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Emir Kusturica écrivain

Sabyl Ghoussoub By Sabyl Ghoussoub Published on July 12, 2017

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This article was updated on November 13, 2017

J'aurais aimé assister à la baston générale le soir de la Palme d'or d'Underground en 1995, interviewer Emir Kusturica lorsqu'il a annoncé reprendre le cinéma à cause des dommages que Bernard-Henri Lévy lui a causé, assister aux discussions avec Goran Bregovic sur la musique de ses films, poser une pierre à Küstendorf, le village qu'il a construit en Serbie, à quelques kilomètres de la Bosnie.

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Au lieu de ça, j'ai regardé ses films. Une, deux, trois, vingt fois, seul ou accompagné, à Paris ou Beyrouth, ses chefs-d'œuvre comme ses ratés. Pour ce «raté », il me casserait la gueule et je n'attends que ça. C'est un homme avec qui j'aimerais prendre une cuite dans ma vie.

On le connaît réalisateur, musicien ou acteur mais Emir Kusturica est aussi écrivain. Il est l’auteur d’une autobiographie Où suis-je dans cette histoire ? (2011) et d’un recueil de six nouvelles, Étranger dans le mariage (2014).

« Un document sur ma vie »

Pourquoi Emir Kusturica écrit son autobiographie alors qu'une ribambelle d'auteurs seraient prêts à passer du temps avec lui pour raconter sa vie ? La réponse est dans son introduction : « C'est bien que j'écrive ce livre [...] qu'au moins il reste un document sur ma vie. Si les choses se passent comme avec la participation des Russes dans la lutte contre le nazisme, quelqu'un serait capable de parler de moi, à l'avenir, comme d'un boulanger ou, pis comme d'un métallo-tourneur.»

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Lire son autobiographie, c'est s'arrêter mille fois pour regarder les extraits de Papa est en voyage d'affaires, La Vie est un miracle, Le Temps des Gitans, Maradona, Chat noir chat blanc ou encore Underground et trouver des liens, des réponses à chaque scène, situation absurde ou titre de ses films mais aussi des secrets de tournage.

« Dès le début d'Arizona Dream, selon ma vieille habitude, je sombrai dans une dépression [...] Le tournage du film fut fréquemment interrompu, et je finis par prendre la fuite. Une véritable chasse à l'homme s'organisa pour me retrouver — peut-être la plus grande dans l'histoire du cinéma. »

On découvre comment Underground a été construit. « En partant de la fin vers le début. Je connaissais d'abord la fin, le début est venu ensuite. J'imaginais filmer un mariage sur une presqu'île au bord d'une rivière [...], que la terre craque, qu'une crevasse s'ouvre juste au pied de la table des mariés, et que l'eau en trombe emporte le morceau de terre avec les noces le long de la rivière, sans que les fêtards s'aperçoivent de ce qui leur arrive, ils sautent sur les tables, dansent, mangent. »

« Quand on est moyen [...] on finit cinéaste »

On le suit sur les terrains de foot à mettre et encaisser des buts, perdre et gagner des matchs. Milieu de l'équipe junior du FC Sarajevo, il expliquait qu'il « aurait peut-être pu signer un contrat pro. Mais quand on est moyen en beaucoup de choses, quand on ne sait rien faire très bien, on finit cinéaste. » Son entraîneur de l'époque l'avait également découragé : « Tu joues bien, t'as de la cervelle, t'es malin, mais tu es un fils de famille, tu n'es pas un gars de la rue. Pour toi, le foot n'est rien qu'un divertissement, tu n'y joues pas ta tête, accroche-toi plutôt à l'école. » Il finit par réaliser en 2008 un documentaire sur un attaquant. El Diez, Le Maître, El Pibe de Oro : Diego Armando Maradona.

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Lui qui considère le cinéma comme un art collectif, s'est adonné à l'activité la plus solitaire qui soit, l'écriture. Pourtant, rien d'étonnant. Kusturica lit énormément, c'est sa mère qui lui a donné le goût des livres. Ils « sont la nourriture de l'âme » fait-il dire à l'un de ses personnages dans « Le Nombril, porte de l'âme ». Son maître ? Dostoïevski. « Aucun écrivain n’a écrit comme lui sur l’âme humaine, avec autant de profondeur et de sensibilité. »

Esprit de contradiction

Dans Étranger dans le mariage, on retrouve des thèmes qui lui sont chers. L'enfance, la famille, les femmes, autant d'histoires où parents et enfants s'affrontent, se protègent et s'aiment. Empreintes de souvenirs, les nouvelles rappellent ses films — même s'il se révèle moins bon écrivain que réalisateur.

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Les bombardements fusent à l'extérieur tandis que sur la table de la cuisine, un homme moustachu, Blacky, en débardeur blanc, mange. «Putain d'enculé de fascistes », grogne-t-il. Sa femme le regarde, désespérée : « Et tu continues à manger ? » Elle s'assoit à côté de lui : «Comment peux-tu avec ces bombes ? » « Par esprit de contradiction», lui répond-il. Un éléphant passe.

Comme Blacky dans Underground, l'esprit de contradiction caractérise Kusturica. Elle est la marque des grands artistes. « Il n'y a ni grand philosophe, ni grand artiste sans irrationalité, c'est-à-dire sans méfiance instinctive à l'égard de tout ce qu'on tient pour la "raison", pour la "logique" », affirme le philosophe finlandais Tarmo Kunnas dans Nietzche ou l'esprit de contradiction.

Emir Kusturica remet constamment tout en question, s'interroge, s'essaye, n'a pas peur d'échouer tant qu'il produit. À la question : «Vous croyez en Dieu ? », il répondrait : « Non, parce que je sais qu'il existe. »


Images extraites du film On the milky road d'Emir Kusturica.

D'une mère née au Liban et d'un père au Ghana, Sabyl a grandi à Paris sous la coupe d'une mama capverdienne. Photographe et chroniqueur, il a été entre 2011 et 2015 directeur du festival du film ... Show More

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