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Dans la peau d’une esclave

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on March 1, 2017

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This article was updated on September 19, 2017
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Underground Railroad de l'écrivain américain Colson Whitehead plonge le lecteur directement dans la réalité de l'esclavage : nous habitons le corps de Cora, nous fuyons avec elle et nous avons les mêmes rêves. Mais plus encore, Underground Railroad nous apprend à écrire l'histoire, ici celle des ethnies et de l'esclavage aux Etats-Unis, sans certitudes triomphantes. 

Le sixième roman de Whitehead convoque le passé pour éclairer le présent. Au lieu de suivre un récit chronologique, nous sommes embarqués dans un voyage à la Jonathan Swift sur des territoires imaginaire. À chaque étape, Whitehead met en lumière un aspect différent de la violence raciale aux États-Unis.

Courant de cache en cache, bénéficiant d’un réseau d’entraide et de “routes” clandestines (l'"underground railroad" du titre), le personnage principal du livre, Cora, découvre des villes aussi irréelles que l'île de Lilliput. Cependant, ces lieux imaginaires sont suffisamment réalistes pour que le lecteur se demande s'ils existent… 

Nous partons de la plantation Randall en Géorgie, où Cora et sa mère sont nées. La violence extrême qui règne en Géorgie marque profondément Cora et son entourage. Elle prend la fuite et son absence devient une obsession pour le propriétaire de la plantation, Terrance Randall, ainsi que pour un chasseur d'esclaves nommé Ridgeway. En effet, la fuite de Cora change non seulement sa vie mais aussi celle de presque tous ceux qu'elle rencontre.

Stérilisations forcées

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Cora s'arrête tout d'abord en Caroline du Sud. Cet endroit rappelle les expériences cliniques de Tuskegee, avec ses stérilisations obligatoires, son eugénisme agressif, ses technologies de pointe et son unique gratte-ciel. Whitehead introduit même un ascenseur, clin d'œil à l'un de ses romans précédents, L'Intuitionniste

Pour Cora, la Caroline du Sud apparaît de prime abord comme une terre de liberté. Malgré la menace que représente Ridgeway, le coup de fouet ne semble pas avoir cours en Caroline comme c'était le cas en Géorgie.

Cora change complètement, se fait appeler Bessie. Toutefois, le changement de nom ne se fait pas par choix : durant sa fuite, avec deux autres esclaves, elle est tombée sur un groupe de Blancs. Un garçon s’en est pris à elle ; elle l’a tué par accident. Tout au long du roman, elle ne sait que penser de la mort de ce garçon.

Dans l'État "progressiste" de Caroline du Sud, Cora/Bessie vit dans un dortoir et travaille pour une famille blanche. Plus tard, elle trouve du travail dans un musée d'histoire naturelle, où elle doit se produire dans des représentations sur l'Afrique et les plantations. Au début, Cora a l'impression que sa vie s'est améliorée par rapport à ses années en Géorgie, mais elle ne tarde pas à comprendre les véritables objectifs des autorités : on stérilise de force les femmes afro-américaines décrétées malades mentales et on inocule la syphilis aux hommes pour analyser l'évolution de la maladie.

Un concert et un lynchage

Cora se rend ensuite en Caroline du Nord, où les choses sont radicalement différentes. Elle quitte des terres d'esclavage et d'eugénisme pour entrer sur le territoire du Ku Klux Klan. Là, des Afro-américains sont tués, seuls ou en masse, et de la main d'œuvre irlandaise est importée pour travailler à leur place. Tous les vendredis, dans toutes les villes de Caroline du Nord, se tient un spectacle sur la place principale : un discours, parfois un concert, et toujours un lynchage.

Lorsque Cora arrive, la population locale a du mal à trouver de nouvelles victimes. Les Blancs se soumettent de plein gré à des fouilles aléatoires de leurs maisons et calèches, ce qui n'est pas sans rappeler les méthodes de la future NSA. Ils se vantent même d'être fouillés. Pendant plusieurs mois, Cora se cache dans une pièce secrète au-dessus d'un grenier. En fin de compte, elle est découverte par la domestique irlandaise de la famille. Ridgeway, qui dirige les fouilles, fait une descente et l'emmène.

La destination suivante de Cora, embarquée dans un véritable voyage de Gulliver (version film d'horreur), est le Tennessee, un État ravagé par la fièvre jaune. Cora y médite sur la nature du pouvoir, du progrès, de la religion, du travail, de la propriété et de la liberté. Cora est aussi réaliste que n'importe quel personnage de littérature contemporaine, et Whitehead ne lui impose pas de limites. Si son choix de mots reflète un manque d'éducation, sa réflexion philosophique en revanche est à la hauteur des capacités de Whitehead lui-même.

Dans le Tennessee, Cora est libérée par des ouvriers. Elle arrive alors dans un cinquième État : l'Indiana. Là, Cora s'installe dans une ferme coopérative prospère qui héberge un large spectre d'Afro-américains. Des poètes, avocats, musiciens et orateurs comptent parmi les clients. Cora essaie même de laisser sa chance à l'amour.

Pourtant, même là, elle reste en marge de la société. Elle est considérée non seulement comme une fugueuse, mais surtout comme une criminelle, et toute une partie des habitants de la ferme craignent cette infamie. Comme le rappelle l'influent Mingo, s'ils souhaitent nouer des liens pacifiés avec la société blanche, mieux vaut s'adapter. Mingo a raison sur un point : les Blancs ne permettront pas à ce paradis de perdurer.

Une œuvre magique

Underground Railroad est une œuvre magique par bien des aspects, mais c'est surtout l'entremêlement de l'absurde et du réel réussi par Whitehead qui est exceptionnel. Presque tous les personnages sont un mélange de prosaïsme et d'étrangeté. Ridgeway est un chasseur d'esclaves brutal qui prend la fuite de Cora comme un affront personnel fait à sa virilité. Pourtant, il fait de grands discours sur la “Destinée manifeste” (une idéologie selon laquelle les États-Unis ont une mission divine : diffuser la démocratie et la civilisation) pendant que son employé noir Homer note ses phrases dans un carnet. Cela s'applique à toutes les destinations traversées par Cora.

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Même si elle améliore certains aspects de sa vie (elle lit Les Voyages de Gulliver, par exemple), le progrès historique en continu n'existe pas : les plantations, les scientifiques cyniques, le réseau d’entraide clandestin, le Ku Klux Klan et l'auto-détermination existent tous simultanément, à différents endroits.

L'émouvant roman No Home, écrit par Yaa Gyasi en 2016, tentait le même tour de force en balayant tout le spectre de la domination raciale sur plusieurs siècles, aux États-Unis. 

On y suivait les descendants de deux sœurs, chaque génération occupant un chapitre du livre, jusqu'à notre époque. Presque inévitablement, la fin donne le sentiment d'un accomplissement de l'Histoire.

A contrario, Whitehead refuse de finir sur l'idée d'un bonheur éternel. Cora a droit à une fin plutôt heureuse mais l'auteur refuse d'offrir un happy end à son lecteur, qui se retrouve face à toutes ces réalités violentes, passées, présentes et futures.


La version originale de cet article a été publiée en anglais par M Lynx Qualey.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.

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