We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

D’une guerre à l’autre : entretien avec Jacques Tardi

Aurélie Champagne By Aurélie Champagne Published on April 4, 2017

La trilogie Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag 2B est sans doute l’une des œuvres les plus personnelles de Jacques Tardi. C'est l'adaptation en BD des carnets de guerre de son père.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fe885324b 80fe 4112 82c7 5aabaa80890d inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Son grand-père s’est battu pendant la première guerre mondiale. Son père s’est battu pendant la seconde. Le premier est rentré vainqueur. Le second, vaincu jusqu’à la trame. De fait, les combats ont hanté l’enfance de Tardi : « A mon époque, quand une femme accouchait d’une fille, on lui disait "C’est bien, au moins, elle ne fera pas la guerre". »

Auteur d’une dizaine de bandes dessinées sur les tranchées de 14-18, Jacques Tardi passe avec Moi, René Tardi d’un conflit à l’autre : « Il se trouve que là, c’est la guerre. 14-18, c’est aussi la guerre. Mais je n’ai pas fait que ça. Adèle Blanc-sec, elle fait pas la guerre. Souvent on me dit "Ah, 14-18, c’est une obsession !" Comme si c’était une maladie mentale, pratiquement. Non, c’est simplement l’envie de parler de ces pauvres types, des gens ordinaires auxquels j’ai plus de facilité à m’identifier. Plus qu’aux chefs, par exemple.»

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f7c7afedd 3a6e 4e05 964d dc56b5a75b2b inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f024fcab7 1c64 4f32 b0a0 1020875786d7 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Le premier volet de la trilogie (2012) retrace la « drôle de guerre », la capture et le quotidien au Stalag de son paternel, conducteur de char de 24 ans. Le deuxième volet (2014) suit son retour en France sous les matraques des gardes allemands. René Tardi traverse une Europe en ruines, sous la menace des Russes. Le dernier volet doit paraître en août 2017.

« C’est pas la Grande Evasion »

Quatre petits carnets d’écolier saturés d’une écriture soignée à l’encre azur ont servi de point de départ à cette histoire. Ils relatent les souvenirs de guerre de René Tardi, consignés à la demande de son fils dans les années 80. Il aura fallu 30 ans au dessinateur pour se décider à adapter ce récit de captivité et livrer l’un de ses projets les plus personnels.

Entretien avec Tardi : la genèse de ce projet

« On n’est pas dans la grande histoire. Et c’est certainement ce qui a amené mon père à être frustré toute sa vie. Il est passé à côté de la grande histoire. Il n’était pas à Pearl Harbor ou je ne sais quoi. Lui était coincé dans son camp. »

Son père est fait prisonnier par la Wehrmacht en 1940, comme 1 830 000 soldats. Il échoue au Stalag 2B en Poméranie, région de l’ancienne Pologne. « Pour mon père, le camp était un sujet de conversation inépuisable. » Il y passe quatre ans et huit mois, ruminant sa défaite. « C’est pas la Grande Evasion », sourit Tardi. 

« J’ai compris l’origine de son malaise et de cette espèce de colère permanente. Je crois que je ne l’ai jamais vu autrement qu’en colère. J’ai compris que ça venait de cette espèce d’humiliation. »
Entretien avec Tardi : "Mon père a passé toute sa vie à être humilié"

La guerre d’un « grand vaincu »

Sur les mornes plaines polonaises, ce « grand vaincu » traine son amertume entre les baraques et les miradors. Le quotidien est rythmé par les appels, l’infâme rata, les clopes confectionnées avec des rognures de poteaux, les diarrhées et la promiscuité des chambrées. La faim, véritable torture, le tenaille jusqu’à l’évacuation.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f99d08f5c a115 4941 b0e7 c38a6140b15a inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

« C’était un camp qui devait être assez violent. Il y avait des exécutions sommaires. J’ai compris que mon père avait été plusieurs fois en prison. Qu’il avait été contraint à ce qu’ils appelaient la « plot », c’est-à-dire ramper, courir, marcher avec des sacs remplis de briques. Mais il ne parle pas du tout de violence dont il aurait été victime. Est-ce par pudeur ? J’en sais rien. »

René Tardi est décédé avant que son fils ne puisse faire la lumière sur certains aspects de son récit. Formellement, la narration s’organise autour du texte : « Je n’ai rien changé. J’ai simplement remis un peu d’ordre. Il y avait beaucoup de répétitions. Mais je n’ai pas fait de découpage. Je préfère partir à l’aventure, quitte à déplacer des planches pour les remettre dans l’ordre. […] Si vous prenez les Manchette ou des choses comme ça, ce sont des histoires policières. Ca bouge. J’ai besoin de champ contrechamp, gros plan sur des visages ou des objets. Là, c’est pas le cas. Mon souci a été de savoir si des bulles comme ça n’étaient pas indigestes, s’il n’y avait pas trop de texte. »

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f3438933d 1461 453a bc9a f0f149f24f4e inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1


« Le nombre de barbelés que j’ai tendus dans cette histoire… »

Le rythme singulier du récit, le fourmillement d’anecdotes et la tendresse avec laquelle Tardi dépeint son père en attachante tête de pioche harponnent le lecteur. « C’est vrai que le sujet qu’on traite vous met dans tel état plutôt qu’un autre. Là, il y a 170 pages. On ne sort pas. On ne change pas de lieu. Quand vous dessinez un truc qui se passe dans la jungle, vous avez envie de dessiner des ambiances urbaines et inversement. Là, pratiquement du début à la fin, on est dans ce truc avec les miradors, les barbelés. Bon, quelque fois, ce sont des images ennuyeuses à faire. Mais ça correspond au sujet. C’est dans le sujet. Quelquefois je me disais « Merde, j’ai encore des mecs dans le camp avec des barbelés. J’ai déjà dessiné ça 150 fois ». Mais c’est nécessaire de continuer parce que c’est dans le sujet et qu’après tout, cet ennui, c’était le lot de tous ces gens. Quand je parle d’ennui, je ne dis pas que je me suis ennuyé à dessiner ça. Mais le peu de séquences dans la ferme ou les deux malheureuses pages de ma mère à bicyclette, j’avoue que ça m’a fait plaisir de changer un peu d’ambiance. Le nombre de poteaux et de barbelés que j’ai tendus dans cette histoire, c’est ahurissant. »

Entretien avec Tardi : "Je ne vois mon dessin qu'à partir du moment où je l'encre"

« Le type sous sa pluie d’obus »

Au fil des tomes, on retrouve toute la rigueur historique de Tardi :

« Le détail, il faut faire attention. Il passe par la documentation. En même temps, j’aurais mis des Mirages IV dans le ciel de Verdun, je crois que personne n’aurait été choqué. J’en suis certain. Mais cette documentation est importante parce qu’elle raconte les hommes qui sont présents. Les objets racontent une histoire, donnent une information sur les gens. Mais il ne faut pas donner l’impression qu’on amortit sa documentation. Il faut que ce soit présent sans être envahissant. C’est pas le but. Certains éléments sont là pour donner une authenticité, montrer qu’on a compris, qu’on est au parfum, qu’on ne raconte pas n’importe quoi. Mais il ne faut surtout pas que le lecteur ait l’impression qu’on lui dit "regardez comme j’étais bien documenté". »

Entretien avec Tardi : "L'envie de parler de gens ordinaires"

« Moi, ce qui m’intéresse, c’est pas tellement les combats. Ce que je dis est aussi valable sur 14-18. Il est évident que je suis obligé de lire des bouquins sur la bataille de la Somme ou je ne sais quoi pour savoir comment ça s’est passé. Mais les trucs de stratégie ne m’intéressent pas beaucoup. Ce qui m’intéresse, c’est le type qui est sous sa pluie d’obus. Pas les combats mais le résultat. Il me semble que montrer le matériel détruit illustre mieux la catastrophe qui vient d'avoir lieu, aussi bien au niveau humain que matériel. »

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f20db2eea 7b3b 4326 addd b6e952b9c285 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1


« C’est une espèce de hargne »

Dans la trilogie, Tardi se met en scène, enfant, et suit son père au gré de ses mésaventures : « Ce gamin qui est sensé être moi avant ma naissance, cette espèce d’ectoplasme qui est là était indispensable pour pouvoir dialoguer, poser des questions, amener la contradiction. Comme moi j’aurais pu faire avec mon père au moment où j’aurais dû le faire. » 

A mesure que le récit avance, une sorte de connivence s’établit entre fils et père, entre auteur et personnage principal. « D’une certaine façon, je remercie mon père d’avoir forgé en moi un antimilitarisme viscéral », lâche Tardi - qui doit aussi sans doute à son père une forme de rugosité et de colère.

Entretien avec Tardi : la "hargne" et "le plaisir à dessiner"

« C’est une espèce de hargne. Mais ça n’est pas de la haine, faut pas confondre. Même quand je dessine. En fonction du sujet, de l’image, pour moi, il est indispensable d’avoir une espèce de hargne, de colère. D’autres vont mettre de la musique. Procéder différemment […]  C’est quelque chose qui est positif, pour moi. » 

Quand il dessine, il "essaie de ne pas trop sortir de cet endroit où [il] travaille" : « C’est là que je suis bien. Le matin, je suis content de venir là tout de suite. Je me fais un Nescafé, je bouffe deux biscuits. Je ne vais pas passer trois heures à me faire des tartines. Je veux arriver ici le plus rapidement possible, voir ce que j’ai fait la veille. Je suis content ou je ne suis pas content. J’ai des trucs complètement ratés qu’il faudra que je recommence ou alors au contraire, ça va et allons-y. Cette espèce d’entrain doit absolument être présent pour continuer. »

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f002ad96a 095b 4014 b2e7 105586bc64cd inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

A l’origine, Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag 2B devait faire l’objet d’un livre unique : « Je pensais régler cette affaire en un seul volume. Mais c’est beaucoup plus long que prévu, je suis plus rentré dans le détail que prévu. » Au final, ce sera une trilogie, écrite avec la complicité de ses enfants : « Mon fils m’a aidé pour la documentation. J’ai fait faire les couleurs par ma fille. C’est une entreprise familiale d’une certaine façon. »

Journaliste graphopathe, scénariste comicsovore, jardiniste docteur es scarole.

0 Comments

Please log in or sign up to join the discussion