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Géographies Queers : situer Hookers on Davie et Pissoir

Mika By Mika Published on May 9, 2017

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Pour citer Margaret Atwood, qui elle-même cite Northrop Frye, au Canada, vouloir répondre à la question “who am I?” c’est en partie vouloir répondre, du même coup, à la question “where is here?” (1972). Cette énonciation évoque une relation singulière entre la culture et l’endroit où elle se construit. Le lieu, donc, devient un endroit culturellement chargé et significatif. Ceci est d’autant plus vrai pour les communautés marginalisées. Alors que l’espace naturel dans lequel se déploie une culture sur une échelle macro est celui d’un pays, d’une province, d’une ville, les groupes marginalisés n’ont d’autre choix que de se créer des micro-lieux, communément appelés “safe space”, afin de pouvoir survivre à l’intérieur de cet ensemble homogène et hégémonique. Cet essai aborde deux de ces micro-lieux, vital à la survie et la construction de communautés pendant les années 1980 : la rue Davie à Vancouver et les toilettes publiques à Toronto pour les hommes homosexuels. Hookers on Davie (1984) de Janis Cole et Pissoir ou Urinal (1988) de John Greyson sont des films qui centrent leur récit sur ces lieux reconnus comme marginaux par la culture dominante. C’est à cette intersection que le mélange entre les questions “where is here?” et “who am I” semblent prendre tout son sens et toute sa force. Cet essai se concentre sur l’histoire de ces lieux, sur comment ils en sont venus à devenir des paysages sociopolitiques forts pour des individus délaissés par une société hétéronormative, et sur leur représentation dans le cinéma anglo canadien.


Hookers on Davie débute sur une séquence de quatre minutes de plans du quartier entourant la rue Davie à Vancouver, le West End. Dans ces plans, de nombreuses travailleuses du sexe sont montrées en train de “faire” la rue et d'interagir avec des clients. Les travailleuses et le paysage urbain s’entremêlent et les actions présentées ne prennent pas plus d’importance que le lieu dans lequel elles se déroulent. Il y a là une parfaite cohabitation entre les concepts de décor (setting) et de paysage (landscape) auxquels Martin Lefebvre fait référence dans son texte “Between Setting and Landscape in the Cinema” (2006). En fait, l’activité de la prostitution dans le West End des années 1980 fait partie du paysage. Il peut être dit que la relation entre le lieu et ses occupantes en est une de territorialité. Lefebvre explique : “landscape is a unity of people and environment [...] is to be judged as a place for living and working in terms of those who actually do work and live there. All landscapes are symbolic.” (Cosgrove, 35, cité, 53). Le spectateur est habilement présenté à des images de personnes qui habitent le lieu de par leur travail et de par leurs relations, alors que le montage initial se termine sur un groupe de quatre travailleuses qui quittent la rue pour entrer dans un restaurant faisant office de lieu de repos pour un bon nombre d’entre elles. La séquence d’ouverture d’Hookers on Davie est très importante. Elle permet aux spectateurs de s’imaginer le territoire dans lequel évolue les protagonistes tout en offrant un aperçu des actions qui s’y déroulent. La géographie du film, et du safe space, est majoritairement établie grâce à ces quatre premières minutes : de par les multiples plans des rues arpentées par les travailleuses du sexe et de par les quatre plans montrant littéralement les intersections composant le quartier. Elles délimitent les frontières du microcosme créé par les travailleuses.

Au cours des années 1970, le West End s’est vu peuplé de quelques 200 travailleurs et travailleuses du sexe (Ross & Sullivan, 2012 : 605). Pour la plupart, le quartier n’est pas seulement un lieu de travail mais un lieu de résidence et de communauté. En effet, pour ces individus exister dans le West End devient rapidement une question de survie et de liberté : la pratique du travail du sexe se fait de manière communautaire et sans proxénète. Jamie Lee raconte son expérience :


We had a cultural community where we shopped together, we helped each other with outfits, hair and make up, we supported one another emotionally, in some cases we lived together. And on the street we took down license plate numbers for each other, and shared tips about bad dates. Often, we often worked in pairs, doing a double bubble [double blow job]. We had a culture of prostitution, with safety planning ... and we worked pimp-free. (Ross & Sullivan, 2012: 608)


Janis Cole recense bien ce sentiment de communauté tout au long de son documentaire. Les travailleuses sont montrées pour un première fois à solliciter des clients au coin de ce qui semble être un bâtiment de station-service. En paire, aussitôt qu’une d’entres elles se fait embarquer par un client une autre vient rejoindre celle laissée derrière. Continuellement, alors que les travailleuses marchent dans la rue pendant leur quart, Cole les montre accompagné. Elles rient, fument et mangent ensemble : il s'agit d’une communauté vivante et en santé.

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Dans Urinal, le rapport à la géographie est un peu plus nébuleuse. Un personnage mystérieux invoque sept figures mythiques présumées gais ou lesbiennes (comme Frida Kahlo et Sergei Eisenstein) pour tenter d’expliquer les rafles policières dans un lieu fréquemment utilisés par des hommes homosexuels pour entretenir des relations sexuelles : les toilettes publiques. Sur une période de sept jours, les invités doivent présenter sous forme d’exposé oral les fruits de leur compréhension. Le spectateur est présenté à la spatialité et à la nature des endroits mit de l’avant par le thème principal du film de façon indirecte. Contrairement à Hookers on Davie, qui filme et présente les travailleuses dans leur milieu de travail, Urinal utilise une forme plus imagée et métaphorique. Greyson retourne dans les toilettes publiques auxquelles des rafles policières se sont déroulées et met en image les actions qui s’y déroulaient à l’aide de témoignages d’hommes qui fréquentaient et/ou fréquentent toujours ce type de lieu pour des fins sexuelles. La relation territoriale entre les hommes en quête de sexe et le lieu, la toilette publique, est beaucoup plus fluide. Alors que les travailleuses du sexe se sont littéralement appropriées un lieu avec des limites et des coordonnées géographiques précises pour créer une communauté, les hommes gais occupent un espace de manière plus ponctuelle et éparpillé. Bien que certaines toilettes publiques soient reconnues comme servant de décor plus constant aux rendez-vous sexuels (comme une salle de bain particulière de l’Université de Toronto, selon des témoignages dans Urinal), il reste que l’acte sexuel dans ces endroits est de prime abord beaucoup moins toléré que l’acte de sollicitation dans les rues du West End. Comparant les deux films, les travailleuses sont beaucoup plus à l’aise et ouverte face à leur profession dans la rue que ne le sont les hommes gais dans les toilettes publiques où tout doit se faire furtivement et en cachette. Dans Urinal, la relation au paysage en terme de territoire est donc beaucoup moins appropriative.


Les notions d’espace (space) et d’endroit (place) telles qu’abordées par Hancox deviennent importantes à la compréhension de la transformation de ces espaces. Dans son essai, l’auteur explique que le terme “endroit” est un moyen de nommer et de revendiquer un “espace” autrement vierge de signification, ou sauvage (2003 :16). Un espace peut donc être réinterprété continuellement selon ce que les interprètes décident d’y situer. Un espace peut être plusieurs endroits. Dans le cas de Hookers on Davie, ce balancement est plus lent et moins évident. Le West End n’a pas été initialement pensé comme un endroit à être utilisé comme lieu d’échange pour la communauté de travailleurs et travailleuses du sexe de Vancouver. Ce sont ces dernières qui ont décidé de revendiquer l’espace pour en faire un endroit sécuritaire pour elles-mêmes à la suite des attaques répétées des forces policières dans leurs lieux de travail traditionnellement à l’intérieur de bâtiments (Ross & Sullivan, 2012 : 605). L’espace du West End est devenu pour elles un endroit de travail, d’habitation et un refuge. Pour sa part, Urinal présente une réinterprétation d’un espace beaucoup plus contentieux : la salle de bain. Plus contentieux parce que la salle de bain publique conserve une connotation beaucoup plus privée que la rue. La toilette publique se situe dans une zone grise entre espace privé et espace public. Accessible par tous, les personnes qui s’y déplacent sont habituellement à la recherche d’intimité (par obligation ou par pudeur) pour se soulager en paix. Ce raisonnement est d’ailleurs appliqué légalement, comme dans Sommers v. Budget Marketing, où un juge a reconnu le droit à une entreprise d’empêcher l’utilisation de toilette pour femme à une femme trans en usant comme prétexte le droit aux intérêts privés des femmes (cis) (Schmidt, 2013 : 164). La réappropriation du lieu est aussi compliquée par les actes qui y sont commis. Alors que dans Hookers les travailleuses ne font que solliciter dans la rue et que l’acte sexuel se déroule dans un autre endroit relativement plus privé, dans Urinal, les spectateurs apprennent que l’acte sexuel a lieu directement dans l’espace contesté. Le balancement entre la fonction entendu de l’espace, compris comme un endroit à demi-privé servant à uriner ou déféquer et sa fonction détournée, compris comme lieu de rassemblement d’une communauté marginalisée pour agir sexuellement, est beaucoup plus tumultueuse. Le tumulte n’a toutefois pas détériorée l’attachement des personnes qui le fréquente pour sa deuxième fonction et n’a pas empêchée la création d’un sens communautaire autour du paysage. Par exemple, on apprend à travers le témoignage (anonyme) d’un homme asiatique que pour lui la toilette publique et le sexe anonyme qui s’y déroule permet de contourner le racisme qu’il rencontre habituellement dans ses relations avec d’autres hommes gais.

L’esprit communautaire qui se développe autour des deux paysages permet donc la création d’endroit sûr ou safe space. Betty Barret, professeure auxiliaire en travail social et études féministes de l’Université de Windsor, décrit la création d’un safe space comme suit : “safe space is a fluid and ever-changing entity that emerges from the complex interactions among individuals in a particular physical, temporal, and social space” (2010 : 2). Elle explique que la création d’un safe space est le résultat d’une collaboration entre différentes personnes pour s’assurer un bien être physique, social et créatif. En ce sens, les travailleurs et travailleuses du sexe ont effectivement réussi à se créer un safe space en s’appropriant le West End. En ayant une présence communautaire forte, elles savent qu’elles peuvent compter les unes sur les autres et de cette façon, résister à la violence hégémonique du monde hétérosexiste, anti-prostitution qui les entourent. Dans le même ordre d’idée, Urinal introduit des témoignages d’hommes homosexuels retrouvant un sens de sécurité en ayant accès à leur sexualité dans un endroit qui leur procure un certain anonymat. La toilette publique les protègent de perdre leur emploi ou d’être ostracisé de leur communauté à cause de leur sexualité. Les hommes présents veillent aussi les uns sur les autres. Un des témoignages anonyme dans Urinal raconte comment certains hommes se postent à l’entrée de la toilette et avertissent les autres à l’aide de signaux sonores lorsque la police ou un individu jugé dangereux s’apprêtent à rentrer dans l’endroit.

Voilà ce que j’entends par géographie queer. Il s’agit d’endroits, d’espaces, créés et/ou réappropriés par la communauté LGBTQI2A+ pour s’aider à naviguer dans un paysage, culturel ou physique, qui lui est hostile. Autant les salles de bain représentées dans Urinal que le West End dans Hookers on Davie font partie d’un plus grand ensemble de micro-endroits où les personnes LGBTQI2A+ se rencontrent pour survivre et surtout pour vivre. Les deux films analysés dans cet essai témoignent bien de la nécessité de ces endroits dans la société canadienne. La géographie queer est aussi une géographie qui dérange. Hookers se termine sur une manifestation pour le droit des travailleuses et travailleurs du sexe d’exister. Urinal présente de nombreux témoignages d’arrestations et de profilages d’hommes homosexuels dans les toilettes publiques. Le monde hétéronormatif cherche à regagner les espaces géographiques qu’il a perdu. En ce sens, dans les années 1980, des efforts ont été fait de concert avec des hommes homosexuels pour “nettoyer” le West End des activités de sollicitation avec comme objectif de faciliter l’acceptation de l’homosexualité (surtout blanche, cis et masculine) au sein de la géographie dominante (Ross & Sullivan, 2012 : 608). À Toronto, même lorsque les hommes homosexuels agissent dans un endroit qu’ils ont créé pour eux-mêmes, la police trouve le moyen de faire des arrestations massives en faisant des descentes dans quatre saunas homosexuels (Gollom, 2016).


Pour revenir à Margaret Atwood, dans les cas des communautés LGBTQI2A+, “where is here” répond réellement à la question “who I am”. Laissées en marge du paysage hétéronormatif de la grande société canadienne, plusieurs communautés marginalisées ont dû se créer des géographies queers afin de pouvoir vivre plus librement leurs identités. L’endroit permettant une expression identitaire plus marquée et honnête, le “where is here” sait propulser à l’avant-plan le “who I am”. Malheureusement aujourd’hui, au prise avec une accentuation de l’homonormativié au sein même de la communauté LGBTQI2A+, les géographies queers se retrouvent encore une fois en situation de précarité.


Bibliographie

Atwood, Margaret, “What, Why and Where is Here?,” in Survival: A Thematic Guide to Canadian Literature, Toronto: McLelland & Stewart, 1972; 2004, 17-27.


Lefebvre, Martin, “Between Setting and Landscape in the Cinema,” in Landscape and Film, Martin Lefebvre (ed.), Routledge, 2006, 19-61.


Ross, Becki and Rachael Sullivan. "Tracing Lines of Horizontal Hostility: How Sex Workers and Gay Activists Battled for Space, Voice, and Belonging in Vancouver, 1975–1985." in Sexualities, vol. 15, no. 5/6, Sept. 2012, p. 604.


Hancox, Richard, “Geography and Myth in Paul Tomkowiscz: Coordinates of National Identity,” in Candid Eyes: Essays on Canadian Documentaries, Toronto: University of Toronto Press, 2003, 13-30.


Daniella A. Schmidt, “Bathroom Bias: Making the Case for Trans Rights under Disability Law” in 20 Mich. J. Gender & L. 155 (2013). Available at: http://repository.law.umich.edu/mjgl/vol20/iss1/5


Barrett, Betty J. (2010) "Is "Safety" Dangerous? A Critical Examination of the Classroom as Safe Space," in The Canadian Journal for the Scholarship of Teaching and Learning: Vol. 1: Iss. 1, Article 9.


Gollom, Mark. Toronto bathhouse raids: How the arrests galvanized the gay community. CBC, 2016. http://www.cbc.ca/news/canada/toronto/bathhouse-raids-toronto-police-gay-community-arrests-apology-1.3645926

Étudiant au baccalauréat spécialisé en études cinématographiques à l’Université Concordia.

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