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Flâneurs, glandeurs, losers : les antihéros qu'il nous faut

Jean-Baptiste Gendarme By Jean-Baptiste Gendarme Published on April 25, 2017

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This article was updated on May 30, 2017

Ça suffit, les héros héroïques ! Voici cinq livres qui mettent en scène de vrais antihéros qui ne s’appellent ni Meursault ni Roquentin - les personnages de L’Étranger de Camus et de La Nausée de Sartre.


Victor Bâton

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J’hésitais. Devais-je évoquer Charles Benesteau, le personnage de Le Pressentiment, qui décide de rompre avec la bourgeoisie et sa famille pour s’installer dans un quartier populaire de Paris en quête de liberté et de solitude ? Ou Armand, le héros du roman éponyme dont l’intrigue peut se réduire à une phrase aussi simple qu’un problème d’arithmétique : Armand vit avec Jeanne mais désire Marguerite. Ou encore de Victor Bâton, personnage de Mes amis, le premier livre d’Emmanuel Bove écrit alors qu’il a tout juste 23 ans ? Finalement, ça sera Mes amis, réédité par les éditions de L’Arbre vengeur (Pour les bibliophiles : première parution en 1924 chez Ferenczi).

Victor Bâton vit dans un petit appartement d’un immeuble de Montrouge. Ne vous demandez par comment il occupe ses journées : il ne fait rien. Pour vivre, il touche une pension d’invalidité suite à la guerre. Comme on ne peut pas rester éternellement sur un banc, il se balade dans les rues, regarde les filles, fréquente les parcs, les gares… il est comme en errance. Cependant, Bâton a un souci : il n’a pas d’amis et il aimerait bien que ça change : 

« Je ne demande qu’à aimer, qu’à avoir des amis et je demeure toujours seul. On me fait l’aumône, puis on me fuit. La chance ne m’a vraiment pas favorisé. » 

Faut dire que le jeune homme cumule quelques défauts. Par exemple, il est le genre de type complètement égocentré. Et aussi : il s’imagine avoir de l’esprit, alors que c’est seulement de la maladresse. Si on lui pose une question, il ne se donne pas la peine de répondre. D’après lui, le silence le rend intéressant. Eh bien ! Pas comme ça qu’on se fait des amis. Emmanuel Bove excelle dans la description de cette gaucherie. C’est drôle, mais imaginez plutôt un humour de situation assez subtil. En plus, ça ne gâchera pas votre lecture, Bove est un styliste : phrases courtes, précises, pas un mot qui dépasse. De l’orfèvrerie.


Le narrateur de La Cendre aux yeux

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Le narrateur de La Cendre aux yeux a un vice qu’il confesse dès les premières pages : il griffonne dans de gros cahiers d’écolier. Et que peut-il bien raconter ? Il parle de lui. Ou de quelqu’un qui lui ressemble : « Comme si ce portrait que je trace, avec une patience et une humilité des bâtisseurs des cathédrales, pouvait avoir quelque chose de me ressembler ! Lorsque d’aventure je relis ce journal, je m’y vois grimaçant, essayant de plaire ou d’effrayer, jamais moi, étranger. » Toujours difficile de savoir qui on est. Autoportrait du jeune homme : « Je suis un homme de peu de vices, cependant il me semble que perverti, désaxé, détraqué, je continuerais à m’approuver et à me comprendre. Pédéraste, je n’aurais nulle horreur de ma débauche. Voleur, sadique, ivrogne, je trouverai encore le moyen de me justifier. » Si on croit juste l’adage qui se ressemble s’assemble, voici un aperçu de ses fréquentations : 

« En moi sommeillent de bas instincts, je ne participe vraiment aux joies collectives qu’avec des gens simples, des ivrognes. Ils ne me jugent pas, ils n’en ont pas le temps. Et s’ils le font malgré tout, ils ont la délicatesse de n’en laisser rien voir » 

Mais que fait-il ? Rien. Il mène une existence oisive grâce à une rente qu’il reçoit chaque mois. Son frère a repris le négoce en vin de leur père et lui verse sa part. Tranquille. Alors il se balade, il observe son voisin Nicolas et sa petite amie Anita, fréquente des gens qui n’attendent plus rien de la vie ni des hommes : « Ces rencontres d’un soir, ces amitiés d’une heure, m’ont toujours semblé précieuses. Il y a, dans cette intimité que rien ne vient troubler, une liberté, une franchise qu’interdisent les longs rapports ». Bref, on ne va pas recopier tout le livre. 

Un jour, alors qu’il musarde à la hussarde à proximité d’un pensionnat, il croise Isabelle. Évidemment elle a seize ans. Bien entendu elle est belle. Vous l’aurez deviné c’est une petite-bourgeoise écervelée qui ignore tout de la vie. Je vous le donne en mille : il va alors entreprendre de la séduire. Arrivera-t-il à ses fins ? Vous le saurez en vous jetant sur ce livre (et ensuite, vous pourrez lire tous les livres de Jean Forton, ça ne peut pas vous faire de mal) et surtout, vous aurez une réponse à une question que tout le monde se pose : « À quoi me sert d’aimer si je dois souffrir ? » Réponse dans trois heures (temps de lecture approximatif).


Jean Dézert

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Livre unique publié pour la première fois en 1914, juste avant le départ au front de son auteur, Les Dimanches de Jean Dézert est un roman culte pour une poignée de lecteurs (dont vous ferez bientôt partie). L’histoire est très simple : Jean Dézert travaille au ministère de l’Encouragement du Bien (Direction du matériel). « Sa vie […] n’offre rien que de très ordinaire, en apparence » mais le dimanche, Jean Dézert s’anime. La vie commence. Et que fait-il ? Il flâne, il collectionne les prospectus qu’on lui donne, rencontre une jeune fille au zoo, flirte naïvement, projette de l’épouser, ne parvient pas à trouver le bonheur, revient alors sur sa décision, souhaite mourir, ne parvient pas à trouver la mort… La vie de Jean Dézert est à l’image de celle que chacun d’entre nous essaie de mener, en somme. (Si vous ne vous reconnaissez pas dans cette description, vous avez bien de la chance.) Dans une lettre à sa mère, datée du 3 novembre 1912, Jean de La Ville de Mirmont écrit : « Je travaille toujours, quoique lentement, à mon histoire. Je ne sais si je la publierai jamais, mais elle m’amuse énormément à écrire. Ce sera désolant sous son aspect ridicule. » Il ajoute : 

« Je mettrai là, si je peux, toute l’horreur des foules dominicales, toute la médiocrité d’existence des petits employés qui font du patin à roulettes et assistent aux concours de bicyclettes au bois de Vincennes. Ce ne sera plus du tout un roman naturaliste, mais une sorte de fantaisie à double sens sur ces gens dont Cervantes disait qu’ils servent à augmenter le nombre de personnes qui vivent. » 

Si après ça vous n’avez pas envie de lire ce livre génialissime, où apparaît peut-être le premier héros désenchanté de la littérature moderne, allez faire un tour sur Youtube.


L'Accusé

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Emmanuel Robin n’a pas assommé les librairies entre la publication de son premier livre (1929) et sa mort (1981). En effet, il est l’auteur de deux romans seulement : Accusé, lève-toi (Plon, 1929, comme je le précise juste au-dessus, couronné, s’il vous plaît, par le prix du Premier Roman) et Catherine Pecq, toujours chez Plon en 1933, année sombre pour l’Europe (mais Emmanuel Robin n’y est pour rien). Si j’ignore tout de Catherine Pecq, j’ai lu son premier livre réédité, il y a déjà quelques lustres, chez Phébus sous un titre raccourci : L’Accusé

L’Accusé, c’est, si je devais vous le résumer – et effectivement, je vous dois bien ça –, quelques mois dans la vie d’un adolescent au moment où il bascule dans l’âge adulte. Le narrateur, à l’époque élève passablement médiocre, genre de camarade que chacun moque à la récré, revient sur ses jeunes années et évoque sans tendresse ni concession son père, sa mère, sa famille. Un jour, suite à un drame familial que je vous laisse découvrir, il décide de vivre (enfin) sa vie. Il rejoint alors Charles, un étudiant un peu plus âgé que lui. Évidemment, comme le laisse à penser le titre, les choses ne vont pas être aussi simples. (La vie s’efforce parfois de nous mettre des bâtons dans les roues.) Ce type, reconnaissons-le, a le don d’accumuler les erreurs et les décisions foireuses. C’est comme s’il avait décidé de courir quatre à quatre vers sa propre déchéance. On ne choisit pas toujours nos erreurs, mais quand même. Alors, je vous mets en garde, un lecteur levé du pied gauche pourra vous objecter que c’est un roman sombre, morne, chiant, d’un pessimisme sans fond… Mais laissons-le dire. Vous valez mieux que ça. Et Emmanuel Robin aussi.


Le narrateur de Trois mois payés

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Juste après la crise de 1929 (eh oui, souvenez-vous, il y a une crise avant celle de 2007), les éphémères (et oubliées) éditions du Tambourin publient Trois mois payés, une petite œuvre sans envergure signée Marcel Astruc. Comme il arrive que des éditeurs aient des bonnes idées, les éditions du Dilettante, il y a déjà quelques années (2009), ont réédité ce roman oublié de tous sauf de Jean José Marchand et Barbara Pascarel qui exhumèrent ce quasi-chef-d’œuvre que vous n’avez sans doute pas encore lu. De quoi s’agit-il ?, vous demandez-vous fiévreux.

C’est l’errance dans Paris d’un petit employé de bureau qui vient de se faire licencier à cause de la crise. Dans ses poches, il a tout ce qu’il possède : trois mois de salaire. On voit le tableau d’ici. On retrouve, entre les lignes, les craintes d’une classe moyenne désemparée. (Et ça ne va pas aller en s’arrangeant.) Marcel Astruc saisit une tranche de vie sans fard et lumière. Oisif, l’ancien garçon de bureau va devenir marcheur des rues. Il y fait des rencontres (des filles, des petits malins, des types qui peuvent lui trouver un travail pour quelques jours…) Voleur ? Pourquoi pas. « Je voyais une foule d’avantages et aucune objection sérieuse au métier de voleur. » Il enchaîne alors les petits boulots dont celui « de débiteur chez un marchand de clous ». (Il essaie aussi le terrassement, la plomberie, la bourse…) 

« J’étais jeune, j’avais l’avenir devant moi, j’étais victime pour le moment d’une série de fatalités inexplicables, mais la situation ne tarderait pas à s’améliorer, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute : l’essentiel était de ne pas se laisser aller. » 

Le message est clair. Mais il n’était pas inutile de vous le rappeler.

Jean-Baptiste Gendarme est l’auteur de cinq livres publiés chez Gallimard, dont "Chambre sous oxygène" (2004), "Le Temps qu’il faudra" (2009) et "Un éclat minuscule" (2012). Il a aussi écrit des ... Show More

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