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Etel Adnan, territoire infini

Sabyl Ghoussoub By Sabyl Ghoussoub Published on September 12, 2017

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This article was updated on October 26, 2017
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Etel Adnan (G. Martinez)

En phonétique, Etel Adnan s'écrit Etel 3adnan. Le 3 exprime le 'ayn, l'une de ces fameuses lettres de l'alphabet arabe si difficile à prononcer pour les non-arabophones.

J'aime répéter son prénom et son nom. Ils se lient entre eux, se fondent l'un dans l'autre. C'est un peu mon Kyrie eleison. Etel Adnan. Etel Adnan. Etel Adnan.

« Pauvre Etel, elle est si bien mais son père est musulman », répétait sans cesse une sœur de l'école de la Charité au Liban où la petite Etel étudiait en français. Née à Beyrouth, d’une mère grecque chrétienne et d’un père syrien musulman, elle a grandi en parlant le grec et le turc dans une société primordialement arabophone. Etel Adnan est à elle seule une tour de Babel. 

De Paris à Beyrouth en passant par la Californie, Etel Adnan a écrit. Écrit sur ces villes et leur climat dans Au cœur du cœur d’un autre pays, sur les petits riens du quotidien qui mènent parfois au grand sujet de la guerre : « Il y a toujours une décision à prendre : qu'il s'agisse de déclarer une guerre, ou d'acheter un morceau de savon, l'opération mentale est identique. Les résultats le sont aussi. Les guerres ne sont-elles pas, après tout, des opérations de nettoyage ? »

«Femme révoltée et femme dans la sagesse»

En terme d’opérations de nettoyage, le Liban a été à l’avant-garde des monstruosités. De 1975 à 1991, les Libanais se sont extirpés, égorgés, zigouillés entre eux et entre arabes. Des corps traînaient derrière des voitures dans tout Beyrouth. On faisait le tour du tier-quar en BM comme certains se pavanent avec leurs nouvelles jantes. Une Marlboro rouge au bec, ça gueulait vitre ouverte : « Eh Charbel ! Tu le mates un peu ce petit musulman accroché à la corde derrière. Pas mal, non?». Parfois Charbel remplaçait Ali et le chrétien, le musulman. 

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Au milieu de ces horreurs, des hommes et des femmes essayaient de se frayer un chemin. Comme Sitt Marie Rose. Etel Adnan l'a rencontrée lors de réunions autour du féminisme au Liban. « À l'époque, le féminisme au Liban était un féminisme de base. Que les femmes soient mieux rémunérées, pas battues. » De cette rencontre, elle a écrit un roman, Sitt Marie Rose, l'histoire de cette femme prise dans les filets de la guerre civile libanaise. Directrice d'une école pour enfants handicapés, elle luttait pour la justice sociale et la libération de la femme arabe. Elle défendait les Palestiniens, elle, la chrétienne, au grand dam de sa communauté. Dans le roman, ça donne ça :

« Elle est chrétienne, elle est passée au camp musulman. Elle est libanaise, elle est passée au camp palestinien. [...] Nous devons la supprimer comme tout autre ennemi. Je m'appelle Tony et je ne m'appellerai jamais Mohammad. C'est aussi clair et inévitable que la succession des heures. » 

Et l'ami de Tony d'ajouter : 

« Ce ne sont pas les femmes qui manquent. Une de moins, ce n'est rien sur 30 000 morts. Et puis nous, on ne fait pas de prisonniers. Elle n'avait qu'à ne pas choisir d'être de l'autre côté. Ils veulent être palestiniens, de gauche, musulmans, que sais-je ? Et quoi encore ? Ils occupent notre pays et elle va les aider ! Dans n'importe quel pays du monde un traître est un traître. »

Tania Hadjithomas Mehanna, son éditrice libanaise, parle de l'écrivaine en ces termes : « Elle est femme révoltée et femme dans la sagesse. Elle est femme libérée et femme qui se bat. Elle est dans l’Amérique, dans la France, dans la Grèce et elle est dans le Liban et dans ce monde arabe dont elle parle si bien. Elle est de toutes les batailles et de toutes les victoires. »

Palette passerelle

Il faut l'écouter parler d'identité : « À la question “qui êtes vous ?”, vous ne pouvez pas répondre “je suis”. Même Descartes a dit : “Je pense donc je suis”, il n'a pas dit “je suis"... »

Il faut la lire sur l'éducation, les fils métalliques, les pommes du jardin, le temps qu'il fait ou la politique : « Quand les dieux se prenaient pour des êtres humains, les humains se permettaient de croire qu'eux aussi étaient devenus divins. Depuis, il n'y a pas plus de paix entre ciel et terre », écrit-elle dans Au cœur du cœur d'un autre pays.

Tous les sujets et les formes l’intéressent. Elle est aussi peintre. Le 27 novembre 2016, Libération titrait à propos d'une exposition de ses huiles sur toiles et leporellos « Etel Adnan, palette passerelle entre Proche-Orient et Occident ». Les artistes issus du Moyen-Orient sont souvent réduits à être des ponts, des passerelles ou, allons-y gaiement, des bateaux, des petites barques, des paddle.

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Non, Etel Adnan, Amin Maalouf, Orhan Pamuk, pour ne citer qu'eux, ne sont pas des ponts mais des territoires à eux seuls. Celui d'Etel, un territoire infini. « Je me place au centre des choses. J'écris à partir du noyau d'un atome. Du sang bat dans mes oreilles. Une chaleur sèche émane de mes nerfs. Une pression tente de pousser mes yeux devant moi ; ils veulent voyager seuls. Mon lieu : des autoroutes, des trains, des voitures. Une route après l'autre, de rivage en rivage. De Beyrouth à la mer rouge. D'Aden à Alger. De l'Oregon à La Paz. »

D’une terre à l’autre, elle échange dans Des villes et des femmes. Neuf lettres adressées à Fawwaz Traboulsi, un ami historien vivant au Liban. À l’origine, Etel doit lui envoyer un écrit sur le féminisme pour la revue Zawaya mais très vite, elle renonce et raconte ce qui lui est donné à observer. En deux années, Etel Adnan écrira de Barcelone, Aix-en-Provence, Skopelos, Berlin, Beyrouth, Murcie, Amsterdam, Rome.

« En sortant de chez moi pour aller à l’hôtel, je vois les jeunes Grecs arriver au disco, les fils des paysans, les fils des îles, les jeunes vacanciers athéniens… Une nuée de motocyclettes converge vers la petite rue pavée de dalles bleutées. Les filles arrivent de leur côté, seules ou par deux ou trois. Dedans, la musique va emprisonner tout ce monde, le fondre dans son rythme. Il n’y a à ces musiques qu’un grondement barbare, stupéfiant. Aucun amour ne peut s’exprimer en un tel lieu. À peine le désir. »

L’absence de perception d’amour l’attriste car Etel est une femme amoureuse. De Paris, de la Grèce auxquelles elle a consacré les textes Paris mis à nu et Delphes et Kiato mais surtout de la vie, des gens et de la nature. Cela peut paraître dérisoire ou enfantin mais après l’avoir lue, on ne marche plus dans les rues, on ne s’assoit plus dans un café, on ne voyage plus de la même manière.

Une école d’écriture à elle seule

Chez elle, pas une fioriture, pas un mot de trop, elle va à l’essentiel. Chaque phrase a son importance. Etel est une école d’écriture à elle seule.

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On me reproche souvent de tomber amoureux de tout et n’importe quoi, surtout ma petite amie. J’ai toujours bafouillé pour me justifier mais après avoir lu Le prix que nous ne voulons pas payer pour l’amour, je déclamerai du Etel Adnan : 

« Amoureux, on devient un oiseau : l’on tend le cou et entend un chant que l’on n’attendait pas. On est sans voix. Mais ils sont bien plus nombreux ceux qui ne sont pas prêts à risquer leur vie pour un tel moment. Ils ne risqueraient même pas moins que cela, ils ne bougeraient pas. Ils sont effrayés, ils préfèrent rester dans leur médiocrité. On peut les comprendre : l’amour sous toutes ses formes est la chose la plus importante à laquelle nous soyons jamais confrontés, mais la plus dangereuse aussi, la plus imprévisible, la plus chargée de folie. Cependant, c’est le seul salut que je connaisse. » 

Illustrations © Etel Adnan / Courtesy Galerie Lelong & Co :

  •  Sans titre, circa 1975. Pastel sur papier. 
  • Sans titre, circa 1975. Pastel sur papier. 
  • Sans titre, circa 1970. Pastel sur papier.  
  • Couverture : A Tremendous Astronomer I, 2016. Encre et pastel sur papier.
D'une mère née au Liban et d'un père au Ghana, Sabyl a grandi à Paris sous la coupe d'une mama capverdienne. Photographe et chroniqueur, il a été entre 2011 et 2015 directeur du festival du film ... Show More

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