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Hilsenrath : sexe, nazis et humour juif

Simon Perahia By Simon Perahia Published on May 8, 2017

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À une époque pas si lointaine, j'étais particulièrement sectaire dans mes choix de lecture. En fervent admirateur de Fante, Harrisson et autres écrivains de la Beat Generation, ce que je voulais, c'était du trash et du tranchant, de l'autofiction écrite par des ratés célestes.

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C'est ainsi que dans cette quête butée de lecture crasseuse, une bonne âme m'a un jour recommandé la lecture de Fuck America d'un certain Edgar Hilsenrath, auteur allemand alors inconnu pour moi. Du Bukowski à son meilleur m'a-t-on assuré, drôle, vulgaire et profond ; du costaud. C'est donc avec entrain que j'ai attaqué ce court roman et que je me suis plongé dans l'histoire de Jakob Bronsky, juif survivant de la Seconde Guerre mondiale, récemment émigré aux États-Unis pour quémander sa part de rêve américain.

Le narrateur, un Henry Chinasky de la Shoah en somme, survit de petits boulots en petites arnaques, entre misère économique et misère sexuelle, au milieu de tout ce que New York compte de paumés. Plein de ressentiment cynique à l'égard de ce pays qui a refusé l'entrée à sa famille en 1938, Bronsky n'est guidé que par deux choses : trouver une partenaire de luxure et raconter son expérience du ghetto dans un roman auquel il prévoit pour titre Le Branleur.

« Quelque part dans mes souvenirs, il y a un trou. Un grand trou noir. Et c'est par l'écriture que j'essaie de le combler. »

Ce que j'ignorais et que j'ai découvert quelque temps plus tard, c'est que ce roman sur le ghetto, Hilsenrath l'avait bel et bien écrit. Écrit et réécrit devrais-je dire, plus de vingt fois, pour finalement lui donner sa forme et son titre actuels : Nacht en allemand ou Nuit en français. Considéré comme son chef-d'oeuvre, Nuit est un livre-choc, un ovni de la littérature traitant de la Shoah, au point de reléguer Fuck America dans la catégorie littérature jeunesse.

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Les 500 pages de Nuit décrivent sans la moindre pointe de lyrisme l'enfer du ghetto, un lieu où l'homme est retourné à l'état sauvage. Voilà l’axe choisi par Hilsenrath : les nazis se sont méthodiquement appliqués à déshumaniser les juifs, à les faire coller au plus près de leur propagande les dépeignant comme des rats sales et vicieux, eh bien voyez le résultat, ils ont parfaitement réussi. Dans cet espace clos où s'abat une nuit apocalyptique permanente s'entasse une population de voleurs, de profiteurs, de violeurs et d'assassins prêts à tout pour gagner une journée supplémentaire de vie. Tous dont Ranek, le personnage principal sous les traits duquel on imagine l’auteur.

« Cette nuit-là il rêva qu'il se baladait encore une fois dans les rues de Litesti. Les rues d'une ville nettoyée de ses juifs. »

Parce qu’Hilsenrath a vécu ce qu'il raconte. Né en Allemagne à Leipzig en 1926, il se retrouve comme des millions d'autres juifs européens au mauvais moment et au mauvais endroit. La guerre, il la passera dans le ghetto de Mogilev-Podolski, aujourd'hui en Ukraine. Survivant, exilé à New York après une immigration décevante en Israël, la légende veut que ce soit en 1947 et avec la lecture d'Arc de Triomphe d'Erich Maria Remarque qui lui vient le ton et l'angle qu’il recherche pour raconter cette odyssée de la honte. 

« Il avait parfaitement conscience qu'il n'était pas en train de commettre un simple vol de chaussures ; son geste passait ici pour un crime très grave. Même les plus endurcis n'osaient pas dépouiller un mourant ; ils préféraient attendre qu'il soit mort pour lui prendre ses affaires. »

Contrairement à la majorité des livres-témoignages tels que Si c'est un homme de Primo Levi, Nuit est un roman. Deuxième différence, son objet n'est pas le camp de concentration ou d'extermination, mais le ghetto. Et dans le ghetto comme dans le roman, les nazis ne sont pas visibles ; les officiers SS sont de l'autre côté des hauts murs. Tout le monde est juif ici, les victimes et les tortionnaires. Les scènes cruelles s'empilent comme les cadavres et pourtant, le pire dans tout ça, c'est qu'on rit, parfois même aux éclats, juste avant de se mettre une main coupable devant la bouche. Quoi, comment, serais-je donc un monstre de rire d'une telle horreur ? C'est tout le pari de l'auteur : endormir une morale bien ancrée et faire surgir des émotions inattendues au milieu des décombres . 

«  Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d'amour. »

En 1964, Hilsenrath trouve enfin une maison d'édition allemande, mais après le premier tirage, elle autocensure l'ouvrage tant la lecture est explosive. Dans un pays où les cendres de la guerre fument toujours, on est prêt à parler du massacre des juifs, mais uniquement avec d'infinies précautions. La victime doit être embellie à outrance, héros ou agneau, au choix ; un regard biaisé qu'Hilsenrath rejette en bloc. Pas de figure angélique simplifiée à l'extrême, l'écrivain décrit un homme transformé en bête, un vautour égoïste guettant toujours du coin de l'oeil son voisin malade pour être le premier à le dépouiller de ses quelques biens quand viendra l'heure de son trépas. Ranek est aussi rationnel que ses bourreaux, chaque action entre dans sa mathématique de la survie.

« A l'époque encore, les luttes les plus acharnées avaient lieu pour un quignon de pain. C'est seulement plus tard, avec ces convois humains arrivant sans cesse de Roumanie, qu'il avait fallu aussi se battre pour dégoter une place où dormir. Lutte toute aussi acharnée et brutale. Et tout aussi vitale. »

Ce livre, je l'ai traversé comme on traverse une secousse sismique. Il ne m'en fallait pas plus pour me convaincre de jeter sur ses autres romans et, Seigneur, quelle extase. Bien qu'Hilsenrath ait toujours refusé le titre d'écrivain de la Shoah, il faut bien avouer que c'est le thème redondant de son oeuvre. 

Dans l'hilarant Le Nazi et la barbier, il nous raconte l'histoire de Max Schulz, ancien génocidaire SS se faisant passer pour juif afin de sauver sa peau et devenu ardent converti à la cause sioniste. Avec Orgasme à Moscou, c'est une histoire d'un juif dissident qui a le malheur de faire jouir un peu fort la fille d'un mafieux américain. Et quand il s'éloigne un peu du sujet avec Le Conte de la pensée dernière, c'est pour aborder le génocide arménien. 

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En prenant sans cesse son identité de victime à contre-pied, Hilsenrath décontenance et provoque le lecteur. Car ce qui caractérise son oeuvre, c'est autant la lucidité mordante d'un homme au parcours hors norme qu'un ton inégalable, entre humour noir et franchise crue, comme pour défier la bêtise humaine en la regardant dans les yeux, un rictus au coin des lèvres.

J'aime les livres j'aime les mots j'aime le papier et les stylos. Je suis un jeune déconnecté friand de littérature américaine mais pas que.

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