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Il est temps d'oublier nos idées reçues sur la Préhistoire !

Mathieu Deslandes By Mathieu Deslandes Published on September 12, 2017

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This article was updated on November 22, 2017
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Je ne sais rien de la Préhistoire. Quelques vagues souvenirs d'école, les restes d'une fugace passion d'enfance pour les silex, des images d'Epinal véhiculées par la pop culture... et c'est à peu près tout. 

En cherchant de la documentation sur les origines du langage, je suis tombé sur un petit livre de la préhistorienne Sophie Archambault de Beaune, Qu'est-ce que la Préhistoire ?, dans lequel elle réfléchit sur l'évolution de sa discipline et, au fond, la construction des connaissances. Cela m'a donné envie d'approfondir le sujet en lisant un autre de ses ouvrages.

Partant du principe que mon ignorance sur cette période était peut-être partagée par certains d'entre-vous, j'ai fini par lui rendre visite avec toutes les questions - plus ou moins avouables - que je me posais.


Bookwitty : Quelle est l’idée reçue la plus répandue sur la Préhistoire ?

Sophie A. de Beaune : Que les hommes préhistoriques vivent dans des grottes. Une grotte est humide, froide, pleine de courants d’air : ce n’est pas très agréable. En revanche, on peut vivre dans une entrée de grotte : une grotte est en général précédée d’un porche, qui forme un abri naturel. Mais il est très rare que les grottes soient investies dans les parties profondes, sauf éventuellement pour les décorer.

On raconte aussi que les hommes de la Préhistoire faisaient du feu en frottant deux silex l’un contre l’autre.

En effet, or ça ne marche pas du tout. La technique la plus répandue dans le monde est la technique de friction de deux morceaux de bois. Un morceau de bois vertical et un planchette horizontale. On fait un petit trou sur la planchette horizontale dans laquelle on place ensuite la pointe de la baguette verticale et on fait tourner celle-ci en la frottant dans ses mains placées l’une contre l’autre. 

Au point de rencontre entre la pointe de la baguette et la planchette, on place de l’étoupe ou de l’amadou qui, avec l’échauffement des deux morceaux de bois l’un contre l’autre, va s’enflammer.

L’autre technique, moins répandue, consiste à taper un morceau de pyrite de fer avec une autre pierre. Mais silex contre silex, ça ne marche pas.

Combien de générations a-t-il fallu pour trouver la technique des deux morceaux de bois ?

Les premières attestations de l’usage du feu remontent à un million d’années mais elles sont controversées. On suppose que, dès ces époques lointaines, les hommes ont pu exceptionnellement capturer le feu à la suite d’un orage ou d’un incendie et l’utiliser ponctuellement. 

Mais ce n’est qu’à partir de 450 à 500 000 ans qu’on a des vestiges de foyers construits : des pierres autour d’une cuvette contenant des cendres et des fragments d’os brûlés… Lorsque ces foyers sont superposés, cela veut dire que les gens revenaient au même endroit régulièrement et reconstruisaient leurs foyers à chaque passage. Cela indique à coup sûr que les hommes savaient produire le feu.

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Grotte du Pech Merle (DR)

Poursuivons l’examen des idées reçues. On a longtemps répété que l’homme descend du singe.

C’est un raccourci un peu simpliste. En fait, nous avons bien un ancêtre commun mais la séparation entre la branche des chimpanzés et des gorilles et la nôtre remonte à 7 à 8 millions d’années. La branche qui a abouti à nous s’est ensuite subdivisée pour donner plusieurs branches de primates qui ne sont pas encore des hommes mais qui se tiennent debout (le singe peut à l’occasion se mettre debout mais il n’est pas bipède).

C’est vers 7 millions d’années qu’apparaissent des êtres bipèdes – appelés des homininés – qui se déplacent sur leurs deux pattes arrières. Et il y en a plusieurs. Jusque dans les années 1960, on avait une vision linéaire de l’évolution : on plaçait sur une seule lignée les Australopithèques, puis les Homo habilis, puis les Homo erectus… pour aboutir au summum de l’évolution : nous !

Ce qui faisait de très belles frises…

Eh oui ! Mais on sait aujourd’hui que l’évolution n’est pas linéaire mais buissonnante - comme pour les autres espèces animales d’ailleurs. Et on dénombre au moins une dizaine d’espèces différentes d’anciens homininés. Des Australopithèques, mais aussi d’autres formes apparentées comme les Paranthropes (qu’on appelait autrefois les Australopithèques robustes, parce qu’ils étaient beaucoup plus trapus que les autres Australopithèques) et les premiers représentants du genre Homo : Homo rudolfensis, Homo habilis, etc. D’une de ces branches sont nées des formes humaines qui sont parvenues jusqu’à nous. Certains Australopithèques et Paranthropes étaient d’ailleurs contemporains des premiers représentants du genre Homo.

Comment est-ce qu’une nouvelle espèce surgit ?

Soit par mutation. Nous sommes porteurs de gènes mutants mais pour que ces gènes produisent une nouvelle espèce, il faut que deux porteurs de gènes mutants s’accouplent et transmettent ce gène mutant à leur descendance. De plus ce gène doit être porteur d’un caractère adaptatif positif. Or la plupart des gènes mutants sont neutres. Le phénomène est donc assez rare.

Soit par dérive génétique. Par exemple si vous avez une petite population isolée sur une île, les gènes qui y sont les plus rares vont avoir tendance à disparaître et les gènes les plus abondants vont au contraire avoir tendance à se multiplier et à s’imposer. C’est ainsi que des populations isolées peuvent se différencier peu à peu des autres. Les tout petits individus retrouvés dans l’île de Flores, appelés Homo floresiensis, ont dérivé à partir de populations d’Homo erectus continentaux dont ils ont été séparés et ont évolué vers le nanisme.

Lucy est-elle plus proche du singe ou de l’homme ?

Lucy est un homininé, un primate capable de se déplacer en marchant comme de se déplacer dans les arbres par brachiation. Elle associe des caractères primitifs et d’autres plutôt évolués, comme la marche bipède. Mais il ne s’agit pas de notre ancêtre ; on peut dire que c’est plutôt une grand-tante.

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Reconstitution de Lucy, Musée de la nature et des sciences de Tokyo (Momotarou2012/CC BY-SA 3.0)

L’homme est né en Afrique, il n’y a pas de débat sur ce point. Mais est-ce qu’on sait de quelle couleur il était ?

On peut supposer que les premiers homininés étaient poilus et d’un aspect plus proche de celui des singes que du nôtre.

La couleur de la peau dépend surtout de la latitude. À partir du moment où l’homme a été imberbe comme il l’est aujourd’hui, on peut supposer que ceux qui vivaient dans des latitudes tropicales étaient plutôt de couleur sombre. Ce qui fait que quand l’homme moderne est arrivé en Europe il y a quelque 40 000 ans, on peut supposer qu’il était plutôt basané. Au contraire, les Néandertaliens, qui vivaient en Europe depuis des dizaines de milliers d’années, étaient blancs et portaient même les gènes du roux. Néandertal avec des taches de rousseur, cela ne correspond vraiment pas à l’image qu’on s’en fait généralement… Et c’est l’homme moderne qui arrive d’ailleurs, qui est le « migrant », comme on dit aujourd’hui.

Est-ce que Néandertal s’est accouplé avec d’autres espèces ? Est-ce qu’il reste du Néandertalien en nous ?

Jusque dans les années 1950, on pensait que l’homme moderne était nécessairement né en Europe, et que donc Néandertal était notre ancêtre. Et puis on a trouvé des hommes modernes plus anciens que les Néandertaliens et ce scénario ne tenait plus.

Petit à petit, on s’est rendu compte que Néandertal n’était pas la brute épaisse qu’on imaginait, on a découvert qu’il enterrait ses morts, qu’il avait des rudiments d’expression artistique, des outils sophistiqués, etc. Bref : on l’a réhabilité. On l’a même considéré un moment comme une sous-espèce d’Homo sapiens. Puis on est revenu sur cette idée, les différences étant trop importantes.

Et puis à partir des années 80, des analyses génétiques ont été effectuées et on a aujourd’hui déchiffré la totalité du génome des Néandertaliens. Cela permet d’affirmer que nous portons en moyenne entre 2 et 4 % de gènes de Néandertalien en nous.

Les différentes espèces d’hommes se sont donc fréquentées.

Oui, il y a même eu des accouplements... par contre cela ne suffit pas à expliquer l’extinction de l’homme de Néandertal. Si le pourcentage de gènes néandertaliens en nous était beaucoup plus élevé, on aurait pu penser que les deux branches avaient fusionné pour donner la nôtre. Mais il est insuffisant pour l’expliquer.

Que sait-on de l’organisation sociale des hommes préhistoriques ?

Cela dépend des époques. Pour les premiers Australopithèques et les premiers représentants du genre Homo, on peut supposer qu’ils avaient un mode de vie plus proche des grands singes que de nous : peut-être un groupe comprenant un mâle dominant qui s’accouple avec plusieurs femelles, et dont les jeunes sont exclus. Mais ce ne sont que des suppositions et nous n’avons aucun indice archéologique pour le corroborer.

Pour l’homme de Néandertal, nous avons un peu plus de détails : on suppose qu’il était assez organisé puisqu’il avait des circuits de déplacements nomadiques au fil des saisons. On le sait parce qu’on peut retrouver la provenance géologique des silex qu’il utilisait. On connaît ainsi les endroits qu’il fréquentait et à quel moment de l’année. Il y avait déjà une bonne organisation territoriale, ce qui suppose une organisation sociale.

Et pour l’homme moderne ?

Pour l’Homo sapiens des 40 000 dernières années, pour lequel on a de nombreux sites, surtout en Europe, on observe des campements très élaborés. Par exemple, sur le site de Pincevent, en Seine-et-Marne, on a retrouvé un campement avec différentes tentes dont on sait qu’elles sont contemporaines parce que des fragments de pierres taillées ou de pierres de foyer provenant d’un même bloc ont été dispersés dans plusieurs tentes ; on a retrouvé aussi les os d’un même renne répartis entre deux tentes, ce qui veut dire que les chasseurs se partageaient le gibier au retour de la chasse.

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Vestiges d'occupation (Centre archéologique de Pincevent)

La taille du silex est très bien étudiée, et on a réussi à déterminer des niveaux de compétences différents. En gros, il y avait des experts, qui taillaient très bien le silex, des gens qui savaient moyennement tailler, peut-être en cours d’apprentissage, et d’autres qui taillaient n’importe comment et dont on a supposé qu’il s’agissait d’enfants imitant les grands.

C’est la première école ?

C’est bien possible. Avec un apprentissage qui se faisait peut-être par imitation : on regarde les adultes et on essaye de faire pareil. Le plus remarquable est que les “experts” taillaient la pierre au centre des tentes, à côté du foyer central, ceux qui étaient un peu moins bons étaient à la périphérie, entre les tentes, et ceux qui faisaient n’importe quoi étaient encore plus loin.

Est-ce qu’on sait si les gens s’organisaient en familles ?

Par la taille des habitations, on peut estimer le nombre de personnes qui y habitaient. C’est très variable. On a trouvé dans plusieurs campement du Bassin parisien des tentes d’environ 3 mètres de diamètre pouvant contenir 4 ou 5 personnes. Mais, à la même époque (il y a environ 15 000 ans), sur le site de Gönnersdorf en Allemagne, on a des yourtes de 7 mètres de diamètre qui pouvaient contenir peut-être 10 à 12 personnes. Ce qui veut dire qu’il y avait des modèles familiaux différents selon les régions.

J’imagine que l’idée même de monogamie est anachronique…

Bien sûr. Même aujourd’hui, il y a des sociétés qui ne sont pas monogames.

Que sait-on de la place des femmes ?

On a dit beaucoup de bêtises à ce sujet, en comparant et en caricaturant avec ce qu’on pensait savoir des sociétés de chasseurs-cueilleurs. Dans beaucoup de sociétés, en gros, les hommes chassent et les femmes cueillent. Mais si on regarde dans le détail, c’est plus compliqué. Il y a des sociétés où l’homme chasse le gros gibier et la femme le petit gibier, il y a des sociétés où ils chassent ensemble mais où ils n’ont pas forcément les mêmes tâches… Il y a aussi des sociétés où, comme chez les Inuits, s’il n’y a pas de garçon dans une famille, une fille est formée pour accomplir les tâches de garçons. À l’inverse, s’il n’y a pas de fille, un garçon est formé aux tâches de filles.

On a très souvent essayé de plaquer les données de l’ethnographie sur la Préhistoire. On voit bien qu’il y a une division des tâches (des gens chassaient le gibier, d’autres travaillent les peaux, d’autres taillaient le silex…) ; mais qui faisait quoi ? Il est bien difficile de le dire.

Comment savoir, alors ?

L’une des meilleures approches consiste à étudier les os humains. Certaines tâches répétitives peuvent provoquer une usure des os et des cartilages. Aujourd’hui par exemple les poseurs de moquette ont des lésions au niveau des genoux et des chevilles. On a donc cherché à voir si de telles lésions dues au travail étaient visibles sur des squelettes humains. 

Dans la nécropole de Abu Hureïra, en Syrie, qui date de la toute fin de la Préhistoire, on a observé que les squelettes féminins ont des lésions au niveau des genoux, de la base de la colonne vertébrale et des chevilles, ce qui veut dire qu’elles pratiquaient une activité régulière en position agenouillée. Cela pourrait correspondre à la pratique de la mouture dans les sociétés traditionnelles de chasseurs-cueilleurs et d’agriculteurs : on pousse un broyeur sur une meule dans un mouvement de va-et-vient pendant des heures. Jusqu’à l’Antiquité, c’est ainsi qu’on a produit de la farine. Or on a retrouvé dans ce site des meules allongées et des graines sauvages qui avaient été écrasées. On peut donc considérer que dans ce site précis, à cette époque, la mouture était bien une activité féminine. Mais on ne peut pas généraliser.

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Pointe de sagaie en os de renne (Didier Descouens/CC BY-SA 4.0)

D’autres études sur des squelettes plus anciens d’hommes ont montré qu’ils avaient souvent des calcifications tendineuses au niveau de l’épaule droite : ce sont des pathologies témoignant de phénomènes de traction des tendons sur l’os. Comme aujourd’hui, où l’on compte à peu près 10% de gauchers pour 90% de droitiers, les hommes devaient être majoritairement droitiers. Ces pathologies pourraient être dues au fréquent lancer de javelot ou de sagaie au cours de la chasse. Il est donc possible que cela ait été une activité typiquement masculine, puisqu’on n’a rien observé de tel sur les squelettes féminins des mêmes sites.

A propos de chasse : j’ai appris en vous lisant que les hommes ont mis très longtemps à apprendre à chasser...

Les premiers homininés ne chassaient pas. Sans outil ou arme adapté, ils devaient être plutôt charognards. Les os d’animaux retrouvés dans leurs sites portaient du reste des traces de morsures d’autres animaux. Cela veut dire qu’ils passaient derrière les hyènes. C’étaient vraiment des charognards de derrière catégorie.

C’est intéressant de se dire qu’on a commencé comme ça...

C’est le tout début. Petit à petit, ils ont amélioré leur alimentation et les moyens de l’acquérir. Le cerveau de l’homme est très gourmand en besoins énergétiques, il consomme plus de 20% de l’énergie dépensée par l’organisme. Les premiers homininés ont amélioré leur alimentation pour pouvoir « nourrir » leur cerveau, ce qui leur a permis d’améliorer leurs capacités cognitives. L’amélioration de leurs capacités cognitives leur a permis d’améliorer leurs techniques de chasse… Une fois la modification amorcée, l’alimentation et la croissance cérébrale ont probablement interagi. C’est un cas typique de co-évolution.

Ça se joue sur combien de générations, une évolution pareille ?

C’est extrêmement lent. Ainsi, l’invention du feu a permis la cuisson de la viande, ce qui a eu pour conséquence que l’homme a eu moins besoin de mâcher, et donc, moins besoin d’avoir une denture aussi développée… Ses dents et sa mâchoire se sont raccourcis très progressivement, mais cela a pris des dizaines, voire des centaines de milliers d’années.

Chasser et moudre des graines, était-ce considéré comme du travail ?

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L’anthropologue américain Marshall Sahlins a publié en 1972 un ouvrage dont le titre en français était Âge de pierre, âge d’abondance

Il a comparé de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs et il s’est rendu compte que ces populations n’avaient pas besoin de beaucoup travailler. Pour subvenir à leurs besoins, la chasse et la cueillette leur prenaient très peu de temps, peut-être une ou deux heures par jour seulement. Le reste du temps, c’était du “loisir”. Ce n’était donc pas des sociétés marquées par la peur du lendemain, où il fallait lutter pour ne pas mourir de faim.

Que faisaient-ils ?

En dehors des activités de subsistance – qui ne leur prenaient donc pas tant de temps que cela – ils exploitaient leur territoire pour en obtenir toute sorte de matière première. Certaines populations se déplaçaient de saison en saison et revenaient chaque année au même endroit. Ils pratiquaient un nomadisme cyclique. 

D’autres vivaient dans un campement de base. Seuls quelques individus partaient quelques jours ou quelques semaines pour aller chasser du gibier ou se procurer des matières premières non disponibles sur place et revenaient alimenter le campement. 

Selon un troisième modèle, les hommes étaient dispersés dans de petits campements à la belle saison et ils se réunissaient tous l’hiver dans de grands campements : ils pouvaient rester au chaud, fabriquer des objets d’artisanat ou des objets d’art, mais aussi nouer des alliances…

Comment communiquaient-ils ?

On ne connaît pas leur(s) langue(s) mais on suppose qu’ils ont parlé assez tôt. L’origine du langage est très controversée parce que certains pensent que ce n’est que l’homme moderne, Homo sapiens (qui était déjà là il y a 315 000 ans) qui disposait de la capacité langagière. Mais si on y regarde de près, on voit qu’Homo erectus était déjà équipé pour parler : au niveau anatomique, la cavité pharyngique et le larynx en position basse étaient déjà en place, et au niveau cérébral, il possédait l’aire de Broca et l’aire de Wernick.

Si ces hommes étaient équipés pour parler, l’ont-ils fait pour autant ? On a évoqué la fabrication sophistiquée des bifaces dont la technique a dû se transmettre de génération en génération, mais le savoir-faire peut se transmettre sans passer par le langage. Et on ne peut donc prouver le langage à partir des outils.

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Pierre taillées retrouvées à Jebel Irhoud, au Maroc (Wikimedia Commons)

Un autre indice serait l’existence de sépultures à partir de 100 000 ans. Si vous enterrez des gens, cela ne veut pas dire que vous avez forcément une religion, mais cela signifie que vous avez des règles établies vis-à-vis des morts, ce qui est le signe de valeurs partagées. Or on ne voit pas comment des valeurs auraient pu être partagées et des règles établies sans passer par un langage commun.

Sur l’inhumation, j’ai découvert en vous lisant la notion de morts d’accompagnement : le fait d’enterrer un vivant avec un mort.

Cela a existé il n’y a pas si longtemps dans certaines sociétés. Quand un personnage haut placé mourait, il se faisait accompagner dans l’au-delà par un ou plusieurs individus (femme, enfants, esclaves sacrifiés). Dans certaines sociétés, c’était volontaire et c’était même un honneur. Le cas le plus connu est celui des Satî, en Inde : quand un mari mourait, sa veuve pouvait s’immoler sur le bûcher funéraire de son mari.

Pour le Néolithique, on a quelques cas très étranges qui laissent penser que cette pratique a pu exister. En Suisse, on a trouvé de petits caissons en pierre contenant à chaque fois un homme et une femme, en position fœtale, serrés l’un contre l’autre. L’homme est richement paré, et pas la femme qui semble coincée contre la paroi du coffre. Comme il est peu vraisemblable que les deux membres d’un couple meurent systématiquement en même temps, il se pourrait qu’il s’agisse de l’épouse, mise à mort lors du décès de son mari.

Pour le Paléolithique supérieur, on a quelques cas de tombes doubles ou triples, dont un au moins est assez troublant. Dans la grotte des Enfants, à Grimaldi (Ligurie), un jeune homme est enterré sur le dos tandis qu’une femme plus âgée repose à moitié sur lui, en position un peu désarticulée, face contre terre. On a vraiment l’impression qu’elle a été jetée dans la fosse, après l’inhumation soignée du jeune homme. Mais la femme est plus parée que le jeune homme, ce qui enlève de la crédibilité à cette hypothèse.

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Une femme et d'un adolescent inhumés ensemble à Grimaldi (DR)

Concernant l’inhumation, on peut supposer qu’il existait d’autres modes de traitement des morts, sinon on aurait retrouvé beaucoup plus de sépultures. Peut-être que certains pratiquaient la crémation loin des campements, ou plaçaient les morts sur des plateformes dans les arbres (comme cela s’est fait dans certaines sociétés), ou encore qu’ils les abandonnaient aux éléments…

Que sait-on de l’apparition du sens du sacré ?

Il n’y a pas encore de consensus mais si on part de la définition de Durkheim qui dissocie le sacré du profane (le sacré étant ce qui doit être tenu à l’écart), on peut regarder si certains vestiges pourraient correspondre à des choses tenues à l’écart. Cela pourrait être le cas des sépultures ; cela pourrait aussi être le cas de certaines grottes ornées difficilement accessibles et dont les dessins sont très difficiles à déchiffrer ; ou encore de zones sacrées à l’intérieur des grottes… Mais c’est très difficile de le prouver. 

Les éléments dont on dispose vont plutôt à l’encontre d’une telle hypothèse. On a en effet retrouvé des empreintes d’enfants dans les grottes ; or si on vient s’y promener en famille, ce n’est pas sacré, et ce ne sont pas des espaces réservés à des initiés. Autre difficulté : quelque chose de sacré ne l’est pas forcément tout le temps.

J’adore l’histoire du culte de l’ours. Comment a-t-on élucidé cette énigme ?

Au début du XXe siècle, on voyait du rituel partout… Et puis le culte de l’ours était pratiqué chez certaines populations sibériennes au XIXe siècle. Par comparaison, on a pensé que les hommes de la Préhistoire rendaient un culte à l’ours puisqu’on trouvait des os d’ours alignés dans des grottes, le long des parois.

En réalité, l’homme n’y est pour rien. Il y a beaucoup d’os d’ours dans les grottes car ce sont des animaux qui hibernent l’hiver. Or, il arrive aux ours de mourir pendant l’hibernation, surtout parmi les animaux les plus âgés. Même s’il n’y en a qu’un par siècle, il est normal que sur une durée de 10 000 ans on en trouve un grand nombre. Et quand d’autres ours fréquentent la grotte, ils repoussent involontairement les os qui jonchent le sol le long des parois lors de leurs allées et venues.

Y avait-il des rites de passage à l’âge adulte ?

Pendant très longtemps, on a interprété les empreintes de pas d’enfants dans les grottes comme des empreintes de jeunes initiés. Mais dans les années 1970, un chercheur – Michel Garcia – s’y est intéressé et a trouvé des choses tout à fait intéressantes. Par exemple, dans la grotte du Pech-Merle, il y a une plage de 2 mètres sur 2 environ dans laquelle on a retrouvé de nombreuses empreintes de différentes longueurs mais de même largeur se chevauchant. À l’époque de cette découverte, dans les années 1920, on a pensé que ces empreintes étaient celles d’une prêtresse face à un jeune impétrant qui suivait un rite d’initiation. 

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Une empreinte de pas dans la grotte de Pech Merle (DR)

Michel Garcia s’est rendu compte que l’auteur des empreintes était une seule et même personne. Il s’agissait d’un enfant ou d’un adolescent qui a pataugé allègrement dans une flaque de boue pendant un bon moment. Lorsque son pied glissait, cela formait une empreinte un peu plus longue ; et s’il rencontrait un caillou, il rétractait ses orteils et l’empreinte était un peu plus courte. Point de prêtresse ni de rite initiatique donc !

Pourquoi a-t-on plus d’empreintes d’enfants que d’adultes ?

Le même chercheur a répondu à cette question. Dans une grotte, un enfant – qu’il soit contemporain ou préhistorique – va systématiquement dans les endroits inaccessibles aux adultes (récessus, diverticules, banquettes…), c’est bien plus amusant. Les adultes, eux, empruntent les axes principaux et le centre des galeries qui ont bien souvent subi par la suite des phénomènes de ruissellement. C’est ce qui explique que les empreintes d’adultes se sont effacées beaucoup plus souvent que celles des enfants.

Qu’est-ce qui a poussé les hommes à se déplacer, à aller plus loin, et à sortir d’Afrique un jour ?

Je ne pense pas qu’il y ait eu d’esprit d’aventure. Parfois on m’interroge sur les premières migrations humaines. En réalité, le terme est impropre puisqu’on a affaire à une diffusion très lente, quasiment imperceptible par les individus. On peut supposer qu’à chaque génération, quelques individus sont allés s’installer un peu plus loin, à une vingtaine de kilomètres tout au plus. Ils ont ainsi petit à petit étendu ou déplacé leur territoire de chasse. Ce qui ne veut pas dire qu’ils l’aient fait par esprit de conquête. L’homme n’a pas eu la volonté de peupler le monde. C’est encore une idée reçue ! Les hommes qui sont sortis d’Afrique ne s’en sont probablement même pas rendu compte. Comment auraient-ils pu savoir qu’ils changeaient de continent ?

Même chose pour l’arrivée en Amérique ?

Oui, le paysage était exactement le même côté Asie que côté Alaska. Ils sont passés d’un continent à l’autre sans s’en rendre compte, en passant par l’isthme de Béring qui, à l’époque, n’était pas un détroit, en raison du niveau de la mer beaucoup plus bas que l’actuel. Or ce pont unissant les deux continents était en fait un vaste espace continental de mille kilomètres du nord au sud. Ce n’était pas du tout un petit pont où l’on passe en équilibre comme on pourrait l’imaginer !

Il n’en est pas de même du peuplement de l’Océanie, beaucoup plus récent. Les îles du Pacifique ont été peuplées entre 1000 avant JC et 1000 après JC. Il fallait dans ce cas se lancer en haute mer, et il est possible qu’il ait fallu dans ce cas un certain courage et un véritable esprit de conquête.

Reste-t-il un autre lieu commun sur la Préhistoire qui vous énerve ?

La brute épaisse qui tire sa femme par les cheveux. Il faut vraiment oublier cette image aussi grossière que grotesque. On a même des traces de compassion chez les Néandertaliens : dans la grotte de Shanidar, en Irak, plusieurs individus ont été inhumés, dont certains avaient de telles malformations qu’ils n’auraient pu survivre sans l’aide et l’assistance de leurs compagnons.

Cela dit quelque chose de l’intérêt que les hommes portaient à leurs semblables. Mais ce n’est pas forcément une preuve de l’existence de l’empathie. Les hommes étaient peut-être obligés de s’occuper des personnes en difficulté pour des raisons sociales.

Il est possible aussi que ce que nous percevons aujourd’hui comme des handicaps n’ait pas été considéré comme cela dans ces sociétés. Rappelons que dans de nombreuses sociétés, les personnes âgées sont très importantes et sont traitées avec considération et respect, contrairement à la nôtre où on a tendance à les mettre au rebut !

Si un de vos successeurs lit cet entretien dans 50 ans, quelle est la probabilité que ce que vous venez de me dire soit remis en cause ?

Il y aura forcément des remises en cause. C’est une des originalités de la Préhistoire. Une nouvelle découverte peut remettre en cause les scénarios proposés antérieurement.

L’ancienneté d’Homo sapiens est un bon exemple. On a d’abord cru qu’il était vieux de 100 000 ans (Proche-Orient), puis de quelque 200 000 ans (Afrique de l’Est). Les dernières découvertes, au Maroc, ont permis la mise au jour d’un homme moderne vieux de 315 000 ans (ci-dessous : la reconstitution du crâne du plus ancien fossile connu d'Homo sapiens).

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Cela permet de formuler deux hypothèses : soit l’homme moderne est né en Afrique du Nord et s’est ensuite dispersé dans toute l’Afrique ; soit il est encore plus ancien et il s’est dispersé dans toute l’Afrique à partir de sa région d’origine, l’Afrique de l’Est. Il se peut que l’on trouve des spécimens d’Homo sapiens encore plus anciens que celui du Maroc, et cela ne m’étonnerait guère.

Autre exemple : pendant longtemps, on a pensé que les premiers outils dataient d’il y a 2,4 millions d’années. Et puis en 2015, au Kenya, on a trouvé des pierres taillées vieilles de 3,3 millions d’années. Qu’est-ce que ça change ?, me direz-vous. Ce qui est intéressant, c’est qu’à cette époque-là, le genre Homo n’est pas encore attesté. Ce qui veut dire soit que l’homme n’est pas l’auteur des premiers outils, soit qu’il existe des fossiles du genre Homo plus anciens qui n’ont pas encore été découverts.

C’est cela qui est passionnant en Préhistoire. Mais vous noterez qu’une découverte seule ne signifie pas grand-chose. Ce qui compte est ce qu’on lui fait dire. Les préhistoriens montent des scénarios afin de rendre compte des données de la façon la plus probable possible. Il y a donc une part d’interprétation non négligeable dans leur travail.

Mathieu travaille chez Bookwitty à Paris. Il est responsable éditorial des contenus publiés en français.

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