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Éric Sadin, pour en finir avec la siliconisation du monde

Sidonie Mézaize By Sidonie Mézaize Published on December 19, 2017

À l’occasion des 15 ans de la librairie associative et autogérée Quilombo, située dans le 11ème arrondissement de Paris, j’ai retrouvé Cédric Biagini, l’un des fondateurs, également graphiste et éditeur aux éditions L’échappée, créée en 2005.

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À l’origine du catalogue de L’échappée : l’envie de réunir « des livres qui vivent, durent, s’installent et poursuivent une histoire ». En témoignent les nombreuses publications de la maison, parmi lesquelles on retrouve des critiques du capitalisme et des nouvelles technologies (collection « Pour en finir avec »), des grands textes de fiction oubliés (la collection « Lampe-Tempête » qui donne à (re)découvrir des auteurs comme Jacques Yonnet, Malcolm Menzies ou Emmett Grogan), et des ouvrages graphiques exigeants (collection « Action graphique »).

Auteur phare de la maison, le philosophe Éric Sadin étudie et questionne les évolutions du numérique ainsi que son impact sur nos vies et nos sociétés. Cédric Biagini a choisi de nous présenter son travail.

Quelle est selon vous la meilleure manière de présenter Éric Sadin ?

Je dirais que c'est un intellectuel, au sens où il tente de penser le monde d'aujourd'hui en ayant recours à diverses approches, théoriques et plus pragmatiques, tout en créant une œuvre vraiment originale, avec un ton et un regard très singuliers. C'est d'ailleurs quelqu'un qui a un parcours atypique. Il ne vient pas du monde universitaire ou journalistique mais de celui du théâtre et des arts. En parallèle à ses livres théoriques, que nous publions, il construit une œuvre littéraire, elle aussi en perpétuel mouvement et recherche. C'est quelqu'un de bouillonnant, toujours curieux, qui essaie d'appréhender les processus sociaux à l'œuvre en se dégageant complètement de la doxa. De ce point de vue, c'est une personne rare dans une époque aussi moutonnière que la nôtre.

Que raconte son œuvre ?

Il y a différentes facettes, mais il est surtout connu par sa critique de la numérisation de la société qui opère partout et à grande vitesse. Il a créé une expression qui est aussi le titre de son dernier ouvrage et qui résume bien l'état de ses réflexions : la silicolonisation du monde. Soit la tentative par les entreprises de la Silicon valley, et par celles qui partout reproduisent leur modèle et véhicule leur esprit, de tirer profit du moindre de nos gestes, par l'intermédiaire des objets connectés et de l'intelligence artificielle. Il n'hésite pas à considérer cette offensive, massivement soutenue par les classes politique, économique et culturelle, comme une remise en cause de l'humanisme, augurant un nouveau modèle civilisationnel. Ce technolibéralisme, fondé sur l'organisation algorithmique de la société, nous dessaisit de notre pouvoir de décision et ne cesse de nous reléguer.

Comment décririez-vous son approche ?

Elle est incontestablement théorique, même si elle s'appuie sur un suivi quotidien de la frénésie innovatrice. Éric Sadin créé des concepts forts, prend une distance critique par rapport aux discours exaltant les nouvelles technologies. Ses livres se caractérisent aussi par une écriture ciselée. Chaque phrase est mûrement réfléchie et travaillée, à mille lieux de l'« essayisme » qui participe de l'appauvrissement de la langue. Celle d'Éric Sadin est élégante, complexe juste ce qu'il faut pour comprendre des phénomènes qui le sont tout autant. Chaque mot sonne juste.

Avant de l'éditer, j'étais un de ses lecteurs. Et moi-même j'ai beaucoup réfléchi et écrit sur les nouvelles technologies, phénomène difficile à appréhender tant il faut réussir à se dégager des lieux communs, qui sont dans ce cas d'une force redoutable. Mais aussi parce que le numérique touche toutes les dimensions de nos existences et qu'il le fait très rapidement. Malgré cela, Éric Sadin réussit à synthétiser en une phrase ce que je mettais un paragraphe à expliquer. J'étais donc très admiratif de la puissance de son propos.

Et un jour, juste avant de partir en vacances à Noël 2012, j'ai reçu un courriel de sa part me demandant de l'appeler. Suite à des désagréments avec son éditeur, il souhaitait me proposer un manuscrit, celui qui deviendra L'Humanité augmentée et paraîtra à L'échappée en mai 2013. Quel beau cadeau de Noël ce fut que de pouvoir devenir l'éditeur d'un auteur que l'on apprécie tant !

Par rapport à « vos » autres auteurs, qu'y a-t-il de singulier dans votre relation de travail avec Éric Sadin ?

Beaucoup de choses car c'est un personnage hors norme ! Nous en sommes à trois livres publiés ensemble et nous préparons le quatrième. C'est un gage de fidélité de la part de quelqu'un qui vend beaucoup. J'apprécie qu'il reste chez un éditeur indépendant alors que de nombreuses portes lui sont ouvertes. Attitude hélas trop rare. Bref, c'est un autre débat...

Nous travaillons en étroite collaboration. Hormis son premier titre à L'échappée, dont j'ai parlé, nous avons élaboré les suivants ensemble, en réfléchissant dans une belle complicité aux thèmes à aborder et au ton à donner au livre, de même qu’à des choses aussi déterminantes pour la vie d'un ouvrage que sa date de parution et sa promotion. En effet, Éric Sadin est un grand professionnel qui connait la chaîne du livre et se consacre désormais entièrement à l'écriture et à ses interventions. Il est certes très exigent avec notre équipe mais sait aussi écouter et respecte le travail de chacun. Comportement que l'on ne retrouve pas toujours, même chez des auteurs nettement moins « capés »...

Et surtout, c'est un auteur qui défend ses livres et ses idées dans l'espace public. Il est extrêmement sollicité par les médias et pour des interventions, il se jette dans l’arène parfois jusqu'à l'épuisement. C'est quelqu'un de convaincu qui se bat, va à contre-courant et a, il me semble, une audience croissante.

Par quel(s) livres(s) faut-il commencer si l'on veut découvrir son travail ?

Par La Silicolonisation du monde, paru en 2016. 

Quel est le plus grand malentendu à son sujet ?

L'échappée est une maison d'édition qui fait, pour aller vite, une critique radicale du capitalisme et des nouvelles technologies. Éric Sadin ne venant pas de cette sphère-là, quand il est arrivé chez nous, des gens proches ont pu nous reprocher d'éditer quelqu'un de trop « modéré », voire de « post-moderne » (idée complètement saugrenue !). Modéré, il l'était, en tous cas sûrement plus que d'autres de nos auteurs. Mais 1. L'échappée n'a jamais eu pour vocation de ne publier que des gens partageant complètement sa vision du monde ; 2. on peut exprimer des idées vraiment à contre-courant sans en appeler à l'insurrection – je crois même que c'est souvent le cas ! ; 3. La pensée d'Éric Sadin est en constante évolution, il a au fil des années musclé son discours. Parti d'une critique des nouvelles technologies centrée sur les questions de surveillance – devenues depuis la tarte à la crème de la fausse dissidence –, il en est arrivé à faire une critique sans concession du modèle civilisationnel qu'elles construisent.

De quels autres auteurs peut-on le rapprocher ?

Nous avons publié à L'échappée de nombreux auteurs sur des thématiques proches. Notamment des américains comme Sherry Turkle (Seuls ensemble) ou Nicholas Carr (Remplacer l'humain). Des Français comme Marc Perelman (Smart stadium) ou Pièces et mains d'œuvre. Chacun a son approche, sa sensibilité, mais tous participent d'une critique de la manière dont les nouvelles technologies recomposent le monde.

On peut inscrire ses réflexions dans la perspective plus large de la critique de la société industrielle qu'ont mené des grands auteurs comme Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Lewis Mumford... Nous tentons, en publiant Éric Sadin et d'autres, de poursuivre leur œuvre et de continuer à faire vivre leur esprit de résistance.

Comment contribue-t-il à renouveler les sciences humaines ?

Je ne sais pas s'il renouvelle les sciences humaines, quoique son approche et son écriture soient originales, mais il est une des rares voix vraiment critiques qui s'élève aujourd'hui, dans un contexte où les intellectuels et les politiques ont renoncé à s'opposer au triomphe de la raison numérique.


Photo de couverture : © Stephan Larroque

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Fondatrice de la librairie française de Bucarest, Kyralina, j'ai vécu six ans en Roumanie. Aujourd'hui je travaille à Bookwitty, à Paris.

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