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François de Cornière et la tragique délicatesse de vivre

Thomas Vinau By Thomas Vinau Published on August 31, 2017

Il y a deux sortes de secrets : ceux qui sont faits pour être gardés et ceux qui sont faits pour être partagés. Celui d'aujourd'hui fait bien sûr partie de la deuxième catégorie. Il n'appartient à personne, se passe de la main à la main, et n'est pas bien dur à dégotter. Il traîne dans l'air du soir comme la douceur d'un tilleul au mois de mai, nage sereinement sur les vagues qui le baladent, le protègent et l'éloignent des berges. Il est discret, élégant et anodin comme les lignes effilées d'un oiseau. Il s'appelle François de Cornière.

« Je t'avais répondu
que je ne savais pas vraiment
que c'était quelque chose
comme un mystère qui nous parlait. »

François de Cornière a écrit (et écrit encore, nom d'une pipe, un poète vivant !) des poèmes en forme de récits, d'anecdotes, de lettres, de souvenirs, de partages. Il fait partie de ceux qui habitent en poésie. De ceux qui trafiquent le petit jus vivant du monde, avec un véritable souci de simplicité, d'efficacité et de sincérité. Il fait partie de ceux qu'on a appelé les-poètes-du-quotidien comme si le quotidien, la vie et l'art étaient des mondes séparés. Il porte une grande attention aux choses de la vie, comme aurait dit Sautet, avec l'immense exigence d'une sensibilité honnête.

« Et ce qui passe ici
entre les feuilles dans le ciel
le vent ou au fond du ravin
nous le reprenons.
Comme si c'était possible
de nous reprendre avec. »

Sensibilité, honnêteté, simplicité. Pardon d'avance pour ce champ lexical, n'ayez pas peur, joyeux affamés, il ne s'agit pas de tiédeur, encore moins de fadeur. Il s'agit de pureté. Car où est-elle l'aventure grandiose, furieuse, aussi infecte que sublime de l'existence si ce n'est dans ce quotidien justement, cette tragique délicatesse de vivre, d'aimer, de perdre, d'oublier, de goûter ?

Contrairement à ce qu'on croit, elle n'empêche en rien de déployer l'imaginaire, de rêver, d'explorer, de voler, seulement elle se soucie du vrai, de cet ici et maintenant qu'on construit brique par brique en sachant inexorablement qu'il faudra le perdre. Seulement aussi, il faut avoir l'acuité de la percevoir, de la cueillir, de la recueillir. Il faut la mériter, quitte à ne pas pouvoir la sauver.

« J'ai noté
que venait de la cuisine
le bruit d'un couteau sur une pomme. Je l'entendais je l'ai marqué
avec d'autres mots
pour dire d'autres bruits
(comme celui
d'un frigo
dans une maison vide
ou encore d'un râteau
sur des graviers l'été). »

Le mot rien est souvent revenu à son sujet. L'air de rien, les moins-que-rien. Ce n'est pas pour rien pourtant que ses poèmes ont traversé la galaxie des petits éditeurs de ces trentes dernières années (Seghers, le Dé bleu, L'atelier de l'agneau, L'échoppe, Le Pré de l'âge, Fario, L'atelier du Gué – chez qui on doit encore pouvoir trouver La Terre ronde, un des plus beaux récits que j'ai lu de ma vie).

Ce n'est bien entendu pas pour rien qu'on peut les retrouver maintenant dans une magnifique anthologie Ces moments-là, éditée par Le Castor Astral. Ce n'est pas pour rien non plus que le bonhomme organisait Les Rencontres pour Lire à Caen.

Ce n'est pas pour rien surtout qu'il est le compagnon de route de Pierre Autin-Grenier ou de la revue Décharges, qu'il lit avec attention et affection les poètes de son temps, qu'il aime Brautigan, Norge ou Chedid, qu'il cite Ramuz ou qu'il est préfacé par Eric Holder.

Ce n'est pas pour rien enfin qu'il mentionne les vrais prénoms des gens qui traversent ses poèmes. Qu'il écrit peu, qu'il arrête parfois d'écrire, qu'il reprend lorsqu'il étouffe. Le peu ça n'est pas le rien. La délicatesse ça n'est pas le rien. La pudeur non plus. Ceux qui n'ont pas compris ça n'ont rien compris.

« Je tiens ce moment-là
pour ce qu'il est.
Dans l'aube de la plage
mes traces sont imprimées
elles descendent vers la vague.
C'est le temps sur le temps
c'est la mince épaisseur.
La mer à mes pieds
pourrait tout effacer
pendant que vous dormez. »

Après plusieurs années sans poèmes, il y est revenu en 2015 avec Nageur du petit matin toujours chez Le Castor Astral. C'est un recueil magnifique qui dit le courage inexorable de vivre en perdant les gens qu'on aime. De vivre jusqu'au bout. Et d'accompagner jusqu'au bout. De perdre jusqu'au bout. Et d'aimer jusqu'au bout. De nager jusqu'au bout. « La vie est grave il faut gravir », écrivait Pierre Reverdy. Moi en pensant à François de Cornière je dis : la vie écueil, il faut cueillir. Jusqu'au bout.

« J'ai nagé
avec toi dans la mer
avec toi dans le ciel
avec toi partout
au cœur de ce grand vide
où maintenant j'habite. »

Illustration de couverture : Nuages blancs, ciel bleu, d'Eugène Boudin (1854-1859)

Né en 1978 à Toulouse. Habite dans le Luberon avec sa petite famille. Ecrit des textes courts et des livres petits. S'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. ... Show More

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