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En Amérique latine, la banane est très politique

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on February 23, 2017
This article was updated on April 7, 2017

Les bananes occupent une place importante dans l'imaginaire des Sud-Américains. Pour eux, l'histoire de l'industrie de la banane est associée à la fois à la dépendance aux matières premières et à la présence impérialiste des États-Unis, dont l'influence a altéré le paysage politique et économique de l'Amérique latine tout au long du XXe siècle.

Gabriel García Márquez, Pablo Neruda et Eduardo Galeano ont tous fait référence aux plantations de bananes et à la United Fruit Company (UFC), souvent pour dénoncer le fait qu'elles opprimaient la population locale, dégradaient l'environnement et servaient directement les politiques impérialistes.

« République bananière »

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O. Henry

Le terme de « république bananière » apparaît pour la première fois dans Présidents et bananes, une série de nouvelles de O. Henry (1904). Elles se déroulent dans la ville de Coralio, au pays fictif d'Anchuria. La plupart des personnages principaux sont des Nord-Américains disposant d'intérêts commerciaux en Anchuria, dans l'industrie de la banane et dans d'autres matières premières comme le caoutchouc et le cacao.

Le pays évoqué est décrit comme un jardin quasi-similaire à l'Éden, peuplé d'oiseaux colorés et d'Indiens naïfs et paresseux, simples obstacles à surmonter pour les hommes d'affaires américains venus conquérir leurs terres. Très vite, ces hommes d'affaires sont aussi puissants que les autorités locales.

Le titre du livre dénigre l'Amérique latine ; pour paraphraser un vers d'un poème de CS Lewis, il dresse le portrait d'une terre absurde et pittoresque. 

Des mouches et des fruits pourris

A cause de cette description de Coralio, les pays sud-américains ont pu être imaginés comme des endroits où les hommes sans foi ni loi pouvaient espérer faire fortune. La position de l'Amérique latine s'est souvent inscrite en réaction à cette image, en critiquant toute intervention étrangère, considérée comme une sorte de contamination.

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On trouve une référence à ce stéréotype dès les années 1950, dans le recueil de poèmes de Pablo Neruda, Chant général

Dans un poème intitulé A la United Fruit Company, il décrit la façon dont l'UFC a introduit la cupidité ainsi que des prétentions infondées à l'autorité en Amérique latine. 

Il compare les dictateurs serviles au service de l'UFC et des intérêts américains, prêts à céder les trésors des populations autochtones aux bateaux nord-américains, aux mouches qui se nourrissent de bananes pourries. Et les corps des Indiens exploités gisent à côté des piles de fruits pourris mis au rebut...

Ce poème a été publié à une époque où les dictatures d'Amérique centrale étaient soutenues par les États-Unis et où les relations entre les États-Unis et Cuba commençaient à être tendues après la révolution.

Un massacre effacé de l'histoire officielle

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Le récit le plus connu reste sans doute Cent ans de solitudedans lequel Gabriel García Márquez évoque le massacre des bananeraies de 1928, dans les Caraïbes colombiennes : Aureliano Segundo se réveille après le massacre dans un train charriant 3 000 cadavres. Quand il raconte cette histoire à la première femme qu'il voit, elle lui répond : « Il n'y a pas eu de morts ».

Gabriel García Márquez reconnut par la suite que le nombre de morts se situait probablement entre trois et dix-sept personnes, mais qu'un tel chiffre n'aurait pas été cohérent par rapport à l'hyperbolisme du roman. Alors que le massacre avait été effacé de l'histoire officielle du pays, expliquait-il, il devait trouver le moyen d’attirer l’attention sur cet événement.

La mémoire est fondamentale : en Colombie, le chef du parti libéral populiste Jorge Eliécer Gaitán utilisa ce drame pour critiquer l'armée qui tirait sur ses concitoyens, et réussit même à retourner l'opinion publique afin d'exiger la fin de l'hégémonie du parti conservateur, au pouvoir depuis la seconde moitié du siècle précédent.

Le cadeau de Chavez à Obama

Dans Les Veines ouvertes de l'Amérique latine, Eduardo Galeano explique que l'histoire de l'Amérique latine a été conditionnée par l'exploitation coloniale exercée par les Espagnols, les Britanniques et les Américains, avant d'être consumée par des politiques néolibérales. 

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Selon Eduardo Galeano, les habitants d'Amérique latine n'ont jamais eu leur mot à dire dans l'écriture de leur propre histoire, une réalité qui sous-tend chacun des choix qu'ils ont pu faire.

Par la suite, l’auteur fit part de ses regrets d’avoir écrit ce livre, mais il avait déjà été absorbé dans la conscience latino-américaine. 

À sa publication, l'essai est en effet devenu une sorte de bible pour la gauche d'Amérique latine, qui s'en servit pour contester l'impérialisme et prôner l'auto-détermination. En 2009, lorsque le Président vénézuélien Hugo Chavez a rencontré le Président Obama à Trinité-et-Tobago, c’est ce livre qu’il lui a offert.

Les écrivains de gauche voient l'économie de la banane comme un symbole de la spoliation et de la dépossession dont a été victime l'Amérique latine tout au long de son histoire, alors que les écrivains de droite la considèrent comme nécessaire pour l'intégration du continent dans l'économie mondiale. La banane est devenue fondamentalement politique.


La version originale de cet article a été publiée en anglais par Camilo Ucrós.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.