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Hisham Matar à la recherche de son père

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on March 1, 2017

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Les livres portant sur l'histoire moderne de la Libye pourraient tenir sur quelques étagères, comme le souligne Hisham Matar dans La terre qui les sépare. Et pour cause. Lorsque le journaliste danois Knud Holmboe publia une mise en cause des lois coloniales italiennes en 1931 dans son brûlot Desert Encounter, le livre fut interdit et son auteur assassiné, sans doute sur ordre des Italiens. Plus tard, tout au long des quarante-deux ans de règne de Mouammar Kadhafi, des douzaines d'écrivains ont été censurés, emprisonnés ou tués. Des documents ont été falsifiés, dissimulés et détruits.

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La terre qui les sépare ne se présente pas sous la forme d'un récit historique, mais du cheminement d'un fils en quête de son père disparu. Cependant, l'histoire de Jaballa Matar ne saurait être reconstituée sans y intégrer les murmures, les rumeurs et les fragments contestés de l'histoire libyenne.

L'ampleur de la tâche a poussé Hisham Matar à aller bien au-delà de ses deux premiers romans, qui avaient pourtant remporté un grand succès critique. Ce troisième livre, qui mêle histoire, autobiographie et journalisme, est de loin son œuvre la plus puissante.

Malgré tout, en dépit de ses efforts, la reconstitution de l'histoire libyenne proposée par Hisham Matar comporte de cruelles lacunes. Les détails de ce qui s'est passé dans la prison d'Abou Salim, où son père était détenu, ne sont toujours pas connus.

Recherches minutieuses

Jaballa Matar, un ancien ambassadeur, industriel et chef de l'opposition libyenne, y est peut-être mort à l'âge de 57 ans, lors du massacre du 26 juin 1996. Mais aujourd'hui encore, après les recherches minutieuses et les investigations épuisantes de son fils, et alors que le régime de Kadhafi n'existe plus, nous ne savons toujours pas ce qui s’y est vraiment passé. Nous n'avons eu vent de ce massacre que bien des années après les faits, alors que cette tragédie aurait causé la mort de 1 270 personnes.

Hisham Matar écrit qu'en 2001, des officiels habillés en civil se sont rendus dans les maisons des familles des prisonniers d'Abou Salim. Ces fonctionnaires ont saisi les registres de famille, y ont ajouté une note indiquant que le fils ou le mari emprisonné était décédé de mort naturelle en 1996 et ont rendu les registres aux familles.

Hisham Matar raconte qu’une femme a continué à cuisiner des repas pour son fils pendant cinq années, alors qu’il était mort. Il imagine les gardiens manger les plats eux-mêmes après avoir jeté à la poubelle les lettres qui les accompagnaient - ou les vendre, ou les offrir à leurs amis ou à leurs enfants.

Peut-être est-ce vrai, peut-être pas. Et c'est justement la cruauté de ces détails inconnus qui fait toute la force de La Terre qui les sépare. Même lorsque Hisham Matar écrit son histoire, après 2012, il ne dispose que d'une liste incomplète des noms de ceux qui ont péri à Abou Salim.

Son père est peut-être mort lors du massacre, ou plus tard, ou ailleurs. Il est peut-être toujours vivant, errant en Libye, après avoir perdu la mémoire. Ceux qui savent refusent de parler.

Le fils de Kadhafi

Ce qui nous pousse à continuer la lecture n'est pas l'histoire en elle-même, mais les efforts pour découvrir cette histoire. Le récit progresse lentement au début, alors que le lecteur découvre l'absence aussi bien de Jaballa Matar que de l'histoire de la Libye moderne.

Il s'accélère de manière inattendue, se muant en un angoissant jeu du chat et de la souris, lorsque le vaniteux Saïf al-Islam Kadhafi entre en scène. Saïf al-Islam, le plus célèbre des enfants de Kadhafi, celui qui fut accueilli dans les cercles de pouvoir au Royaume-Uni et qui se présentait comme un réformateur. Avec un humour grinçant, le livre évoque les parasites qui entourent Saïf al-Islam, comme Mohammad al-Hawni, surnommé « l'Intellectuel » par Hisham Matar.

S'il y a un méchant dans ce livre, ce n'est pas Mouammar Kadhafi, qui n'apparaît jamais. C'est son fils chauve Saïf qui, selon Matar, blanchit l'argent de la Libye grâce à un dispositif élaboré. Lorsque Matar lance publiquement sa campagne pour obtenir des nouvelles de son père, le fils du dissident finit par rencontrer le fils du dictateur. Et Mohammed al-Hawni l’enjoint à se préparer au pire.

D'étranges fenêtres

Le récit devient rarement personnel, même lorsque l’auteur est furieux ou épuisé. Mais nous avons un petit aperçu de sa vie privée lorsqu'il nous montre son agenda à la page du 26 juin 1996. Le jour où son père a peut-être été tué, Hisham a eu du mal à sortir du lit et se sentait honteux d'avoir parlé de problèmes d'argent la veille.

Cette œuvre de journalisme historique est à la fois richement documentée et ouvertement partiale. Hisham Matar, avec toute sa compétence, décrit Jaballa comme un homme presque idéal. Saïf al-Islam Kadhafi, lui, n'aurait pas pu incarner davantage la figure du mal, avec ses privilèges et son cynisme déplacé.

Le style du livre change à plusieurs reprises. En ce sens, on retrouve un peu le caractère de son grand-père Hamed dans son écriture. Dans la maison que ce dernier avait conçue, nous dit son petit-fils, les fenêtres de certaines pièces donnaient sur la rue, d’autres sur la cour mais, bizarrement, certaines donnaient sur d’autres pièces - bref, une maison “comparable à l’un des longs poèmes de mon grand-père : austère, imprévisible, brute, pas terminée mais habitée malgré tout”.

Le meilleur livre de Hisham Matar à ce jour intègre la grâce esthétique et travaillée de son père diplomate, Jaballa. Mais il contient aussi l'austérité et les surprises de son grand-père Hamed, les fenêtres qui, soudainement, étrangement, donnent dans un autre pièce.


La version originale de cet article a été publiée en anglais par M Lynx Qualey.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.

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