We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

Faut-il fuir les discussions ?

Elias By Elias Published on February 22, 2016

Found this article relevant?

Idrissa found this witty
1
"En rentrant à Paris je découvris qu'il était intact (mon petit appartement de l'Ecole militaire), car la révolution de mai 68, en réalité, n'avait pas débordé du périmètre du Quartier latin et de Saint-Germain-des-Près. Contrairement à ce que d'aucuns avaient prophétisé en ces jours d'euphorie, il n'y eut guère d'incidence politique, si ce n'est de hâter la chute de De Gaulle, d'ouvrir l'ère, brève, de cinq ans à Pompidou et de révéler l'existence d'une gauche plus moderne que celle du Parti communiste français ("la crapule stalinienne", selon l'expression de Cohn-Bendit). Les moeurs deviennent plus libres mais, du point de vue culturel, avec la disparition de toute une illustre génération - Mauriac, Camus, Sartre, Aron, Marleau-Ponty, Malraux -, ces années connurent une discrète décrue culturelle, où, au lieu d'être des créateurs, les maîtres à penser devinèrent des critiques, d'abord structuralistes, à la manière de Michel Foucault et de Roland Barthes, puis déconstructivistes, type Gilles Deleuze et Jacques Derrida, aux rhétoriques aussi pédantes qu'ésotériques, chaque fois plus isolés dans les cabales de dévots et éloignés du grand public, dont la vie culturelle, en raison de cette évolution, devint de plus en plus banale. Ce furent pour moi des années de dur labeur, mais, comme aurait dit la vilaine fille, de médiocre réussite..." Tours et détour de la vilaine fille, Mario Vargas Llosa

Prendre n'importe quel sujet et l'orchestrer sous forme de confrontation. 

Ne faudrait-il pas s'interroger sur un format qui règne comme un semblant de débat démocratique, et qui serait entretenu par nos écoles dites élitistes (le fameux grand oral de Science-po ou le concours d'avocat, où un candidat pioche un sujet au hasard pour le défendre bec et ongle), ce qui finirait peut-être par produire les plateaux-télés où s'enchaînent les discussions interminables entre représentants de camps opposés, exercice aujourd'hui en profonde crise.

Un livre au succès récent et faisant référence aux penseurs des années 70, durcit ce point de vue en réduisant lui aussi la discussion à des affrontements dichotomiques, où il s'agirait d'être le gagnant. Aussi drôle et mordant soit-il à l'égard de certains auteurs, et malgré les efforts pédagogiques louables pour vulgariser quelques aspects de la dite french theory, La septième fonction du langage de Laurent Binet met en avant la joute intellectuelle pour en faire l'équivalent d'un match de boxe. S'il existe une part agonistique indiscutable (le bon vieux polemos), en se concentrant sur la mise en scène de duels avec la jouissance qu'ils provoquent chez les spectateurs, ce "logos club" où les protagonistes y perdent un ou plusieurs doigts selon leur talent oratoire, risque de réduire ces pensées à un jeu d'esbroufe. La réussite de ce livre ne tient-elle pas également à un symptôme de l'époque, où il s'agirait de neutraliser ces ouvertures pour mettre en avant leurs auteurs en les décrivant comme de simples sophistes très cultivés à l'ego plus ou moins gigantesque ? Or, ne serait-ce pas dû au danger de leurs textes et de leurs effets, s'ils en venaient à contaminer le paysage ? Si ces auteurs ont pu laisser parfois une impression de morgue, je me laisserais à interpréter plutôt (et bien sûr abusivement) qu'elle a été nourrie par leur crispation due à la bêtise qu'ils affrontèrent au quotidien à l'écoute de nombre de leurs contempteurs (souvent médiocres).

Des critiques les qualifient volontiers de "poseurs" à leur écriture "ampoulée". Philosophes déplaçant les frontières, en prise avec la littérature, leur style ne se limite pas à un simple plaisir d'esthète, sauf à considérer que le langage et l'écriture ne sont qu'une surcouche qui cacherait la vérité, ce qui a été démonté par la psychanalyse et cette même communauté d'auteurs qui fit voler en éclat la croyance en une communication simple et transparente. Ceux qui invoquent cette dernière en se réfugiant dans le discours de l'objectivité ne sont-ils pas dupes et assujettis à ce même savoir, en croyant religieusement à des catégorie désuètes ? Interroger le langage et l'écriture fait depuis longtemps partie du travail universitaire, et un texte comme La grammatologie de Derrida, en reprenant certaines discussions de référence de l'anthropologie et de la linguistique, crée une coupure irréversible dans la compréhension de ces enjeux ("la répression de l'écriture" qu'il mettra d'abord au jour à partir de Husserl), déconstruisant la métaphysique de la présence.

J'ai pu rencontrer ces mêmes résistances chez des auteurs aussi talentueux que Vargas-Lhosa, comme par exemple, dans Tours et détours de la vilaine fille, une des plus belles histoires d'amour que j'ai découverte ces dernières années, où l'auteur exécute en deux lignes au détour d'une page ces français "aux rhétoriques aussi pédantes qu'ésotériques"'. Pourtant, qu'un écrivain de cette envergure passe lui-même à côté de cette émergence ne serait pas sans relation, je crois, avec son parcours politique, où il s'enferrera au fur à mesure dans une lecture d'un monde sans avenir.

De même, si on regrette parfois que notre période ne donne plus lieu aux riches polémiques d'une décennie comme les années 70, ces discussions continueraient pourtant à avoir lieu dans l'Université et les cercles intellectuels, très loin de la soupe médiatique où l'opinion règnerait en maître au nom de la liberté, et où tout ceux qui se croiraient libres se feraient souvent dicter simplement ce qu'ils doivent penser. Mais cette critique elle-même est devenue un lieu commun battu en brèche par des philosophes tels que Rancière dans Le spectateur émancipé, où les spectateurs ne seraient pas aussi dupes des images qui les inondent. Les prétentions des avants-gardes et les discours radicaux ne démarqueraient plus ceux qui savent des moutons "aux temps de cerveau disponible", sauf à perpétuer des effets politiques ruineux et contreproductifs pour ceux qui pratiquent cette mise à distance.

Il n'en reste pas moins qu'une décennie porterait la responsabilité d'un effondrement du niveau général des discussions , ce qui serait lié à une compromission politique. La Décennie - le grand cauchemar des années quatre-vingt de François Cusset analyse ce phénomène, et la façon dont les intellectuels de l'époque se seraient vu déborder par les idéologues, les publicitaires et les nouveaux philosophes par leur capacité à investir le débat par le marketing (idées simples, postures, etc).

Combien de personnalités médiatiques surexposées se situeraient aujourd'hui dans ce lignage ?

Pourtant, il se peut que nous sortions de ce clivage, et quelques auteurs tels que Geoffroy de Lagasnerie tentent de percer cette chape de plomb en s'introduisant dans le débat public, cherchant leur stratégie, refusant par exemple de se confronter à ceux qu'ils considèrent comme les plus réactionnaires, tout en essayant d'occuper le terrain. 

Et qu'en est-il des millions de discussions quotidiennes qui passent désormais par les nouveaux médias et les réseaux sociaux, tout en créant un bruit de fond intense, où la polémique est redevenue passionnelle, parfois riche, parfois haineuse, en prise directe avec le terrain et l'action politique, bien que le vieux monde pétrifié y reconduit ses schémas largement majoritaires. Mais les discussions débordent, ont déjà eu des répercussions qui ont conduit à des renversements politiques. Par l'effet démultiplicateur des technologies, pour le pire comme le meilleur, nous parviennent des voix qui restaient jusque-là confidentielles.

Nous sommes à la recherche de lieux, où les discussions trouveraient d'autres voies, en dehors de celles où elles paraissent jouées d'avance, et peut-être à partir de travaux de recherche qui emprunteraient des passerelles vers des lecteurs fatigués des rengaines.



Found this article relevant?

Idrissa found this witty
1

0 Comments

Please log in or sign up to join the discussion

4 Related Posts