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Guy Delisle explore la solitude et l'isolement avec des couleurs minimalistes

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on March 1, 2017
This article was updated on May 9, 2017

L'auteur de bandes dessinées canadien Guy Delisle vient du monde de l'animation. Il est surtout connu pour ses carnets de voyage : Shenzhen, Pyongyang, Chroniques birmanes et Chroniques de Jérusalem, qui lui a valu le Fauve d'Or au festival d'Angoulême en 2012. Il écrit également des livres pour enfants et des essais humoristiques sur l'éducation parentale.

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Son dernier album, épais de 428 pages, dans lequel il se met dans la peau d'un otage français en Tchétchénie, représente une véritable rupture par rapport à son travail passé. Pourtant, cela fait quinze ans que Delisle pense à ce livre, depuis sa rencontre avec Christophe André, un administrateur de l'ONG Médecins sans frontières, au début des années 2000.

En 1997, Christophe André était affecté depuis trois mois à un nouveau poste dans la minuscule République d'Ingouchie, à côté de la Tchétchénie, lorsqu'il a été kidnappé. Il a passé les trois mois qui ont suivi menotté et isolé.

Guy Delisle a enregistré l'histoire de Christophe André en 2003. Puis il est parti travailler en Corée du Nord (dans le secteur de l'animation), où il a continué à réaliser ses carnets de voyage. Mais le temps d'attente avant la publication de S'enfuir, récit d'un otage a peut-être été un mal pour un bien. Il est possible que ces années de gestation aient permis à Delisle de s'imprégner plus profondément de l'histoire de Christophe André.

Pour Joe Sacco, Guy Delisle a réussi à créer « une tension latente et croissante qui sous-tend ce sublime récit des épreuves endurées par Christophe André lorsqu'il était otage en Tchétchénie. Le traitement des espaces confinés, aussi bien physiques que mentaux, est totalement maîtrisé. Le rythme généré est digne d'un maître de patience. »

Vous avez rencontré Christophe André en 2000. Vous avez gardé son histoire en mémoire pendant toutes ces années ?

Elle était dans un coin de ma tête depuis longtemps et je n'ai cessé de reporter le moment de l'écriture, pour diverses raisons. Je m'apprêtais à réaliser un livre très différent : je voulais qu'il soit écrit à la première personne et je n'avais jamais fait de livre où le narrateur n'était pas moi. Je suis également parti en Corée du Nord. J'ai travaillé sur une première version, plus minimaliste et classique. Je l'ai envoyée chez [l'éditeur français] Dargaud, qui m'a fait part d'un retour positif, mais j'ai pensé que je pouvais en faire quelque chose de différent plus tard. Pour toutes ces raisons, il a fallu quinze ans pour monter le projet.

Entre-temps, nous sommes devenus amis (ma femme et Christophe André sont collègues de travail) et il a des enfants du même âge que les miens. Nous nous sommes vus une fois par an. Je lui répétais : « Un jour j'écrirai le livre ». Je pense qu'après tout ce temps, il n'y croyait plus. Toutefois, quand j'ai commencé, il a lu les pages au fur et à mesure.

Quels souvenirs Christophe André garde-t-il de cette expérience d'il y a vingt ans ? Comment s'est passée votre collaboration ? A-t-elle suscité beaucoup d'émotions chez lui ?

Cela a été une expérience très riche. Cette histoire n'est pas un traumatisme pour lui, parce qu'il a réussi à s'échapper et qu'il se sent plus fort pour cette raison. Il dit qu'il a réussi à accomplir des choses dont il ne se croyait pas capable. Il raconte qu'il s'est senti comme un footballeur qui marque le but de la victoire. C'est pour cela qu'il voulait faire ce livre. Par rapport à ses souvenirs, j'essaie de faire attention au moindre détail. À un moment donné, j'en savais plus que lui sur les petits détails, parce que j'avais enregistré son récit en 2003 et que j'avais obtenu un compte-rendu officiel datant de sa libération. Il a apporté quelques commentaires, voire quelques corrections au document officiel.

J'ai rencontré certaines personnes qui l'avaient aidé lors de sa fuite, mais comme j'avais choisi de raconter l'histoire de son point de vue, je m'en suis tenu à son récit. J'avais une photo de lui, datant de quelques jours après sa fuite. Il a parlé très ouvertement de son expérience.

Pourtant, à l'époque, il a refusé de participer à plusieurs émissions de télévision.

Il était plus facile d'éviter la télévision il y a vingt ans. Aujourd'hui, il serait plus difficile de refuser. Il a été invité à quelques émissions mais il avait le sentiment de ne rien devoir à personne parce qu'il s'était échappé et s'était débrouillé tout seul. Il aimait beaucoup son travail : six mois après s'être rétabli et avoir repris quelques kilos, il a demandé à l'ONG s'il pouvait retravailler pour eux. Ils ont été très surpris ! Il a repris le travail dans la même ONG et a collaboré avec eux encore 19 ans. À la publication du livre, il m'a accompagné à quelques séances de dédicace et cela lui a plu. J'étais avec lui et il se sentait à son aise.

Non seulement l'histoire est très différente de ce que vous avez l'habitude de faire, mais votre style de dessin est également différent...

Les illustrations sont différentes parce que ce sont elles qui me sont venues à l'esprit quand j'ai réfléchi à l'histoire. Par exemple, mes dessins dans l'album sur Jérusalem sont plus cartoonesques. Pour ce livre, je voulais des dessins très simples afin de refléter le dépouillement, le vide. Je voulais qu'ils soient crus, plus réalistes, parce qu'il s'agit d'une histoire très sérieuse. J'ai utilisé quelques photos. Sur certaines pages, j'ai regroupé des dessins que j'ai scannés et assemblés. J'ai dessiné librement sur le papier pour donner une impression d'esquisse. Le processus d'impression s'est révélé un peu problématique. Nous devions être très précis et utiliser le bon papier, donc nous avons d'abord effectué un essai. Nous avons employé un double processus d'encrage, avec du bleu et du noir.

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La tension monte au fur et à mesure de l'histoire et pourtant, ce livre est tout le contraire d'un thriller classique : le protagoniste est un anti-héros, il hésite, il n'ose pas...

Il n'est pas téméraire, il agit comme agirait n'importe qui à sa place, mais ses réactions étaient toujours dictées par l'adrénaline. Il était toujours sur le qui-vive, en train de penser à s'échapper. C'est un homme très calme, il réfléchit à deux fois avant d'agir et pèse le pour et le contre. Il est très stable et il était important pour lui de compter les jours, par exemple. J'ai insufflé un peu de ma propre personnalité en lui, on se ressemble un peu, mais il est plus sérieux que moi. Ce qui m'a impressionné (et que je ne pourrais jamais faire), c'est que chaque matin, il décidait de ce qu'il allait penser dans la journée. Il avait peur de s'effondrer mentalement. Il avait pleinement conscience de devoir tenir le coup psychologiquement. En fin de compte, il ne demande pas grand-chose. Il se contente de fumer sa pipe et de lire des livres sur Napoléon !

Quand Christophe André était retenu en otage, il se racontait des histoires sur des batailles historiques pour s'occuper. Connaissiez-vous l'histoire militaire ?

Pas du tout ! Je ne savais rien de Napoléon. Nous avons choisi de lui faire raconter la bataille d'Austerlitz, et j'ai passé plusieurs jours à me documenter sur Internet car j'avais besoin de beaucoup d'informations.

Comment avez-vous décidé de la longueur de l'ouvrage ? Avez-vous dû le couper ?

J'ai pensé que le moindre détail avait son importance. La seule façon de raconter cette histoire était de procéder chronologiquement, de montrer comment la situation devenait de plus en plus grave et à quel point Christophe fatiguait. J'avais même essayé de raconter son histoire sous la forme d'un livre, j'avais écrit 300 pages. Mais cela ne fonctionnait pas. J'ai réussi à la troisième tentative, en dessinant une page par jour, comme si c'était en temps réel. J'écrivais le texte le matin et l'après-midi, je dessinais une page entière. C'était la bonne démarche parce que j'ai pris le rythme et cela me permettait d'avoir une vue d'ensemble de l'album.

Quelqu'un a parlé de « suspense minimaliste » pour décrire ce livre, et c'est exactement ce que je voulais faire. Si le personnage nous est sympathique, on tourne les pages jusqu'à la fin. C'est pour cette raison que le livre est un pavé... Je ne voulais pas que le lecteur arrive trop vite à la fin et s'échappe trop rapidement. Je voulais qu'il ait la même sensation que le prisonnier et que lorsque celui-ci s'enfuit, le lecteur s'enfuie avec lui.

Vous employez une méthode proche de celle des acteurs, en vous mettant dans la peau du personnage. Il paraît que vous avez même porté des menottes et demandé à être attaché à un radiateur...

C'est vrai, et un ami m'a pris en photo pour que je puisse utiliser les images pour mes dessins. J'ai même pensé à m'enfermer pendant 24 heures, mais je n'avais pas le temps, j'ai deux enfants.


La version originale de cet article a été publiée en anglais par Olivia Snaije.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.