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Fusionnels ou parasites : pourquoi les jumeaux nous fascinent

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on July 4, 2017

Festival de Cannes, mai 2017. François Ozon monte les marches avec ses deux acteurs Marine Vacht et Jérémie Renier. La projection de son dernier film est lancée. 

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L’Amant double s’ouvre sur la vision de l’intérieur du vagin de l’héroïne. Le ton est donné. Ozon signe un thriller érotique étrange, charnel, violent, fascinant. Un rare concentré de sexe, mensonges, manipulation, pulsion de mort, dédoublement schizophrénique et de gémellité troublante.


Jumeau parasite

Toutes ces questions, le réalisateur est allé les puiser dans une nouvelle de Joyce Carol Oates, L'Amour en double. Publié en 1987, sous le pseudonyme de Rosamond Smith, ce thriller psychologique sonde l’âme perturbée d’une jeune femme prénommée Molly qui bascule dans une névrose nourrie par le sexe et la fascination pour la gémellité.

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Molly est obsédée par le fait d’avoir un double d’elle-même, une jumelle qui ne serait plus en vie. Une jumelle qui serait à la fois elle et une autre. Oates base tout le propos de sa nouvelle sur un phénomène rarissime, digne d’ouvrages de science-fiction, mais pourtant bien réel : le «jumeau parasite », ou appelé à tort «jumeau cannibale ». Deux fœtus se développent dans le ventre de la mère, l’un « absorbe » l’autre, et grandit avec le fœtus non viable de son jumeau en lui.

Diaboliques

Dans le film d’Ozon, le jeu de miroirs est encore plus dangereux. Molly est devenue Chloé. Elle a tout le temps mal au ventre. Son mal, aucun médecin ne l’a identifié. Elle va chercher du côté de l’inconscient, de la psychanalyse. Elle fait un puissant transfert sur son psy Paul. Ils tombent amoureux. Emménagent ensemble. Chloé n’a plus mal au ventre.

Elle a l’impression que Paul en sait plus sur elle qu’elle sur lui, qu’il a accès à son intériorité alors qu’elle ignore tout de son passé. Un jour elle croit le voir dans Paris à un endroit où il ne devait pas être. Il nie. Paul a un frère jumeau, Louis. Lui aussi est thérapeute. Chloé entame une analyse avec le double de son amant. Une analyse qui vire sexuelle et obsédante. Louis est le pendant violent et machiavélique de Paul. Chloé a de nouveau mal au ventre.

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Jérémie Rénier et Marine Vacth dans L'Amant double, de François Ozon (2017).

Chloé est ballotée entre ses amants copies conformes, ce jumeau cannibale, cet amant double. Le piège se referme autour d’elle, les questions la tenaillent. Lequel des deux finalement est le jumeau dominant ? Est-elle manipulée par des jumeaux diaboliques ? Paul et Louis ne sont-ils finalement qu'une seule et même personne ?

Angoisse d'identité

La gémellité est très présente dans la littérature. La figure du double traduit une angoisse d’identité, une angoisse qui touche à l’âme et au corps, à ses limites, à son apparence visuelle, à sa maîtrise. Le dédoublement de personnalité comme une aliénation, le dédoublement comme une façon aussi de mettre à distance un conflit interne.

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Le double, le reflet, le jumeau sont un formidable objet d’étude pour les psychanalystes et les philosophes. Otto Rank a signé l’étude la plus connue sur le sujet, Don Juan et le Double. Le psychanalyste autrichien met en rapport le dédoublement de personnalité avec la crainte ancestrale de la mort. Le double que se représente le sujet serait un double immortel, chargé de mettre le sujet à l’abri de sa propre mort.

Dualisme de l'âme

Pour Otto Rank, les jumeaux symbolisent le dualisme de l’âme. « Le jumeau est la réalisation d’un homme qui a amené avec lui son double visible, c’est-à-dire la partie immortelle de son âme, d’où l’attribution aux jumeaux de forces surnaturelles et leur rôle de bâtisseurs de villes, d’où également la manifestation de la rivalité entre l’original et le double dans le meurtre de l’un par l’autre. »

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La nécessité d’abandonner le double pour revenir à soi. C’est ce que décrit le philosophe et spécialiste de Schopenhauer Clément Rosset dans son essai Le réel et son double : « La réconciliation de soi avec soi a pour condition l’exorcisme du double». Rosset conteste cependant l’association faite par Rank entre le double et la peur de la mort : ce n’est pas la mort qui provoque l’effroi mais la crainte du sujet confronté à un double de ne pas exister, d’être moins réel que le double. « Dans le couple maléfique qui unit le moi à un autre fantomatique, le réel n’est pas du côté du moi, mais bien du côté du fantôme : ce n’est pas l’autre qui me double, c’est moi qui suis le double de l’autre. À lui le réel, à moi l’ombre. »

« Les deux reines d’une même carte »

L’ombre, c’est exactement ce que refuse Pauline, l’héroïne déjantée des Jolies Choses, le troisième roman de Virginie Despentes, paru en 1998. Après Baise-moi et Les Chiennes savantes, Despentes poursuit sa lignée de portraits de femmes en marge de la féminité, son féminisme punk, son refus de la domination masculine, au travers de l’histoire mouvementée de jumelles paumées, malmenées par les hommes, leur père en tête de la meute des manipulateurs.

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Pauline et Claudine, jumelles identiques, que tout oppose : Pauline, la rebelle, radicale, qui refuse toute séduction, tout apparat féminin, fidèle en amour ; Claudine, ultra sexy, qui aime faire de son corps un objet de désir, paumée au point de se suicider. 

Pauline prend alors la place de sa sœur. Chanteuse talentueuse, elle utilise le réseau et les charmes de sa défunte sœur pour enregistrer un disque, se faire un maximum d’argent en peu de temps pour gagner son indépendance et se construire une vie meilleure. « Sur une table, photo d’elle et de Pauline. Elles ont neuf ans, c’est la seule photo où elles figurent ensemble et sont habillées pareil. On dirait un bête trucage, comme un miroir caché reflétant un visage. Les deux reines d’une même carte. » 

Intoxication

Voilà comment la romancière introduit Pauline dans le récit qui commence avec Claudine. Tour à tour les jumelles s’intoxiquent l’une l’autre, manipulées par un père tyrannique et violent. Le père fait d’abord de Claudine le souffre-douleur de la famille, la jumelle plus faible, moins intelligente, moins jolie, moins dégourdie aussi. La mère, ne défend pas sa fille lors de ces séances d’humiliations, elle l’enfonce maladroitement : « C’est pas de ta faute, chez les jumeaux, il y en a toujours un qui récupère les tares… »

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Ophélie Winter et Marion Cotillard dans Les Jolies Choses, de Gilles Paquet-Brenner, adapté du roman de Virginie Despentes (2001)

Fillette, Claudine serre les dents et finit par craquer en retournant sa frustration et sa détestation contre sa jumelle. Pauline dit à Claudine: «Quand il te tape je te jure que je sens les coups.» Claudine : « C’est bizarre, parce que moi, quand il t’embrasse, je sens rien. »

À l’adolescence, le schéma s’inverse. Pauline se fane, Claudine s’épanouit dans la féminité. Le père n’a plus d’yeux que pour Claudine. Et n’aura jamais rien fait pour ses filles que les mettre en cruelle opposition. Alors Pauline n’a aucun scrupule à se glisser dans la peau détestée de sa sœur pour arriver à ses fins.

Au travers de ces jumelles, Virginie Despentes dresse le portrait à l’acide d’une femme moderne, garce et martyre, mutante et héroïne à la fois.

Mort du double et déséquilibre 

La mort du double, de l’autre fusionnel, peut également provoquer le déséquilibre dans la vie de celui qui reste. En 2000, Olivier Adam choisit ce thème pour son premier roman Je vais bien, ne t’en fais pas. Un roman infiniment délicat pour aborder des sentiments violents.

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Claire et Loïc sont frère et sœur, non pas jumeaux, car ils ont deux ans d’écart, mais tellement proches que Claire vit par procuration au travers de son frère. Elle lit ce qu’il lit, elle pense ce qu’il pense, elle ressent ce qu’il ressent. Osmose totale. Ses amis sont ceux de Loïc, ses passions celles de Loïc. « Claire n’a jamais vraiment pensé qu’on pouvait faire quelque chose de sa vie, alors la manière d’y parvenir et les buts à se fixer, tout ça devient très flou. Loïc, lui, sait ce qu’il veut. Il saura aussi pour elle.» 

Un jour Loïc disparaît brutalement.

« Ton frère est parti.
- Parti où ? 
- On ne sait pas.
- Comment ça, on ne sait pas ?
- Non. Il est parti comme ça. Il a juste dit qu’il partait. Qu’il ne reviendrait pas. »

Claire sombre dans l’anorexie. Les rares cartes postales de Loïc sont la seule chose qui lui fait reprendre du poil de la bête. Des « je vais bien, ne t’en fais pas » qui la raccrochent au mince fil de la vie. Mais Loïc est-il vraiment l’auteur de ces cartes ? Est-il encore vivant ? Une seule certitude pour Claire : « Loïc lui manque. Les mains de Loïc sur son front, prise au creux du chagrin. Leurs chemins mêlés. Tous les deux dans les mêmes pas. » 

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).