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Enfin un écrivain voyageur qui n'en fait pas des caisses !

Paul Lantin By Paul Lantin Published on May 13, 2017

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Il n’est pas déplaisant d’apercevoir le nom de Nicolas Bouvier côtoyer ceux de Racine ou Flaubert au programme de l’agrégation de Lettres 2018. L’écrivain suisse aura donc voyagé jusque là : les cimes de la reconnaissance universitaire. 

Vous connaissez sans doute son chef d’oeuvre publié à compte d’auteur en 1963, L’Usage du monde, récit d’une expédition entre Belgrade et Kaboul à bord d’une Fiat Topolino avec son camarade Thierry Vernet. L’un écrivait, l’autre dessinait. Les deux compères de 25 ans traînassaient, respirant le monde «par la pointe des pieds» et bravant chaque nouvelle frontière avec un optimisme ourlé de mélancolie. 

Voyageurs de l'ombre

Ils ont inventé la littérature de voyage, voire la littérature-monde (concept devenu agaçant dès que leurs épigones s’en sont mêlés), associant déplacement géographique et cheminement métaphysique. S’il fallait (encore) vous convaincre de vous jeter sur ce texte, lisez cette phrase :  

« Comme une eau, le monde vous traverse et pour un temps vous prête ses couleurs. Puis se retire et vous replace devant ce vide qu’on porte en soi, devant cette espèce d’insuffisance centrale de l’âme qu’il faut bien apprendre à côtoyer, à combattre, et qui paradoxalement est peut-être notre moteur le plus sûr. »

Maintenant que Nicolas Bouvier est à juste titre installé au sommet des Lettres, dix-huit ans après sa mort, nous croisons parfois au détour de nos lectures d’autres écrivains migrateurs, des voyageurs de l’ombre, moins repérés que les bourlingueurs Sylvain Tesson ou Olivier Rolin. 

Parfum subtil

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L’un d’eux se distingue par sa discrétion, sa finesse, sa rareté. Il s’appelle Vincent Jacq, plus connu sous le nom Jean-Claude Jacq, haut fonctionnaire et ex-secrétaire général de la Fondation Alliance Française. Un agrégé de Lettres et diplômé de Sciences-Po qui a officié au Brésil, au Portugal, en Israël, et qui a tiré de ses périples d’impeccables considérations, fragments et poèmes aujourd’hui rassemblés sous le titre L’Ecume des voyages (éd. La Nouvelle Escampette). On pourrait dire que le livre sent le sel, le manioc, la tourbe, les embruns sauf que son parfum est autrement plus subtil. 

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La première partie, la plus robuste, jadis publiée par les éditions Julliard (Odeur d’encre, odeurs d’îles, 1991) est un (vrai-faux) éloge des récits de voyage à travers les siècles, construit en courts chapitres, façon Montaigne, mêlant la sècheresse du traité et une délectable pointe d’ironie. 

Vincent Jacq évoque l’imaginaire des îles, Loti, Segalen, Bougainville, La Pérouse, cherche à formuler l’essence-même du voyage, bien avant les billets «Tour du monde» que s’arrachent aujourd’hui des wagons de Sup de Co entre deux CDI, avant ces foules de touristes qui «s’essoufflent sur les marches des temples aztèques, piétinent dans les ruelles de Fez, sucent des glaces au pied de l’Acropole et se font photographier sur la Grande Muraille».

Contre le "style nouille"

Il parle des explorateurs qui ont découvert l’île de Pâques, exhume la prose du voyageur marocain Ibn Battûta (1304-1377), compile les anecdotes rapportées d'excursion par les uns et les autres. Parmi nos préférées, les observations d’Hérodote (en Egypte les femmes urinent debout et les hommes accroupis, en Perse on juge que toute décision importante prise à jeun doit être confirmée par l’ivresse, etc.). On ne sait jamais ce qui relève du vrai, du faux, du témoignage ou du mythe (le faussaire Marco Polo en prend pour son grade).
«Le premier animal qui fit le tour du monde fut la chèvre que Cook embarqua pour le lait matinal de ses officiers», note Vincent Jacq, qui égrène d’autres remarques érudites — comme chez Pascal Quignard ou Jean-Marie Blas de Roblès — avec une distance qui n’est ni tout à fait celle du savant, ni celle du poète, mais un habile entre-deux. 

Il s’en prend aux pages ronflantes sur l’exotisme, la volupté, les bons sauvages, dézingue le «style nouille» des écrivains-voyageurs qui, «dès qu’ils ont franchi les limites du canton, veulent des animaux luxurieux, des couleurs ahurissantes». Lui préfère la prose minimaliste des premiers explorateurs qui «n’avaient pas d’autre ambition que l’exactitude, forme moderne de la beauté».

"Agir à rebours des autres"

Pour donner l’exemple, l’auteur s’autorise quelques aphorismes («Vivre éloigné prolonge la jeunesse»), distille de saines questions existentielles («Si la solitude n’engendre pas forcément la folie, jusqu’où est-il nécessaire de sacrifier aux autres pour exister ?»), puis rétrécit sa démonstration à des fragments de plus en plus ténus, la deuxième moitié de ce volume offrant ainsi une délicate succession de poèmes (Lisbonne, nuits intranquilles ; Vingt-trois moments de l’embouchure).
En exergue de L’Usage du monde, Nicolas Bouvier citait Shakespeare («Je dois partir et vivre, ou rester et mourir»). Vincent Jacq y va lui aussi de son conseil :

« Pour voyager à son gré, le plus sûr reste d’agir à rebours des autres, aller en plein hiver dans les pays froids et sous la canicule dans les pays chauds, profiter de la nuit ou de l’aube, suivre un fil insolite (les insectes de Jünger, la frontière des oliviers en Europe, l’itinéraire incertain d’un voyageur ancien). »

On ne saurait mieux dire. 

Ecrivain du dimanche, journaliste de semaine, lecteur tatillon de fiction (ou non). "Ecrivain n'est plus un métier d'avenir mais il est encore possible de faire quelques bonnes affaires dans le ... Show More

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