Machrek

Dès lors qu'une personne se retrouve un peu dans le Moyen-Orient, c'est-à-dire discerne un maronite d'un syriaque, un druze d'un alaouite et un ashkénaze d'un séfarade, je lui tends Considérations sur le Malheur Arabe de Samir Kassir. Court essai, « ce livre ne se veut pas un programme politique, ni d'ailleurs un rapport d'expert. C'est d'abord le propos d'un intellectuel arabe, comme il peut s'en tenir partout ».

Rédacteur en chef, éditorialiste, écrivain, historien, Samir Kassir était l'un des intellectuels les plus respectés, lus et suivis de sa génération. «Tes écrits faisaient partie de la résistance démocratique en Syrie, ils étaient l’indice de l’épreuve tragique vécue par les Palestiniens, ils constituaient l’appel pour que le Liban se lève parmi les décombres de la guerre, de la répression et du régime sécuritaire », lui écrit Elias Khoury dans une lettre posthume.

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Samir Kassir (capture d'écran)

Né d'un père d'origine palestinienne et d'une mère d'origine syrienne, Samir a grandi au Liban et étudié à la Sorbonne comme beaucoup de jeunes de son milieu et sa génération. Il se décrit lui-même comme « un Arabe du Machrek, laïque (...) acculturé et même occidentalisé ». Cette spécificité lui permettra tout au long de sa vie d'écrire en arabe et en français afin de démontrer la possibilité de tenir un même discours «sur les Arabes, et pour eux ».

Mal d'être partagé

« Il ne fait pas bon être arabe de nos jours. Sentiment de persécution pour les uns, haine de soi pour les autres, le mal d'être est la chose du monde arabe la mieux partagée », écrit-il. Le monde arabe connaît peu ou prou la même pauvreté et disparité sociale que les autres pays rassemblés avant sous le nom de tiers-monde. D'Amérique du Sud, en Afrique jusqu'au Moyen-Orient, on retrouve ces même camps de pauvreté, ces mêmes bidonvilles traversés par des jeep rutilantes. Mais « le malheur arabe a ceci de particulier qu'il est ressenti par ceux qu'ailleurs on dirait épargnés. Et que, davantage que dans les chiffres, il tient dans les perceptions et les sentiments »

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Place Nejmeh à Beyrouth (Wikimedia Commons)

Présentez-vous à un poste-frontière, le passeport d'un pays arabe à la main. Riche ou pauvre, les mêmes crampes au ventre apparaissent. Détenir l'un de ces passeports vous rend déjà coupable aux yeux du monde. « Or, le malheur arabe, c'est aussi le regard des autres. Ce regard qui empêche jusqu'à la fuite et qui, suspicieux ou condescendant, ridiculise votre impuissance, condamne par avance votre espérance. » Pourtant, ce regard de l'Autre ne devrait pas déstabiliser l'esprit mais être ignoré, retient-on de la lecture de l'essai.

Salman Rushdie et NTM

En sept chapitres, Samir Kassir livre une analyse sur le monde arabe et son échec présent avec une volonté d'élargir les horizons. Conjuguer arabité et ouverture sur le monde, se libérer de la « prédestination religieuse » et de la « téléologie nationaliste » et enfin se réapproprier le passé.

En 1992, il co-signait avec l'intellectuel syrien Farouk Mardam-Bey, Itinéraires de Paris à Jérusalem, une histoire de la France et du conflit israélo-arabe. Fondateur et rédacteur en chef de la revue d'avant-garde L'Orient-Express à laquelle les Cahiers de l'IFPO ont consacré un numéro, Samir Kassir était poursuivi dans tous ses projets par ce même désir d'élargir les horizons.

Promouvoir dans « ce journal arabe en français » l'arabité du Liban incluait une ouverture sur la France et le monde. Intellectuels arabophones et francophones, spécialistes d'un domaine et voix dissonantes se croisaient. Peu de moyens, mais une ambition : être « ici et ailleurs ». Créer des transcultures où se sont côtoyés Fairuz et Patti Smith, Salman Rushdie et NTM, ou Portishead et Edward Saïd. De 1995 à 1998 s'est ainsi écrit un Liban fantasmé mais pourtant bien réel qui portait le nom « d'un train qui se hâte lentement ».

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Statue de Samir Kassir, Beyrouth (Wikimedia Commons)

Bien avant les printemps arabes, Samir Kassir avait conscience que le seul changement possible proviendrait des citoyens eux-même. Qu'aurait-il pensé et écrit sur les révolutions et la guerre en Syrie ? Les morts du Bataclan et Daesh ? Le blocus de Gaza et le BDS ? Je me pose souvent la question. Faute de retrouver ses éditoriaux dans An-Nahar ou ses analyses dans Le Monde Diplomatique, je relis ses écrits. Entre les lignes, se dessine souvent un début de réponse.

P.S. : Après 27 numéros, faute de moyens, L'Orient-Express a été remplacé au Liban par Noun, un magazine féminin. L'un ne devrait pas se substituer à l'autre ; les deux devraient pouvoir coexister. Certaines rééditions d'anciennes revues connaissent aujourd'hui un succès certain comme Camera en photographie ou Zâman pour l'Iran. À bon entendeur...

D'une mère née au Liban et d'un père au Ghana, Sabyl a grandi à Paris sous la coupe d'une mama capverdienne. Photographe et journaliste, il a été entre 2011 et 2015 directeur du festival du film ... Show More

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