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Frédéric Ciriez : « Ce qui m’intéresse, c’est de fouiller les poubelles de la culture »

Paul Lantin By Paul Lantin Published on February 13, 2018

Souvent, Internet fait peur aux journalistes. Derrière ce mot, c’est la jeunesse qui frémit, s’impatiente, menace — et le papier qui s’évapore, avec les privilèges afférents. On connaît ce refrain, encore faut-il le prendre au sérieux, c’est-à-dire avec suffisamment d’humour pour dépasser ce constat et en tirer une spéculation subtile et joyeuse (pas une leçon mais du frisson). 

En France, nous avons un homme pour ça : Frédéric Ciriez, auteur de quatre romans (tous publiés aux éditions Verticales) qui ont la malice d’apparaître fantasques pour mieux camoufler leur audace théorique. 

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Ciriez aime écrire, lire — puis écrire sur la lecture, sa pratique, ses métamorphoses. Car le livre est un objet vivant, qui mute à chaque saison, à chaque génération, et il observe ce spectacle en redressant le col de son imperméable avec un air canaille : voyons quelle bonne fiction on va pouvoir tirer de tout cela.

Son troisième roman, Je suis capable de tout (2016), confrontait sur une plage une mère lectrice de manuels de développement personnel et sa fille, lectrice de mangas érotiques, brouillant les registres, les frontières, interrogeant ce fantasme qui voudrait que la lecture nous aide à vivre. 

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Son quatrième ouvrage, BettieBook (2018), prolonge le précédent en abordant la question critique, ou plutôt celle de la prescription — qui parle des livres ? Comment ? Qui les recommande le plus efficacement ? — là encore par une confrontation (plus frontale cette fois, sinon torride) entre un critique littéraire du Monde des Livres sur le déclin et une jeune « booktubeuse » en pleine ascension.

Lui s’appelle Stéphane Sorge (initiales SS, qu’on surnomme aussi Super Style), il court les piges, chronique également des livres à la télévision, déjeune avec des attachées de presse : il est l’ancien monde. Face à lui, une jeune internaute de Melun qui parle devant sa webcam des romans qu’elle dévore — principalement des dystopies — pour sa communauté de fans sur Youtube.

Dans la vie réelle, ces deux profils d’amoureux des livres existent bel et bien, mais cohabitent sans jamais se croiser. C’est dommage et la littérature est là pour réparer cet impair : sonder le gouffre qui les sépare puis inventer les passerelles qui peut-être les réuniront. Ici, le critique tourne autour de la Youtubeuse, la séduit, puis utilise les armes de sa génération numérique — le « revenge porn » — pour tenter de la discréditer et de laver l’honneur de sa vieille caste à l’agonie. 

Voilà pour l’intrigue, en deux mots, d’un livre que Frédéric Ciriez conseille de lire comme « un petit thriller conceptuel ou un fait divers littéraire ». Le résultat est drôle mais pas seulement : le roman avance aussi masqué que ses personnages, c’est un texte impur, échevelé, un pied chez Houellebecq (pour la satire du contemporain), l’autre chez Bataille (pour l’examen lyrique des pulsions), avec des réflexions méta-littéraires fardées de références geeks et une conclusion judiciaire prenant le contre-pied de nos jugements hâtifs. 


Bookwitty : Vos deux personnages ne parlent pas exactement la même langue, ni ne convoquent les mêmes livres. BettieBook vient du peuple et s’enthousiasme pour la littérature de la marge, préférant boulotter dix volumes de fiction futuriste plutôt qu’un seul roman de Modiano...

Frédéric Ciriez : Mon livre met en scène une certaine lutte des classes autour de la fonction critique. D’un côté le journaliste bourgeois déclassé, de l’autre, une booktubeuse de grande banlieue parisienne, socialement dominée, qui voit le gâteau symbolique à prendre. Les booktubeuses se sont construites contre l’intelligentsia, contre les médias classiques, elles ont pris le pouvoir, selon leurs propres critères. 

Le critique, de son côté, occupe la place du mort de l’industrie culturelle. Je le constate sans le déplorer, cette situation n’est ni gaie ni triste, je ne juge pas mes personnages. D’une façon générale, je n’aime pas les discours déclinistes : je trouve la littérature d’aujourd’hui plus intéressante, plus variée, plus riche que celle du début des années 2000. Et la critique littéraire est en train de retrouver une place, plus modeste qu’autrefois mais solide. Simplement, cette fonction traverse un moment-charnière. 

Moi je suis arrivé au roman par la critique, les textes de Jean Starobinski ou Jean-Pierre Richard que j’étudiais en khâgne. Aujourd’hui, les étudiants que je croise ne connaissent pas Maurice Blanchot. Je ne dis pas que c’est grave, je pointe l’évolution : oui, la fonction critique s’est émoussée, la parole d’autorité a disparu, on découvre une société horizontale où chacun est invité à prendre la parole. C’est aussi cela la démocratisation de la culture.

A première vue, le tableau que vous dressez de la web-critique vidéo n’est pas des plus réjouissants. Il faut s’agiter, tutoyer, sourire, réclamer du « like » avec une « euphorie niaise ». Vous écrivez : « La littérature, luxe asocial, s’est dilué dans un rituel corporel ».

Oui, l’écrivain comme absence, c’est périmé. Les Salinger, les Pynchon, ce serait impossible aujourd’hui. Il y a une injonction à être un corps qui peut finir par être asphyxiante. C’est ce que ne supporte pas le personnage de Stéphane Sorge, la perte de la trace écrite dans une voix et dans un corps. Il perd le contrôle de l’écrit. L’image est son ennemie, dont il se venge, par l’image elle-même, en réactivant par la même occasion l'une des dimensions essentielles de la littérature : le scandale. On peut penser qu'il quitte la littérature mais au contraire, il tente de coïncider avec elle, à travers son geste dément. Un texte de Ricœur est cité en ce sens, comme un signal, dans la première partie du livre. C’est une histoire lamentable, qui se finit naturellement au tribunal, mais sans qu’il y ait de condamnation, de gagnant ou de perdant. A la fin, il reste toujours du langage.

Votre livre est finalement plus féroce avec le critique littéraire qu’avec la jeune Youtubeuse. Pourquoi ?

Les booktubeuses vivent du simulacre, baignent dans l’univers enfantin de la chambre, avec un animal fétiche, elles jouent sur l’affect, la positivité permanente, mais il y a aussi chez elles une délicatesse. Ces jeunes filles recréent du rituel, de l’échange, refondent une famille d’élection. BettieBook est intelligente, elle a de l’ambition et lit des dystopies d’un bon niveau. Il ne faut pas la sous-estimer.

Vous en avez regardé beaucoup, des chroniques de livres sur Youtube, avant d’écrire ce roman ?

J’ai d’abord eu une conversation de deux heures avec une booktubeuse pour comprendre ce qui la motivait. Après, oui, je passe du temps sur Internet où les productions sont très inégales. Il y a un booktubeur martiniquais que j’aime bien, « La Brigade du livre », qui poste des vidéos comme « Bernard Werber a-t-il du style ? » Voilà une question passionnante ! Je crois surtout qu’il faut s’emparer de ces objets quotidiens, examiner ces vidéos, en faire la matière-même de la fiction. 

Souvent, les sujets bas, triviaux, sont négligés par les auteurs. Ont-ils peur de se salir ? Moi, ce qui m’intéresse, c’est de fouiller les poubelles de la culture. Dans mon deuxième roman, Mélo, je suivais un éboueur qui, le soir, devenait le roi de la sape. C’est cette transformation qui m’intéresse, la circulation de l’argent, de la libido, de la matière ou du déchet. La littérature devient puissante quand elle touche un nerf à vif de la structure sociale, en l’incarnant dans des personnages, des vies. C’est ce que j’ai voulu faire en écrivant ce mélodrame.

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Ecrivain du dimanche, journaliste de semaine, lecteur tatillon de fiction (ou non). "Ecrivain n'est plus un métier d'avenir mais il est encore possible de faire quelques bonnes affaires dans le ... Show More