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Expatriation : le choc des cultures vu par des ados

Perrine Parageau By Perrine Parageau Published on August 29, 2017

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This article was updated on October 26, 2017

Dépaysement, choc des cultures, expérience de l’autre… Deux romans ados s’emparent du thème de l’expatriation avec une acuité remarquable. Golden Valley de Gaël Aymon, où un lycéen de 17 ans, Maximilien, rejoint pour les vacances d’été ses parents expatriés en Birmanie. Et Tout doit disparaître de Mikaël Ollivier, sorte d’antiroman d’apprentissage, qui raconte les années collège d’Hugo à Mayotte où ses parents, tous deux enseignants, sont partis pour quatre ans, et son retour (ou catapultage) non moins tourmenté en métropole.

Tout doit disparaître m’a d’ailleurs aidée à mettre des mots sur une expérience - certes brève - qui m’avait laissée à la fois émerveillée et confuse : un séjour d’un mois chez une amie très chère, dans le village d’Aboboté près d’Abidjan, alors que j’avais 15 ans.

Bouffée de chaleur

Pour peu que la terre d’accueil ne se situe pas dans le familier hémisphère nord, riche et industrialisé, une expatriation implique également une vertigineuse perte de repères. Climat, faune, flore, alimentation, rien ou presque ne ressemble à ce qu’on connaît.

Les narrateurs de Mikaël Ollivier et Gaël Aymon évoquent tous deux cette bouffée de chaleur et d’humidité qui les étreint comme un étau (un « rice cooker » selon Maximilien) lorsqu’ils foulent le tarmac à l’atterrissage. L’image est presque initiatique. Un long voyage. Puis l’entrée dans un monde autre, inconnu. S’ensuit un flot d’images et de sensations nouvelles. Pour moi, venue de France, ce fut l’acclimatation à la chaleur qui ankylose les pas et imprime un rythme différent au corps et à l’esprit.

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Il ne s’agit pas seulement de s’habituer mais d’accepter que cette chaleur, en apparence si anodine, impose déjà une nouvelle façon de se comporter et de voir. Une chaleur capable de faire vibrer les paysages (dont on note déjà qu’ils ne sont pas tous raccord avec les clichés – dans les deux sens du terme – que véhiculent les cartes postales).

Le feu des piments

Je me suis dit que je ne verrais pas mieux la Côte d’Ivoire, que j’allais devoir me contenter de ce flou tremblant. Étrange intime conviction qui s’est confirmée : mon retour s’est soldé par la conclusion que je n’avais rien compris. Il a fallu l’accepter. C’est le roman de Mikaël Ollivier qui m’y a aidée, dix ans plus tard : « Je serais bien incapable de ʺraconterʺ Mayotte, d’en faire le portrait ni même de dire ce que j’en pense. »

Se contenter d’une liste brouillonne. La luxuriance d’une nature puissante, indisciplinée (contrastant avec nos campagnes cultivées, élaguées, asservies à l’activité humaine) dont Maximilien exhorte quant à lui les couleurs : le vert des plantes, c’est un vert qui n’existe pas en Europe. La saturation des odeurs, des bruits, des couleurs dans les dédales du marché où j’entends parler ébrié pour la première fois. Tout découvrir, tout réapprendre. Même à manger.

Les tablées à la tombée du jour : une dizaine de convives plongeant la main dans des plats gargantuesques d’attieke. Mettre sa main en creux, pour former comme une cuillère. Rassembler et tasser la nourriture en boule, pour s’en saisir. Un sentiment de partage inédit, celui de communier par la nourriture. Jusqu’à ce que je plante mes dents dans un piment. Là, j’aurais pu paraphraser Maximilien : le feu de ces piments, il n’existe pas en Europe.

Quel que soit le degré de déstabilisation que génère ce dépaysement, il a une utilité réelle. C’est lui qui invite à déplacer le regard, à s’interroger.

Des clandestins sur la terrasse

Hugo n’a que 11 ans lorsqu’il passe sa première nuit à Mayotte dans une chambre d’hôtel, sans vraiment fermer l’œil tant il est effrayé par les bruits des insectes et des chuchotements dans une langue qu’il ne comprend pas. Il découvre au petit matin qu’une famille de clandestins a dormi sur sa terrasse. Ils viennent d’Anjouan, une autre île des Comores, et fuient la misère au péril de leur vie, traversant l’océan sur des embarcations de fortune. Cette vérité laisse Hugo perplexe, lui qui, dans sa naïveté d’ado, considère les maisons de tôles mahoraises comme des bidonvilles, et apprendra plus tard que l’île est en proie à un fort taux de chômage. 

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La prise de conscience des écarts de richesse, de la misère, se fait ici au corps à corps. À l’image de ces paysans birmans chassés par la construction d’un barrage et errant sur les bords d’une route, dont Maximilien croise les regards vides, désespérés.

Dans Tout doit disparaître, un personnage raconte que certaines familles venues s’installer à Mayotte pour y travailler repartent au bout d’une semaine tant le choc est brutal. Parce qu’il n’est pas seulement économique. La religion, les mœurs, la culture, l’éducation, entre autres, obéissent à des lois nouvelles auxquelles il faut savoir s’adapter (quand on est parvenu à les décrypter).

Egalité des sexes

À côté de ses camarades de classe mahorais, qui ont pourtant le même âge que lui, Hugo se sent comme un garçonnet immature et surprotégé. Eux semblent déjà presque adultes. Hugo suppose qu’ils n’ont guère le luxe de s’offrir une adolescence. L’entrée dans le monde adulte, ses responsabilités, semble s’imposer plus rapidement.

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À la confrontation avec des valeurs inconnues, se superpose le choc d’une représentation du monde qui peut se voir ébranlée, remise en question. Le cas de la mère d’Hugo est à ce titre très parlant. Professeure de français, elle enseigne les grandes valeurs, liberté, égalité des sexes, tolérance, à travers la littérature. Mais, à Mayotte, elle est en proie à une violente crise de conscience.

Elle doute de cette idée de progrès qu’elle pensait pouvoir apporter. Elle évoque ses élèves qui n’ont guère d’avenir à cause du chômage, et le cas particulier de cette élève mise à la porte de chez elle parce qu’elle a refusé de coucher avec son oncle. Elle se demande à quoi ça sert de lui parler des droits des femmes si c’est pour qu’une jeune fille soit rejetée par sa famille. Le père d’Hugo lui objecte que des difficultés existent aussi dans l’école française.

Détritus dans la rue

Mais le rapprochement trouve bien vite ses limites. Car il est question, non comme en France, de surimprimer d’autres façons de vivre, d’autres valeurs qui entrent en décalage. L’idée de progrès est abordée par une documentaliste française mariée à un Mahorais. Elle raconte que les Mahorais vivaient essentiellement de la pêche, de la cueillette. Mais désormais, ils vont au supermarché, ils ont besoin d’une voiture et cela coûte cher. Elle évoque la tradition de jeter les détritus dans la rue pour que d’autres (les petits animaux) profitent des restes ; or désormais la plupart des détritus sont emballés de plastique et les déchets non dégradables s’accumulent. Au fil du roman, la mère d’Hugo devient amère. Le choc est trop brutal. Elle ne parviendra pas à le dépasser.

S’expatrier, c’est également faire l’expérience de la minorité. Quand elle consiste à être Français dans un pays d’Europe ou d’Amérique du Nord, elle reste anecdotique. Elle s’avère déroutante quand, né Blanc parmi les Blancs, l’expatrié bascule dans ce qu’on appelle en France « la minorité visible ». Le rapport des couleurs s’inverse. On devient celui qui détonne, celui qu’on remarque par sa couleur de peau. Sur le papier, ça semble bénin. Concrètement, ça change tout. Cette façon de se mettre à la place de l’autre conditionne irrémédiablement la façon d’appréhender les minorités sur son propre sol. Pas de meilleure école de la tolérance.

Sentiment de supériorité

Les mots, eux-mêmes, traduisent ce contexte particulier. Bien souvent les natifs désignent les « expat » ou « métro » (pour métropolitains) par le terme « Blancs », prononcé dans la langue de l’ethnie d’origine. C’est le cas dans les romans de Gaël Aymon et Mikaël Ollivier. Dans les rues en terre du village d’Aboboté, mon passage s’accompagnait d’un nuage de poussière, soulevé par une ribambelle d’enfants en effervescence, qui me suivaient en courant et me criaient « gangan miè ! » (la Blanche), avec un mélange de curiosité et d’amusement. L’effet bête curieuse est désarçonnant. Hugo évoque aussi ce regard mi-curieux mi-amusé dénué d’animosité et dit n’avoir jamais été confronté à des manifestations de racisme. Moi non plus, même si je n’ai pas l’angélisme de croire qu’il n’existe pas.

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« Pourtant, souligne Hugo, être Noir en France n’est pas la même chose qu’être Blanc à Mayotte. » Il explique que les Blancs ont l’impression de faire partie, moins d’une minorité que d’une élite, parce qu’à leurs yeux ils sont là pour éduquer, bâtir, etc. Il note par exemple que, dans son collège, tous les profs sont des Blancs. Le narrateur de Tout doit disparaître ne parle pas de racisme mais d’un sentiment de supériorité dont, même lui qui l’abhorre, a du mal à se détacher tant le préjugé est inconscient, comme inscrit en lui. Il est par exemple fier d’être le meilleur de sa classe alors qu’il sait pertinemment qu’il n’a aucune raison d’en tirer de la gloire puisque les cours sont en français, sa langue maternelle, à la différence des élèves mahorais.

Temps limité

On reproche souvent aux expats de ne pas assez se mélanger à la population, de former une communauté qui reste entre soi. Une fois posé que ce n’est pas toujours le cas, on peut aussi avancer des explications liées à la difficulté de trouver sa place.

Si les expatriés éprouvent le besoin de se réunir, c’est d’abord pour partager les expériences qui viennent d’être décrites : rupture avec le quotidien, éloignement des proches, dépaysement, choc des cultures. Il est évidemment plus facile de supporter le mal du pays quand la fréquentation de congénères vous renvoie à des comportements, des valeurs, un passé qui vous sont familiers.

En outre, la situation même de l’expatrié est une gageure. Comment trouver sa place alors qu’on sait dès le départ qu’on est de passage ? L’envie d’aller vers l’autre, pour l’expatrié comme pour le natif, est d’emblée dévoyée. À quoi bon m’en faire un ami si je sais que je ne le fréquenterai que quelques mois ou quelques années ? C’est un paradoxe à gérer au quotidien. Les expatriés habitent un pays, ils y travaillent, y élèvent leurs enfants mais ne peuvent jamais vraiment se sentir chez eux parce qu’ils sont là pour un temps limité.

Conscience sociale

Les romans de Mikaël Ollivier et Gaël Aymon débutent sur le même constat. Il y a un avant et un après. Ils ne sont radicalement plus les mêmes.

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A son retour, Hugo, qui a désormais 15 ans, éprouve beaucoup de difficultés à se réadapter à la vie en métropole. Il se sent mal à l’aise avec ses camarades de collège, lui qui ignore désormais les codes, quelles expressions, jeux, séries TV sont à la mode. Des tendances qui lui apparaissent désormais sans intérêt, ridicules. Il a la sensation de vivre à côté de lui, et des autres. Tout ce mal-être se cristallise autour d’un événement. Il accompagne sa grand-mère pour faire les soldes. Il est choqué par les slogans racoleurs des publicités (« Tout doit disparaître ! »), la frénésie des acheteurs, qui font la queue des heures avant l’ouverture, qui courent en criant dans les rayons et jouent des coudes pour un produit.

Au collège, c’est pire. La dictature des marques lui file la nausée. Il se met à lire et à se forger une conscience sociale où valsent dans sa tête les mots «surconsommation », « altermondialisation », « libéralisme », « marketing scolaire », « décroissance »… Pour marquer sa révolte, il va s’acheter des baskets 100% équitables et crée un blog anti-pub.

Pour Maximilien, c’est sa rencontre avec Dolly, étudiante en droit birmane, impliquée dans un mouvement contestataire, qui va l’aider à ne pas devenir comme son père, dont l’entreprise s’est rendue complice de l’expropriation de paysans pour construire un barrage. «Chaque geste, chaque action quotidienne prenait un nouveau sens », explique-t-il. Devenu adulte, occupant un poste important, il n’a jamais oublié.

Désapprendre sa vision du monde 

Cette expérience de l’ailleurs n’a pas fait que bouleverser leur vie, elle a construit les hommes qu’ils sont devenus. Quand le père d’Hugo demande avec un « savant dosage d’inquiétude, d’exaspération, de défi, de mépris, de déception et d’amour » ce qu’il veut devenir, Hugo se dit qu’il veut être un homme libre.

Je n’ai appris l’existence du mot « ethnocentrisme » qu’au cours de mon passage (trop bref) chez les militants d’Amnesty International. L’ethnocentrisme, je l’ai compris comme un regard qui se forge à notre insu, qu’on considère comme normal. Des œillères donc. Quand je l’ai découvert, le sol a un peu tremblé sous mes pieds. 

Se rendre à l’étranger, tenter d’y habiter, de rencontrer les gens qui y vivent, c’est changer d’angle de vue. Désapprendre sa vision du monde pour réapprendre une perception plus juste. Probablement l’expérience existentielle la plus puissante qu’il m’ait été donné de vivre.


Vous avez vécu à l’étranger ? Des lectures vous ont aidé au cours de cette expérience ? Partagez vos conseils dans les commentaires ou envoyez un témoignage à mathieu.deslandes@bookwitty.com


Photos : extraits de Paradis amers, de Christian Faure, l'adaptation en téléfilm de Tout doit disparaître.

Perrine Parageau est titulaire d'un doctorat sur le récit d'enfance contemporain. Spécialisée en littérature de jeunesse, elle travaille pour l'édition et la presse écrite.

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