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Éric Neuhoff : les copains d'abord

Jean-Baptiste Gendarme By Jean-Baptiste Gendarme Published on April 6, 2017

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Toujours amusant de se plonger dans le Journal de Jacques Brenner – écrivain, critique littéraire, rédacteur en chef de plusieurs revues littéraires et un des piliers des éditions Grasset dans les années 90. 

Dans le tome V, à la date du 17 janvier 1990, Brenner rapporte des propos de Patrick Besson sur son camarade Éric Neuhoff : 

« Pour lui, ce qui compte, c’est surtout l’amitié : les copains d’abord. Pour moi, ce sont les femmes. »

Dans les milieux autorisés (comme on ne dit plus), l’amitié entre Besson et Neuhoff n’est un secret pour personne. Un article du Figaro de 2007 nous apprend qu’ils se sont rencontrés au printemps 1980 au café Cluny, à Paris, « à l’angle des boulevards Saint-Germain et Saint-Michel ». Le café a disparu, précise le journaliste. 

Âgé de 24 ans, Éric Neuhoff n’a pas encore publié mais écrit des critiques littéraires dans Le Quotidien de Paris. Il vient d’encenser le roman de Patrick Besson (Lequel ? La Maison du jeune homme seul ?). Toujours est-il qu’ils prennent un verre. Ils ont le même âge, pas le même parcours. Besson publie son premier roman à 18 ans, avant même d’avoir le bac. On est en 1974. On fume des gitanes sans filtre, Coluche apparaît à la télé avec sa célèbre salopette et son t-shirt jaune, le nouveau président s’appelle Giscard et toutes les filles se prénomment Françoise (ou Martine). 

Il aurait préféré être Sagan

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En voyant qu’un jeune homme de son âge publie son premier roman, Neuhoff qui, depuis quelques années, a des velléités d’écrivain, se dit qu’il est temps de se bouger. Son premier roman Précautions d’Usage (La Table Ronde) paraît en 1981. Est-il content ? Certainement, mais il aurait préféré être Françoise Sagan. Comprendre : publier jeune (et non : avoir du succès). 

Il continue d’écrire (à ce jour, une vingtaine de livres), et travaille pour la presse. Les lecteurs du Figaro peuvent le lire toutes les semaines dans Le Figaro littéraire (coup de coeur littérature étrangère) et dans le Figaro magazine (à propos de cinéma) et dans Madame (une chronique libre). On l’entend au Masque et la Plume. Peut-être peut-on le voir aussi dans une émission à la télévision (faudrait faire une recherche).

Depuis quelques années, ses livres sont courts et se lisent d’une traite. (Pas ses meilleurs.) Neuhoff serait-il un brin paresseux ? Il le reconnaît : plutôt qu’écrire, il préfère lire un bon bouquin, voir un vieux film ou retrouver des copains. Qui lui en voudrait ?

Dans une interview, en 2015, il évoque un projet qu’attend son éditeur « depuis des siècles » Lui qui connait le poids des mots, s’est laissé emporter. « Des décennies » aurait sans doute suffit. Ce livre paraît enfin, chez Albin Michel. Son titre : Costa Brava.

Espagne, années soixante

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Le narrateur emmène ses enfants sur la Costa Brava pour les vacances. Ils ne sont pas tellement emballés. D’emblée, ils préfèrent la piscine de l’hôtel à la mer. Il entreprend alors de leur expliquer ce qu’il a connu ici, dans les années 60-70. La barbe ! pourrait se plaindre l’un d’eux. « Moi, je leur parle de l’Espagne. Comment leur dire que, non, ça n’était pas juste des vacances ? Qu’y avait-il de plus, alors ? Qu’y avait-il de mieux ? Il faut voir ce que c’était, aussi, l’Espagne au début des années soixante. » 

Évidemment que c’était différent. Les souvenirs ont une fâcheuse tendance à tromper. Canyelles, on comprend vite que ce n’est pas n’importe quoi. 

« Souvent, j’ai envie de me présenter ainsi : j’ai la cinquantaine et pendant presque vingt ans j’ai passé mes vacances sur la Costa Brava. » 

Une carte de visite comme une autre.

Les souvenirs jaillissent. Les enfants s’en moquent pas mal. La famille est au bord de l’éclatement. Après les vacances, Clément et Frédérique iront vivre avec leur mère. 

Pêche aux poulpes

Pour ne pas penser à demain, rien de mieux que de se tourner vers hier. Il a neuf ans quand ses parents arrivent sur la Costa Brava. À cet âge, on n’a pas de souci pour se faire des amis autour d’un pâté de sable. Les parents laissent encore les enfants disparaître seuls sur la plage ou en mer. Ce n’était pas forcément mieux qu’aujourd’hui où on n’ose plus les quitter des yeux quinze secondes. 

Les étés passent, chacun grandit, expérimente, s’émancipe. On délaisse la pêche aux poulpes pour les bras des filles en bikini. On sort en boîte et vide les verres de Marie Brizard en écoutant Neil Young. Les soirées s’organisent sans effort. La jeunesse, quoi. Les enfants oublient souvent que leur père n’a pas toujours été ce raté qu’ils jugent au quotidien. Il serait temps qu’ils s’en rendent compte.

« Tous les gens ont une histoire et je voulais qu’ils connaissent la mienne. Pendant longtemps, j’ai eu l’impression que rien de ce qui m’arrivait en dehors de Canyelles n’importait vraiment. » 

Histoire, certes banale, n’ayons pas peur de le dire. Mais tous les auteurs ne sont pas capables de tenir un lecteur en haleine sur près de 300 pages grâce au seul charme de leurs évocations. 

Maillots de bain

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Éric Neuhoff a l’habitude de regarder derrière son épaule. Dans Comme hier (Albin Michel, 1993), son narrateur n’avait pas 50 ans mais 36. Il allait avoir un enfant. Devenir père, c’était pour lui inimaginable. Les souvenirs s’égrènent aussi en courts paragraphes. L’Espagne revient souvent. Une phrase : « J’ai détesté mon adolescence. Pourtant elle continue à m’obséder. » Seule la littérature pouvait lui permettre de prendre sa revanche. Dans Barbe à papa (Belfond, 1995), il revisite aussi son enfance alors que son deuxième fils vient de naître. La Costa Brava n’est pas loin non plus. Son père y a fait enterrer son chien à l’arrière d’une grande plage.

Dans Costa Brava, le narrateur fréquente Antoine, Daphné, Charles, Bénédicte. 

« Mes compagnons de toujours, immuables, intrépides, éternels. » 

Leur amitié a survécu à l’âge adulte. Mais pas la ville. En se baladant avec ses enfants, il constate que les discothèques sont devenues des boutiques de maillots de bain. 

« Vieux punks nostalgiques »

Chacun a suivi son destin. Charles est avocat, Antoine, médecin, Daphné, actrice. Lui est architecte. Et Bénédicte ? Je ne sais plus. Elle a décidé de vivre ici, à Canyelles. Aujourd’hui, quand ils se retrouvent, ils boivent du champagne et dansent sur Patti Smith, « comme de vieux punks nostalgiques ». Le présent de ce quinquagénaire n’a rien de flamboyant. On comprend son besoin de se plonger dans ses souvenirs. Et on le suit avec un réel plaisir.

Quelques phrases et on sait où l’on se trouve : dans un livre de Neuhoff. Déjà, son nom est sur la couverture – conseil : après avoir acheté le livre, séparez-vous vite de l’affreuse jaquette de l’éditeur. Neuhoff, c’est avant tout un style : phrases courtes et détails qui font mouche. Il est sans doute à son meilleur avec ce roman. Rien n’échappe à son regard et il parvient à rendre les atmosphères et les décors, sans en faire des tonnes. L’économie de mots, comme toujours. L’un de ses talents. 

Les heures creuses de l'après-midi

Il n’a pas son pareil pour faire vivre au lecteur les heures creuses de l’après-midi. Il trouve toujours l’expression d’un autre temps où l’élément qui, en deux ou trois syllabes, transporte dans le passé. On roule en DS, on fume des Ducados, des disquaires passent des disques lors des mariages et on lit des livres de Bernard Clavel ou Christine de Rivoyre sur la plage. Qui lit encore aujourd’hui Bernard Clavel et Christine de Rivoyre ?

Le cinéma n’est jamais loin. Si, dans La Petite Française (Albin Michel, 1997), Neuhoff évoquait Le Mépris, on est aujourd’hui du côté de Claude Sautet avec César et Rosalie et Les Choses de la vie. Dialogues : Jean-Loup Dabadie (qu’on croise au détour d’une page). « Sautet avait la cote », résume Neuhoff dont le Costa Brava est aussi jouissif qu’un des meilleurs films du cinéaste. Et on relira certaines pages comme on regarde pour la trentième fois avec la même délectation une scène de son film préféré.

Tous les étés ont une fin, les romans aussi : il faut tourner la page. La Costa Brava n’est plus ce que c’était, certes. Heureusement, les amis sont encore là. Besson avait raison. Neuhoff, c’est les copains d’abord. Et pour toujours.

Jean-Baptiste Gendarme est l’auteur de cinq livres publiés chez Gallimard, dont "Chambre sous oxygène" (2004), "Le Temps qu’il faudra" (2009) et "Un éclat minuscule" (2012). Il a aussi écrit des ... Show More

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