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"Ouvrir la voie à d'autres façons de penser" : entretien avec Guadalupe Nettel

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on February 14, 2017
This article was updated on June 19, 2017
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Guadalupe Nettel est née à Mexico en 1973. Elle a vécu en France pendant son adolescence. Elle est ensuite allée à l'université à Mexico, puis a obtenu son doctorat en linguistique à l'École des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. 

Elle est l'auteure de quatre collections de nouvelles et de trois romans. Elle écrit régulièrement pour des magazines littéraires dont L'Atelier du roman, L'Inconvénient, et Letras Libres

En 2007, elle a fait partie de la liste « Bogotá 39 », qui nomme les écrivains latino-américains de moins de 39 ans les plus prometteurs. Elle a reçu plusieurs prix littéraires au Mexique et en Europe et ses livres ont été traduits dans de nombreuses langues. Ses collections de nouvelles, La Vie de couple des poissons rouges, pour lequel elle a remporté le Prix 2013 de la fiction courte Ribera del Duero, Pétales et autres histoires embarrassantes, son roman L’Hôte, son roman autobiographique, Le Corps où je suis née et son roman Après l'hiver, qui a remporté le Prix espagnol Herralde Novel en 2014, ont été publiés en français.

Quel est le premier classique que vous avez lu ? Dans votre roman autobiographique, Le Corps où je suis née, vous mentionnez L'Incroyable et Triste Histoire de la candide Eréndira et de sa grand-mère diabolique de Gabriel García Márquez.

J'ai lu ce livre de Márquez à onze ans, avant que nous ne déménagions en France. J'avais lu La Métamorphose de Kafka à huit ou neuf ans. Je ne l'avais pas totalement compris, mais lorsque je l'ai relu plus tard, je me suis rendu compte que j'avais tout de même déjà saisi l'idée générale. Quand j'étais en France, je ne lisais plus en espagnol mais je me suis bien adaptée à la lecture en français. J'étais avide d'histoires. Je me rappelle très bien avoir lu Le Grand Meaulnes [d'Alain-Fournier]. Il y avait une belle bibliothèque à Aix, avec un superbe catalogue de littérature jeunesse. Je sollicitais les conseils du bibliothécaire. Je me souviens des livres Un Sac de billes [de Joseph Joffo] et Le Cœur sous le rouleau compresseur [de Howard Buten]. Je n'avais pas de chambre à moi à l'époque : mon frère et moi dormions dans le salon, et la lecture était mon seul refuge.

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Vous écriviez des histoires lorsque vous étiez enfant. Avez-vous continué à l'adolescence, en France ?

J'écrivais des sagas quand j'habitais à Aix. Je n'étais pas encore à l'aise avec l'écriture en français, j'imagine que j'ai dû les écrire en espagnol. J'étais davantage poussée par un sentiment d'urgence à seize ans, quand je suis retournée vivre à Mexico. Je suis allée à un atelier d'écriture à Coyoacán. Ma mère montrait souvent mes poèmes et mes textes à l'écrivain Enrique González Rojo, un ami à elle, et il lui a conseillé cet atelier dirigé par l'auteur Rafael Ramírez Heredia, qui était par ailleurs très strict et cassant. Cet atelier m'a galvanisée et m'a permis de m'habituer aux critiques. J'ai pu avoir un aperçu du métier et apprendre à structurer les histoires, le ton et le rythme. Cette expérience a été très utile. Ensuite, j'ai participé à un autre atelier avec l'auteur Juan Villoro, qui avait lui-même pris part à un atelier d'écrivains avec [l'auteur guatémaltèque] Augusto Monterroso. Il existe une grande tradition d'ateliers d'écrivains au Mexique et en Amérique latine en général. Quoi qu'il en soit, cet atelier était tout sauf traditionnel. 

Quand j'étais au lycée, j'avais commencé à travailler sur une nouvelle qui a finalement remporté deux prix, dont le prix français pour les nouvelles venues de pays non-francophones. Cet atelier m'a galvanisée et m'a permis de m'habituer aux critiques. J'ai pu avoir un aperçu du métier et apprendre à structurer les histoires, le ton et le rythme. 

Après le lycée, je suis partie étudier à l'université en France et la remise du prix français était organisée au Bénin. Je m'y suis donc rendue et j'ai été fascinée par le pays. J'ai rencontré un dramaturge qui connaissait la littérature mexicaine mieux que moi ! Je me suis sentie embarrassée. C'est également en Afrique que ma conscience sociale a commencé à se développer. J'ai compris que le fait d'avoir grandi au Mexique m'avait rendue aveugle à la pauvreté. Lorsque je suis retournée à l'université, j'ai réalisé que je ne pouvais pas continuer à vivre en France. Je voulais rentrer au Mexique pour travailler dans le social ou l'humanitaire. 

Je suis allée à l'UNAM (université nationale autonome du Mexique), où j'ai étudié la philosophie puis la littérature hispanophone. À cette époque, le mouvement Zapatiste occupait le devant de la scène. L'UNAM était très impliquée dans ce mouvement et par conséquent, moi aussi. Avec quatre autres étudiantes, nous sommes allées à Aguascalientes, dans le Chiapas, et nous avons construit une bibliothèque dans la jungle. Pour la première fois, j'entendais des Mexicains parler de dignité et d'intégration. Les Zapatistes disaient que les Mexicains refusent de voir ce qui ne va pas et de regarder en face les agissements les plus indignes, et que ce n'est qu'en intégrant les Amérindiens et les métisses que le pays pourra aller de l'avant. Le discours du leader du mouvement Zapatistes [le sous-commandant Marcos] m'a profondément touchée. J'ai commencé à l'appliquer à un niveau personnel. Je pense que tout ce que j'ai été capable d'écrire provient de cette prise de conscience. Grâce aux Zapatistes, je m'efforce d'aller là où personne ne veut aller.

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Quand vous étiez enfant, vous vous sentiez différente des autres à cause du cache-œil que vous deviez porter. Puis, à Aix, vous étiez différente parce que vous étiez mexicaine. Lorsque vous êtes retournée au Mexique, avez-vous eu le sentiment d'avoir trouvé votre identité ?

Quand on a vécu dans plusieurs pays, on a l'impression d'avoir des racines dans tous ces endroits. Je me sens principalement mexicaine, mais pas seulement. Je pense que l'identité [nationale] n'est pas une caractéristique que l'on doit construire, mais plutôt un élément dont il faut se débarrasser. Elle mène au nationalisme et à la xénophobie, ou du moins au rejet de l'autre. Mon idéal est un idéal d'inclusion. Ce qui me blesse le plus au Mexique, c'est l'immense fossé qui sépare la population indienne des Mestizos (métisses de descendants européens).

Quel a été le plus gros défi auquel vous avez été confrontée en termes d'écriture ?

Je pense qu'il s'est présenté lors de l'écriture de mon dernier roman, Après l'Hiver. J'avais deux narrateurs et chaque voix devait être distincte. L'un des narrateurs est une fille qui quitte sa ville d'Oaxaca pour Paris et l'autre est un Cubain qui migre vers New York. J'ai dû créer deux voix très différentes et deux types d'espagnol.

Aimeriez-vous explorer un thème en particulier dans votre œuvre ?

Il y en a tellement ! J'ai un tempérament plutôt explosif que je tiens de mon père, une espèce de colère passionnée et dépressive. J'explore cet aspect de ma personnalité. Je n'en suis pas très fière, mais cela m'intéresse. Je m'intéresse également à l'histoire de mon père. Il est mort il y a deux ans et ce drame a déclenché un syndrome de la page blanche [temporaire], ce qui est très rare chez moi.

La culture mexicaine est-elle toujours présente en arrière-plan lorsque vous écrivez ?

Je crois que oui, même si j'écris des histoires qui ne se passent pas forcément au Mexique. Le Mexique est la référence à laquelle je compare tout le reste. C'est un aspect que l'on retrouve dans l'écriture d'Octavio Paz. Même s'il a beaucoup voyagé, il compare systématiquement chaque chose au Mexique. Dans son essai sur l'Inde, il compare les fruits indiens avec les plats mexicains.

Pensez-vous que les livres peuvent favoriser l'évolution du monde ?

Tout à fait. Je n'ai jamais versé dans la littérature politiquement engagée car j'estime qu'on ne doit pas assujettir la littérature à une cause politique. Mais la littérature nous expose à d'autres cultures. Elle nous sensibilise à la subjectivité d'un autre. Grâce aux romans, nous pouvons comprendre de façon intime et personnelle des expériences que nous n'avons pourtant pas vécues, comme l'exil, par exemple. La littérature nous atteint émotionnellement, bien plus que les journaux. Les auteurs ont le pouvoir et la responsabilité d'ouvrir la voie à d'autres façons de penser. Vous pouvez lire des ouvrages d'écrivains de droite ou fondamentalistes et mieux comprendre leur pensée. La littérature encourage également l'empathie. Sur ce sujet, Amos Oz a écrit un court texte que j'adore, et qu'il avait lu lorsqu'il avait reçu le prix du Prince des Asturies [en 2007]. Il dit que lorsqu'on voyage, on découvre un pays, et qu'avec un peu de chance, on peut même parler aux habitants. Mais lorsqu'on lit un roman, on est invité dans la maison des gens, dans leur intimité.

J'avais imaginé un projet après ma brève expérience en Afrique. Je voulais que les Mexicains découvrent la littérature africaine et je souhaitais constituer une anthologie. Malheureusement, le projet a été abandonné. Mais entre 2006 et 2009, j'éditais un magazine avec un ami et notre objectif était de créer un lien entre les pays francophones et hispanophones. Nous avions des textes venus de pays non-européens, publiés dans les deux langues. Nous devons sortir de cet eurocentrisme dans lequel nous nous sommes enfermés.

Pouvez-vous nous recommander quelques auteurs mexicains contemporains pour nos lecteurs ?

Oui bien sûr : Laia Jufresa, Juan Pablo Villalobos, Emiliano Monge, Antonio Ortuño, Álvaro Enrigue, et Valeria Luiselli.


La version originale de cet article a été publiée en anglais par Olivia Snaije.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.