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Éric Plamondon : « Taqawan est ma baleine blanche »

Sidonie Mézaize By Sidonie Mézaize Published on January 16, 2018

Éric Plamondon a eu plusieurs vies : journaliste de formation, il est passé par l’enseignement supérieur, la communication et le graphisme. Il s‘est frotté à plusieurs métiers avant d’écrire son premier roman, à 40 ans. S’il est venu au roman sur le tard, il a toujours fait de l’écriture et de la littérature des constantes de son parcours. Grand lecteur de Melville et de Brautigan, il a étudié la littérature à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) et consacré son mémoire à Moby Dick.

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Éric Plamondon (© Rodolphe Escher)

Installé près de Bordeaux depuis 20 ans, ce québécois d’origine a publié aux éditions Le Quartanier une trilogie intitulée 1984, dans laquelle il met en scène trois figures du XXe siècle : Johnny Weissmuller (Hongrie-Hollywood Express), Richard Brautigan (Mayonnaise) et Steve Jobs (Pomme S). La trilogie fut publiée en France aux éditions Phébus. S’en est suivi un court roman Ristigouche. Éric Plamondon a également publié un recueil de nouvelles, Donnacona.

De la baleine de Moby Dick au saumon, il n’y a qu’un pas et voilà qu’en janvier 2017 sort en France chez Quidam éditeur le roman Taqawan (qui signifie « saumon » en langue micmaque). Il y est question de ségrégation, des violences dont sont victimes les Indiens Mig’maq, des événements tragiques de juin 1981 à Ristigouche, mais aussi de l’amnésie de la société québécoise sur son histoire. Et bien sûr, il y est aussi question de saumon, lequel remonte tranquillement le cours de la rivière pour revenir sur le lieu de sa naissance. Ce saumon si convoité qu’il en est devenu pomme de la discorde. 

J’ai retrouvé Éric Plamondon autour d’un café, à l’occasion de la sortie de son livre en France. Il m’a parlé de Taqawan, mais aussi d’électromagnétisme, de pêche, de voyage en camping-car, de son rapport à la littérature, et de baleine, évidemment.

Quel est ton rapport à la littérature ?

Il se résume à une phrase de Kundera qui m’a suivie toute ma vie : « le roman, c’est la sagesse de l’incertitude ». Cela me renvoie à mes études en sociocritique littéraire à l’UQAM. C’est là que j’ai découvert les travaux de Marc Angenot, qui en est l’un des théoriciens, et ça a été une révélation. Cette discipline explique que le roman est traversé par l’ensemble des savoirs et des discours de la société à un moment donné. C’est à associer à ce que le grand théoricien du roman Mikhaïl Bakhtine appelle « le dialogisme ». Ça consiste à rassembler en un même endroit différents discours, à les mettre ensemble, à les confronter et, de leur frottement, voir ce qui émerge. La littérature est le seul endroit où l’on nous présente un ensemble de savoirs et de discours sur le monde sans nécessairement porter de jugement, sans vouloir imposer des hiérarchies. Le roman ne juge pas, il met en présence et du coup, confronte. Angenot écrivait : « La littérature est à concevoir comme un supplément du discours social. Son moment est un après-coup, ce qui peut faire d'elle un trouble-fête. » J’apprécie l’écriture par fragments qui reflète la polysémie du roman.

En quoi est-ce aussi passionnant ?

J’ai fait mon mémoire sur la figure de l’électromagnétisme dans Moby Dick. L’électricité est apparue aux États-Unis au XIXe siècle pendant que Melville écrivait Moby Dick et son roman en est littéralement traversé. Le capitaine Achab est frappé par un éclair et il en garde une cicatrice sur tout le corps. Il a aussi une jambe de bois, ce qui n’est pas sans rappeler la créature de Frankenstein de Mary Shelley, un autre livre où l’électricité est un élément central. Melville est sans doute l’un des premiers à concevoir le corps comme électrique. D’ailleurs le champ sémantique qu’il utilise dans Moby Dick est très lié au champ magnétique : la baleine attire Achab comme un aimant.

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Tout cela pour dire que c’est ce sujet qui m’a particulièrement intéressé dans le roman de Melville et que c’est sa polysémie même qui en fait un aussi grand texte : on peut trouver de tout dans Moby Dick. Ceux qui veulent y voir une dimension christique, homosexuelle, féministe, ou même un lien à la numérologie, y trouveront leur compte.

Est-ce que le roman serait porteur d’une intention, voire d’une mission ?

Le roman porte une envie de totalité, un désir de comprendre le monde. Je pense que la littérature est le plus bel outil de connaissance du monde. Ce n’est pas un hasard si les premières pages de Moby Dick sont des citations consacrées à la figure de la baleine, rapportées par un bibliothécaire mentionné par l’auteur.

Ceci étant, le côté fun du roman, c’est de pouvoir s’éparpiller. Le roman est le seul lieu où l’on peut se permettre d’être généraliste sans que ce soit mal vu.

Qu’est-ce qu’un bon livre ?

On parle souvent de l’émotion ressentie par le lecteur, mais ça ne suffit pas pour faire un bon livre. Je crois qu’on reconnaît un très bon livre parce qu’il nous fait réfléchir et aussi parce qu’il nous inhibe. C’est pour ça que j’ai attendu aussi longtemps pour écrire mon bouquin ! J’ai dû arrêter de lire car trop d’auteurs me fascinaient et cela m’empêchait d’écrire. Je me disais : comment écrire après eux ?

Brautigan, notamment, est un auteur qui semble t’avoir beaucoup influencé.

Plus encore, c’est la rencontre littéraire de ma vie. La pêche à la truite en Amérique est un vrai-faux roman. Brautigan se joue des codes : il passe de la poésie au polar, de l’essai scientifique au roman d’amour et érotique. C’est l’illustration parfaite de ce qui compose la littérature.

Pourquoi cette fascination pour la pêche ?

Je dis souvent, un peu à la blague, que les trois plus grands romans américains sont des histoires de pêche : Moby Dick de Melville, Le vieil homme et la mer d’Hemingway et La pêche à la truite en Amérique de Brautigan. Trois gros poissons ! Taqawan est en quelque sorte ma baleine blanche. Une baleine que je poursuis encore. D’ailleurs, le titre provisoire de mon prochain livre est Balea

Est-ce que ton livre porte un message écologique ?

Je laisse cette réponse aux lecteurs. J’ai grandi à la campagne. La nature est importante pour moi de par mon histoire personnelle. Ça transpire sûrement dans mon roman.

Comment est née l’idée de ce livre ?

Le point de départ de Taqawan, c’est mon ignorance. Pour moi, le roman est un objet de connaissance. J’ai besoin d’apprendre quand j’écris. J’ai donc fait des recherches, mené mon enquête.

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Taqawan est en quelque sorte le roman de la rédemption. J’avais besoin de payer ma dette vis-à-vis des Amérindiens, vis-à-vis de tout ce que j’ignorais d’eux et d’une certaine manière de tout ce qu’on m’avait caché. Il a fallu que je vienne vivre en France pour réaliser qu’il y avait des autochtones au Québec ! À mon arrivée, tout le monde pensait que je savais plein de choses sur les Indiens. J’ai ainsi compris que la plus grande violence qu’on avait faite aux Premières Nations, c’était non seulement de les avoir malmenées, mais surtout de les avoir effacées de notre mémoire collective.

Je suis allé à Ristigouche pour la première fois durant l’été 2012, alors que cette réserve se situe à seulement cinq heures de Québec. En 30 ans de vie au Québec, je n’en avais jamais entendu parler ! Si j’étais resté là-bas, je n’aurais sans doute jamais osé écrire sur ce sujet.

Quelle fut la réception de ton livre au Québec ?

Taqawan connaît un beau succès mais la critique mentionne peu le côté révolte et résistance dont traite le roman. La plupart des lecteurs sont contents qu’on aborde enfin ce sujet, ils semblent apprendre quelque chose. D’autant qu’au Québec, une parole solidaire émerge depuis quelques années. À son arrivée au pouvoir, Justin Trudeau a débloqué 8 Milliards de dollars pour les réserves canadiennes. Une action nécessaire quand on mesure l’urgence de la situation : un des plus forts taux de suicide dans le monde se situe dans les réserves au Canada…

Y a-t-il une prise de position de ta part dans ce livre, une certaine forme d’engagement ?

Dans mes livres, j’essaie toujours de transcrire le point de vue de tout le monde. Je ne suis pas là pour donner des réponses mais pour poser des questions. Je ne cherche pas à écrire un pamphlet. Qu’on parle de cette situation, c’est déjà beaucoup.

En réalité, plus encore que les faits, c’est l’amnésie des québécois sur ce pan de leur Histoire qui me frappe. Je me suis emparé de ce sujet pour tisser une toile qui me permet de faire un voyage dans l’Histoire du Québec. Comme le saumon, je suis remonté à la source pour comprendre mon pays.

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À propos de source, comment vis-tu ta double culture ?

En tant que québécois, j’ai déjà l’habitude d’être tiraillé entre deux cultures. En arrivant en France, j’ai réalisé qu’il y avait parfois moins de différences entre Montréal et Bordeaux qu’entre Montréal et Toronto ! À Toronto, par exemple, personne ne connaissait Georges Brassens. En venant vivre en France, j’ai réalisé que tout en étant d’abord francophone, j’étais aussi très américain. Les premiers découvreurs de l’Amérique étaient francophones, on l’a un peu oublié au Québec. Nous ne sommes pas juste les cousins français. Cela m’a pris du temps mais aujourd’hui, je ne suis plus gêné de dire que je suis américain.

Taqawan repose sur un ensemble de fragments qui relatent l’histoire de différents points de vue, jusqu’au basculement final. Comment construis-tu ton récit ?

Quand je fais des recherches pour mes livres, ça part dans tous les sens. Je ne sais jamais comment un livre que je commence va finir. J’écris beaucoup, je jette beaucoup. Mon plan se fait au montage. J’ai travaillé quelques années en vidéo, du coup je fais un peu la même chose avec l’écriture, je regarde les rushs et je ne garde que l’essentiel. Dans Donnacona, j’ai peu jeté car le plan était déjà là, ça parlait de mon enfance. Dans Taqawan, le livre a pris un tournant qui m’a moi-même surpris. J’en étais très heureux.

Quels sont tes projets ?

J’ai fini un cycle. Comme Brautigan, j’ai envie d’aller ailleurs, de découvrir d’autres choses. Je veux apprendre, continuer à découvrir des styles. Je suis curieux de tout. Et la chance d’un écrivain, c’est qu’il peut écrire plusieurs livres.

Quel serait ton conseil pour quelqu’un qui souhaite commencer à écrire ?

Je vais animer mon premier atelier d’écriture dans quelques semaines. Mon objectif est de réussir à désinhiber les étudiants et de leur faire comprendre l’importance du travail journalier. Leur apprendre qu’il faut savoir se laisser aller, sans peur d’être jugé et leur rappeler ce qu’écrivait Baudelaire : « L'inspiration est décidément la sœur du travail journalier ». Il faut écrire tous les jours, même si ce n’est qu’une ligne.

J’ai écrit mon premier livre à 40 ans. Avant cela, j’ai traduit un livre de Brautigan que j’ai découvert dans une librairie aux États-Unis, An unfortunate woman justement pour me plier au travail journalier, juste pour moi. C’était un exercice parfait, je voyais mon travail avancer concrètement tous les jours, c’était très satisfaisant. Pendant que je traduisais, j’ai réalisé que ce texte n’était pas un inédit mais qu’il avait déjà été traduit et même publié en français (sous le titre Cahiers d’un retour de Troie) avant de paraître en anglais ! Ce n’était pas grave, cela m’avait mis le pied à l’étrier. 

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Couverture et illustrations : © Rockwell Kent (extraites de Moby Dick et Wilderness : A Journal of Quiet Adventure in Alaska). 

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Fondatrice de la librairie française de Bucarest, Kyralina, j'ai vécu six ans en Roumanie. Aujourd'hui je travaille à Bookwitty, à Paris.

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