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Correspondance avec Etel - Sitt Marie Rose

Tamyras Éditions By Tamyras Éditions Published on April 8, 2016

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Beyrouth, Liban, Août 2013

Chère Etel,

J'écris parce que comme vous je veux faire usage de ce que j'ai, pour dire.

Mais comment réapprendre à parler quand on a décidé un jour de se taire ?

Et comment parler quand on connaît trop bien les mots ?

Et comment être subversif ? Comment une résistance ne serait-elle pas futile ?

La vie de Sitt Marie Rose et votre récit créent-ils ensemble un acte subversif ? Et si de cet évènement historique, il ne reste que votre fiction ?

Qu'en est-il du devenir d'une œuvre dans le temps ?

Quoi raconter ?

Comment résister ?

Quel rôle pour ceux qui racontent? Connaissent-ils, eux, l'étendue de leurs responsabilités ?

Pourquoi se taire.

Pourquoi parler.

Comment raconter ? Comment raconter la guerre ? Comment en parler sans paralogisme ?

Et puis, que faire des mots que l'on reçoit ?

Ces mots que je reçois et ces mots que je me dois de dire, sont des mots que je ne sais rendre utiles.

Joëlle, née le 20 décembre 1985


Août 2013

Chère Joëlle,

Quand on a décidé de se taire, ça peut être pour mieux réfléchir, parce qu'on respecte la parole et qu'il faut l'entourer de silence pour qu'elle retrouve sa raison d'être, son énergie. On peut donc revenir à la parole en faisant confiance aux mots. Faire confiance aux mots, c'est peut-être aussi les laisser venir à soi, les laisser trouver leur place, ne pas paniquer, savoir arrêter ses questions et laisser venir à soi la vie sous les formes du moment : la parole, l'amour, le voyage, etc. Les mots sont jeunes si nous le sommes, c'est-à-dire ils sont neufs si nous nous laissons encore être étonnés par leur existence même, par le miracle qu'est la parole, la parole parlée ainsi que la parole écrite.

Je crois qu'on ne décide pas d'être subversif (comme on décide de boire un verre d'eau). Mais en fait, pourquoi pas ? Pour moi, toute vérité est subversive dans le monde de mensonge dans lequel nous sommes. Dire qu'un mur est blanc s'il est blanc, dans nos sociétés, tient du courage. Donc le courage est toujours subversif, qu'on le veuille ou non, qu'on le sache ou non. Faites ce que vous avez à faire, dites ce que vous avez à dire, en toute lucidité, en toute honnêteté, et cela sera subversif, cela dérangera, et on ne sait pas comment ni pourquoi, mais cela fera bouger les choses dans une direction toute fraîche, toute porteuse d'énergie, et touchera ne serait-ce qu'une personne, on ne saura jamais qui. Ce qui répond à votre question : toute résistance n'est JAMAIS futile. Son effet peut être, ou est toujours inconnu, mais cet effet est là... le monde change par grands soubresauts, mais aussi par micro-ondes, par petits évènements, petits déplacements de points de vue, de visions ... Tout a un effet, dans le monde physique comme dans le monde social et humain. Le fait qu'on ne le sait pas ne veut pas dire que ça n'existe pas. Et puis, que de fois je me suis dit je ne peux pas changer le monde en grand, mais si je me change moi-même un peu, c'est déjà cela, si je donne quelque chose même à une seule personne, c'est déjà cela de gagné. Rien n'est perdu, dans le mal comme dans le bien. De cela, je suis sûre, et cela me soutient.

La vie de Marie Rose Boulos a été un acte subversif parce qu'elle a pris des risques dans des actions qu'elle jugeait morales. Elle a fondé la première école dans le Mashrek pour enfants retardés mentaux. J'étais à Beyrouth quand (1974?) Fouad Naïm avait fait un reportage à la télévision libanaise sur cette école ; la présidence - Sleiman Frangieh - avait téléphoné à la direction de la Télé pour les réprimander, disant qu'ils donnaient une image négative du Liban ! Elle avait cofondé l'Association des Amis de Jérusalem, et se battait pour les droits des femmes. C'est ainsi que je l'avais rencontrée à deux réunions à Dar al Fan où sa passion et son intelligence m'avaient frappée.

Sa vie et mon récit ont été considérés suffisamment subversifs pour qu'elle soit assassinée, et que moi, à un certain moment, j'aie reçu des menaces de mort. De cet évènement historique s'il restait mon récit ce serait déjà énorme. D'abord sa vie à elle a dû marquer beaucoup de gens, a eu une influence que nous ne pouvons pas évaluer, mais qui certainement a existé. Quant à mon récit, il secoue vraiment les gens. Ce n'est pas que de la "littérature". Traduit dans sept ou huit langues il suscite des questions, des passions. Enseigné une fois dans un lycée de Californie par un instituteur ami, il a fait que des élèves ont pleuré et ont adressé des lettres à Marie Rose, et ont voulu la sauver ! On ne connaît jamais l'importance d'un texte, on ne sait pas la vie qu'il aura. Mais ce livre crée des situations intéressantes. J'ai ainsi rencontré vers 1978 à Assilah, au Maroc, au cours d'un festival, un jeune homme qui s'avéra être le frère de Marie Rose (Joseph Abouhadid),et qui était architecte, et qui m'a dit en pleurant que je l’avais décrite telle qu'elle aurait été. Un moment pareil est inoubliable.

Le devenir d'une œuvre dans le temps ? De nos jours, ce devenir est le moins sûr possible.

Il y a beaucoup de livres, relativement peu de lecteurs, les auteurs comme les lecteurs sont dispersés, au Liban en particulier, il n'y a même pas une seule langue d'écriture, et ainsi de suite. Si on pense en termes de durée, on est pessimiste. Mais il faut dépasser ces questions, et c'est très dur. Tout change, tout disparaît, plus vite que jamais. Il ne reste qu'à ne pas renoncer, faire ce qu'on a à faire, et le jeter à la mer. On ne sait pas, et les choses peuvent durer comme elles ne peuvent pas durer. C'est comme la vie elle-même, ce n'est pas parce qu'on va mourir un jour qu'on ne s'amuse pas, ne mange pas, et vit comme si l'on était presqu'éternelle. Nous avons été élevés dans la valorisation de la durée et cela est peut être même un instinct. Mais la réalité est différente. On finit par faire ce qu'on a envie de faire, décidé de faire, et le reste, on verra bien, n'est pas dans nos mains.

Comment résister, pourquoi résister : je ne veux pas avoir l'air de faire la leçon, mais partager ce que je pense, comment je fonctionne, sans en aucun cas être un modèle. J'ai fini par croire que si le monde existe c'est qu'il y a un équilibre, instable, bien sûr, un équilibre en constant devenir, mais équilibre quand même. Grosso modo, il y a le mal, c'est évident, mais il y a des millions, des milliards de gens qui sont "bien", qui font leur boulot, se battent dans leur quotidien, et tout cela fait que le monde marche quand même. On n'est pas tout à fait seuls. Beaucoup beaucoup beaucoup de gens sont dans la même détresse, et beaucoup dans la même lutte... il faut choisir son camp et ajouter son petit effort dans un effort plus grand qu'on ne voit pas et qui quand même existe.

Quoi raconter ? Raconter ce qu'on veut raconter, sauter dans le vide pour ainsi dire. Tout ce qu'on racontera trouvera sa place, son public, sa raison d'être. De toutes façons, si on ne raconte pas ce qu'on tient à raconter, ça sonnera faux.

Chacun de nous a quelque chose à dire. Il y a ceux qui disent bon, je vais écrire, c'est ainsi, je vais le faire. C'est un chemin nouveau par nature, on découvre ce qu'on a à dire en écrivant, c'est une aventure. Il faut parfois retenir ses questions, et se lancer, avec plaisir. Avoir confiance en soi et en la vie. Décider de se mettre du côté de la vie. Ecrire sans se censurer, laisser le flot aller de l'avant, on peut toujours corriger plus tard. Pourquoi dire ? Il n'y a pas de réponse absolue. C'est une nécessité intérieure, mais une nécessité qui répond aussi à tout un contexte culturel, humain. C'est prendre sa place parmi d'autres gens qui ont écrit dans l'histoire de l'humanité, et qui continuent à le faire. Vient le moment où on n'a pas à dire pourquoi on écrit, on s'assied, et on commence... et c'est bien.

Chère Joëlle, j'aimerais ne pas vous avoir déçue, il faut de la joie, et il faut du courage, c'est beaucoup, mais c'est possible.

Je vous embrasse,

Etel, née le 24 février 1925


Beyrouth, Liban, Août 2013

Chère Etel,

À vrai dire, je ne m'attendais pas à avoir de réponses à mes questions. Mon texte se présentait plutôt comme une lettre ouverte, un cri de détresse... Et vous avez su, une fois encore, secouer mon désarroi.

Je suis ravie de lire tellement de fraîcheur et de bonne énergie... Merci de continuer à nous rappeler qu'il est toujours possible de vivre simplement, que la résistance ne réside pas nécessairement dans les grands gestes, que le moindre détail peut changer le monde, ne serait-ce que pour un instant seulement.

Merci pour cette jolie brise d'espoir. Merci de continuer à nous donner envie.

Je vous embrasse,

Joëlle.

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