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Hugo Pratt, Cosey : la BD aussi a ses nouvelles

Ralph Doumit By Ralph Doumit Published on May 3, 2017

Nombre de bandes dessinées actuelles n’ont plus le souci d’une pagination limitée : les formats se libèrent, les narrations prennent l’espace dont elles ont besoin. Nous vous proposons pourtant aujourd’hui de revenir sur deux auteurs qui ont expérimenté, par choix ou par contrainte éditoriale, l’expérience inverse : le récit court.


Hugo Pratt, époque Pif Gadget

La première aventure de Corto Maltese, La Ballade de la mer salée fut l’un des actes fondateurs de ce qu’on nommera plus tard le roman graphique : une pagination importante, pour un récit n’ayant rien à jalouser en termes de complexité et d’ampleur aux ambitions d’un roman. Pourtant, les aléas de l’édition et des supports de publication ont fait que la série emblématique d’Hugo Pratt a connu des formats très divers, dont des formats très courts.

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Hugo Pratt a alors la quarantaine : son talent est déjà immense mais, faute de support de diffusion, sa carrière, en Italie, patauge. Au hasard d’une rencontre lors d’un festival, il reçoit la proposition de rebondir en France, dans les pages du journal Pif Gadget. Ni une ni deux, voilà qu’il s’installe à Paris. Pour Pif, il décide de reprendre le personnage de Corto Maltese, qui n’était qu’un protagoniste parmi d’autres dans La Ballade de la mer salée.

À la rédaction de Pif, on demande à Hugo Pratt d’imaginer des histoires courtes, au format toujours identique de 20 planches. Trois albums compileront ces récits aux éditions Casterman : Corto Maltese toujours un peu plus loin, Les Ethiopiques et Les Celtiques sur lequel nous nous attardons aujourd’hui.

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Les six aventures compilées dans Les Celtiques ont été dessinées entre les années 1971 et 1972. On y découvre un Corto plongé dans la folie du premier conflit mondial, mais qui n’a de cesse de répéter qu’il n’a rien à voir avec tout cela, ne comprend pas ces guerres, et n’est animé que par des intérêts personnels. 

Un album plus que jamais teinté de géopolitique, mais prétexte chaque fois à mettre en avant ce désengagement du marin. Une exception peut-être, l’histoire Concerto en O mineur pour harpe et nitroglycérine, dans laquelle notre gentilhomme de fortune se mêle à la lutte révolutionnaire irlandaise.

Habitué à installer des rapports complexes et ambigus entre ses personnages, l’auteur italien a dû trouver le moyen de jouer de la contrainte de la limite de pagination sans rien enlever à la densité de ses histoires. On peut relever quatre procédés intéressants.

1. Camper des personnages en quelques cases : le récit court impose de ne pas s’attarder sur la présentation des personnages. Hugo Pratt a ce talent pour introduire d’emblée ses personnages dans des postures (physiques ou morales) qui deviennent iconiques. Lorsque, dans ces récits, un nouveau personnage fait son apparition, c’est tout l’art du dessinateur de lui donner une attitude, une gestuelle, une expression, qui s’impriment à l’iris. Nous passons ensuite à la case suivante avec le sentiment étrange d’avoir déjà fait connaissance avec une personnalité marquante, qui nous était pourtant inconnue une case plus tôt.

2. Un univers installé avant l’arrivée du lecteur : lorsque le lecteur est invité à entrer dans le récit, les personnages semblent déjà en savoir bien plus que lui. Plus que cela, ils semblent déjà se connaître, alors même que le lecteur les découvre pour la première fois. C’en serait exaspérant si ça n’avait pas un certain charme. Chacun a entendu parler de l’autre, chacun a rencontré l’autre il y a de longues années, les tiroirs de la mémoire s’ouvrent à chaque page. Dès lors, les 20 pages du récit sont comme la vitrine de cent autres, auxquels le récit fait sans cesse allusion.

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3. L’art de l’ellipse : le rythme, dans une histoire courte, peut être un véritable casse-tête. Pas pour Hugo Pratt qui manie à merveille l’art de l’ellipse. Comme dans cette scène durant laquelle Corto Maltese entame une conversation avec Séamas O’Hogain, un militant irlandais du Sinn Fein. La scène est baignée dans un brouillard tout de hachures et quelques feuilles mortes dansent au vent. Dans une case, Corto demande : « Qui est le chef des Sinn Feiner, maintenant ? » A la case suivante, la réponse : « Sean Finnucan, frère de Pat, nous allons chez lui… voilà sa maison… » La question de Corto semble avoir accéléré le déroulement du récit, et voici donc nos personnages comme télétransportés à leur point d’arrivée. « Nous allons chez lui… voilà sa maison… » Rarement une action et sa finalité n’auront si naturellement cohabité dans un phylactère.

4. Corto se fait attendre : Hugo Pratt adopte également une méthode efficace pour que son personnage principal ne s’éternise pas en scènes d’introductions, et entre directement dans le vif du récit. Il a toujours eu l’art, même dans ses récits longs, de soigner les entrées de Corto : souvenons-nous de sa première apparition, dans La Ballade de la mer salée, lorsqu’on le découvre crucifié, flottant en pleine mer, abandonné par son équipage. Dans chacune des six histoires des Celtiques, Corto Maltese se fait d’abord attendre. Une première scène installe une atmosphère, jette quelques éléments de mystérieuse érudition, et ce n’est qu’après, une fois l’envoûtement du lecteur acquis, que Corto apparaît enfin, à la seconde ou troisième page. Il est alors comme habité par l’atmosphère de la scène qui a précédé son entrée en scène. Et nous voilà simplement heureux de le retrouver, dans un train déjà en marche.

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Les histoires d’amour de Cosey

L’auteur suisse Cosey, Grand Prix du Festival international de la BD d’Angoulême, ne cache pas son attachement à l’œuvre de Pratt. Lui aussi a eu sa part dans l’émergence du roman graphique à forte pagination, inaugurant notamment, en 1988, la prestigieuse collection Aire Libre des éditions Dupuis avec son diptyque Le Voyage en Italie

Or, comme Pratt, mais cette fois par choix, il s’essaya à l’exercice des formats courts, dans un album paru en 2003 : Une maison de Frank Lloyd Wright et autres histoires d’amour. L’album compile quatre récits ne dépassant pas chacun la quinzaine de planches. Quatre histoires, quatre couples à la configuration chaque fois différente :

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  • deux personnes âgées se retrouvent après des années sans nouvelles ;
  • un jeune étudiant en lettres rend visite à une écrivaine pourtant réputée pour préserver le secret de son identité ;
  • une vieille femme reprend goût aux choses après avoir passé un après-midi avec un jeune homme discret, ami de son petit-fils ;
  • un homme revient sur une île, sur les traces d’un amour d’enfance.

Chaque fois, toute une variété de sentiments à raconter en une douzaine de pages. Grâce notamment à deux grandes qualités.

1. L’art du dialogue : les histoires de cet album, si elles sont économes en actions, tournent autour de dialogues savamment écrits. Les personnages de Cosey parlent sans jamais trop en dire. Ils semblent se comprendre à demi-mot, et usent avec un esprit joueur de cette complicité, que le lecteur est invité à partager. Dès lors, dans ce joyeux exercice où chaque mot en cache une centaine, douze pages apparaissent comme un album entier.

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2. Les fins ouvertes : chacune des quatre histoires du recueil, après avoir soigneusement installé un lien étroit entre les personnages, s’achève sur une fin qui résonne comme un nouveau départ. Au lecteur, refermant l’album, de rêver la suite. Qu’il s’agisse de rencontres dont Cosey ne raconte que les fascinants premiers échanges, ou de retrouvailles dont le récit s’arrête au moment où les deux protagonistes se reconnaissent enfin : tout est fait pour que le lecteur, après avoir fermé le livre, ferme également les yeux et imagine.

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Ou comment un récit court finit par être une porte vers un récit long potentiel, que chacun s’inventera.

Ralph Doumit vit au Liban. Il est illustrateur, chroniqueur culturel et professeur d'histoire de la bande dessinée à l'Académie libanaise des Beaux-Arts.

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