We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

"Détective" chez les fous

Paul Lantin By Paul Lantin Published on April 28, 2017
This article was updated on July 11, 2017
Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f45b7f57b 8a8f 4256 a509 708347939b5e inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Il y a des projets d’articles plus ou moins fous. Des terrains d’investigation plus tortueux que les replis du cerveau — et à peine moins visqueux. Après avoir arpenté le 36 quai des Orfèvres, le reporter Louis Roubaud, hélas complètement oublié, s’est piqué de fréquenter les asiles pour la revue de faits divers Détective. Une immersion entre deux eaux et quinze mondes, incursion dont on ne sait plus, à la fin, si elle relève du documentaire ou du roman tant le récit franchit les lignes classiques de la raison.

C’était il y a presque un siècle et le monde délirait. Freud venait d’inventer la psychanalyse et les asiles ressemblaient à des cachots. En 1925, Albert Londres avait rédigé plusieurs reportages terrifiants sur le sort des aliénés pour Le Petit Parisien (Chez les fous).

Sept ans plus tard, son émule Louis Roubaud souhaita poursuivre l’enquête et affiner le diagnostic. Carnet à la main, il visita quelques-uns des soixante-dix-sept établissements psychiatriques français, guidé par un interné volontaire, « témoin unique, conscient de son propre délire, observateur lucide de ses compagnons ».

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f8d04807f 7cba 4c84 bfac d585c4589653 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Sa prose est sèche, sombre, drôle sans surplomb, proche de celle d’Emmanuel Bove dont un beau texte fait ici office de préface. D’abord publié en douze volets en 1932, avec sa meute de photos-choc, Démons et déments fut repris en volume l’année suivante par la NRF, promu comme une « audacieuse ascension psychologique dans la stratosphère de l’esprit ». On peut voir les choses ainsi : mi-descente aux enfers mi-sublimation. Exercice de haut vol, c’est certain.

Louis Roubaud maîtrise le registre du conte — c’est ainsi qu’il fut découvert puis publié par Octave Mirbeau — dont il use pour mâtiner ses reportages d’étrangeté et de noirceur, comme si Joseph Kessel se laissait rattraper au détour de certains paragraphes par le fantôme d’Edgar Allan Poe. 

Mi-journalisme mi-conte du réel, son texte cède la parole aux aliénés, restitue leur poésie douce, leur trouble, leur fantaisie. On croise un homme heureux ou malheureux selon qu’on lui demande s’il va bien ou s’il va mal. Un patient qui se croit descendant des Valois (sa royale ascendance serait inscrite dans les plis de sa peau). Ou un hypocondriaque qui finit par se tuer en s’opérant tout seul le rectum avec une pince. On n’est pas loin parfois des Vies imaginaires de Marcel Schwob. Sauf que Louis Roubaud ne rit pas : il écoute ce petit monde, se renseigne.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2ff7dc7e69 9b10 4577 a29d 936fcb3c49f3 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

A Sainte-Anne, il rend visite aux hystériques (« Dans cinquante lits, cinquante fureurs ») et s’intéresse de près aux nouveaux traitements. Il assiste à des séances de malariathérapie, procédé qui consiste à inoculer le paludisme aux patients pour les guérir (un mal contre un autre). Ou, plus étonnant, à des psychanalyses sauvages à base de cocaïne, de haschich, d’éther et de champagne, qui permettent aux malades de recouvrer sous substances quelques secondes de lucidité et de remonter aux sources du traumatisme.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f3219b06a e1dd 440a 982e e5a15621a92f inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

« Cent cinquante insociables ne peuvent former une société. Cette foule est une solitude », écrit le reporter qui, dans la lignée d’Albert Londres, dénonce enfin les conditions particulièrement sordides, sinon cruelles, des asiles privés religieux ou de l’Infirmerie spéciale de la préfecture de police. Sangles, camisole, entraves, tortures diverses, toute cette imagerie de la maltraitance qui, trente ans plus tard, participera, avec les essais de Michel Foucault et du docteur Lucien Bonnaffé, à l’émergence du mouvement désaliéniste et des thérapies alternatives.  

Ecrivain du dimanche, journaliste de semaine, lecteur tatillon de fiction (ou non). "Ecrivain n'est plus un métier d'avenir mais il est encore possible de faire quelques bonnes affaires dans le ... Show More