We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

"Éloge de la fuite" : un anti-guide de développement personnel

Camille Trapier By Camille Trapier Published on March 23, 2017
This article was updated on April 3, 2017

Ils allumaient des feux dans les grottes et ils s'éclairent aujourd'hui avec l'option torche de leur iPhone. Peu de changements depuis l'époque du silex. Le projet des humains reste le même, identique à celui de l'ensemble du vivant : continuer à être.

« Nous ne vivons que pour maintenir notre structure biologique, nous sommes programmés depuis l'œuf  fécond pour cette seule fin, et toute structure vivante n'a d'autre raison d'être, que d'être. »

Tel est le concept phare de cet Éloge de la fuite, publié en 1976 chez Robert Laffont. Et Laborit n'est pas là pour nous donner de l'espoir. Le seul but de notre existence est de maintenir notre structure interne. Pour l'auteur, tout le reste est jeu de langage, discours consolateur. Éloge de la fuite n'est pas un ouvrage de développement personnel, c'est même tout le contraire.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f4bc7af2b 244b 4531 b380 be0c86f3b32e inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
Henri Laborit (Erling Mandelmann/CC)

L'auteur du livre est un personnage curieux. Médecin militaire, chirurgien, anesthésiste, éthologue, découvreur des neuroleptiques. Philosophe. Dandy curieux et hyperactif, Henri Laborit a passé sa vie à soigner les hommes, à les soulager. 

Dans Éloge de la fuite, livre rendu célèbre grâce à son adaptation cinématographique par Alain Resnais (Mon oncle d'Amérique), l'auteur essaye de comprendre ce qui se cache derrière le comportements des hommes, derrière les actes de ces bêtes qui meurent.

Le livre s'ouvre sur l'allégorie d'un voilier confronté à une tempête. Les tempêtes, Laborit les connaît bien, il est marin. Il connaît celles contre lesquelles on peut lutter et celles qu'il vaut mieux fuir. D'ailleurs, cette fuite que l'auteur appelle de ses vœux est le grand propos du livre. Si le voilier est un homme et la tempête le monde qu'il traverse, il faut voir la réalité en face : la tempête sera toujours la plus forte.

La liberté n'existe pas

Ce dont il faut en premier lieu se défaire pour l'auteur, c'est de la notion fallacieuse de liberté. Pour lui, elle n'existe nulle part. La pensée de Laborit est déterministe. C'est même un ultra. Aussi dans sa logique, la seule possibilité d'acquérir une forme de liberté est de commencer par accepter qu'on n'en a aucune.

« En réalité, ce que l'on peut appeler « liberté », si vraiment nous tenons à conserver ce terme, c'est l'indépendance très relative que l'homme peut acquérir en découvrant, partiellement et progressivement, les lois du déterminisme universel. Il est alors capable, mais seulement alors, d'imaginer un moyen d'utiliser ces lois au mieux de sa survie, ce qui le fait pénétrer dans un autre déterminisme, d'un autre niveau d'organisation qu'il ignorait encore. »

Pour Laborit, l'enfer, c'est les autres. Et les autres, ce sont tous ceux avec qui nous rentrons en compétition pour obtenir les objets qui nous gratifient et qui nous permettent de continuer à être. Cela commence au berceau avec l'enfant qui recherche le lait de sa mère et voudrait que cette dernière lui appartienne exclusivement à tout jamais. Et cette concurrence continue toute la vie. 

Lutter ne sert à rien

Elle est la raison pour laquelle un système de hiérarchie se met en place. Les dominants cherchent à accumuler le maximum de matières qui les prolongent et les dominés s'en remettent au bon-vouloir des plus forts pour prolonger leur vie à eux. On est en droit de se demander si les dictateurs qui gouvernent sans partage ne sont pas en fait des enfants mal sevrés.

« Les dominants ont ainsi toujours trouvé de « bonnes » raisons de justifier leur dominance, et les dominés de « bonnes » raisons pour les accepter religieusement ou pour les rejeter avec violence. »

Quand la réalisation de l'acte gratifiant n'est plus possible et que l'Homme se retrouve confronté à l'agression, qu'elle soit directe, chimique, ou psychosociales, trois possibilités s'offrent à lui : 

  • la lutte, vaine pour Laborit car même si elle débouche sur un renversement des hiérarchies, un autre système de dominance se mettra en place ; 
  • la fuite, dans l'univers des drogues, des psychoses ou de la créativité est la meilleure option pour l'auteur ;
  • et enfin si ni la lutte ni la fuite ne sont possibles, reste la soumission. Dans ce cas, le soumis est en état d'inhibition d'action. Dans l'incapacité de tourner la violence contre ce qui l'agresse, il la tournera bien souvent contre lui-même. Cela aboutira parfois au suicide, souvent au cancer.

Apprendre à pardonner

Accepter que l'on n'est pas libre, c'est accepter que les autres aussi ne le sont pas, cela conduit à découvrir la notion essentielle de tolérance. Les autres, ceux qui nous agressent n'y sont pour rien. Ce sont des sac-de-chairs terrifiés par leur propre mort qui ne cesse d'arriver, dominés par leur système nerveux qui leur impose des actions dont ils ne comprennent bien souvent par la nature.

« Don Quichotte avait raison. Sa position est la seule défendable. Toute autorité imposée par la force est à combattre. Mais la force, la violence, ne sont pas toujours du côté où l'on croit les voir. La violence institutionnalisée, celle qui prétend s'appuyer sur la volonté du plus grand nombre, plus grand nombre devenu gâteux non sous l'action de la marijuana, mais sous l'intoxication des mass media et des automatismes culturels traînant leur sabre sur le sol poussiéreux de l'Histoire, la violence des justes et des bien-pensants, ceux là même qui envoyèrent le Christ en croix, toujours solidement accrochés à leur temple, leurs décorations et leurs marchandises, la violence qui s'ignore ou se croit justifiée, est fondamentalement contraire à l'évolution de l'espèce. Il faut la combattre et lui pardonner car elle ne sait pas ce qu'elle fait. On ne peut en vouloir à des êtres inconscients... »

Peu de changements dans les comportement humains depuis 400 000 ans, Éloge de la fuite est intemporel. D'ailleurs peut-être sommes nous toujours des grands singes avec désormais l'ambition de marcher sur Mars. 

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fb877234e fca4 4f0a 96f1 7518e2995c2d inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Ce qui varie en revanche, c'est le degré d'angoisse existentielle des époques. Et il semble que la nôtre soit particulièrement inquiète, suffisamment en tout cas pour parler d'une crise. Crise écologique, crise économique, dictateurs à peine dissimulés, pulsions de mort à tous les étages, retour du religieux, brume métaphysique, notre époque est propice à l'angoisse. Angoisse qui survient quand l'impression d'impuissance se fait ressentir. Sans doute le grand sentiment de notre temps.

Relire Éloge de la fuite aujourd'hui, c'est justement se demander ce que l'on peut faire. Que faire face à ce monde qui semble préférer les lignes de morts à celle de fuite ? Comment combattre et pardonner en même temps ? Comment fuir ? Vers où fuir ? 

Vers l'intérieur peut-être, là où les autres ne pourront jamais venir. Dans l'imaginaire et l'art, dans l'écriture, dans les poèmes, dans ces mots que les hommes se transmettent depuis toujours. Mais continuer. Coûte que coûte.

Camille Trapier est artiste plasticien. Membre du duo Trapier Duporté, son travail est à la croisée de l’écriture et des arts visuels.