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Communautés et auto-immunité, le cas du Liban

Elias By Elias Published on November 6, 2015

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« (…) Moi-même j’ai défendu leur cause, si souvent, dans des conseils de religieux, dans des sermons, le dimanche, dans les petites églises de la Montagne. Je disais que la terre du Seigneur était occupée et que ses habitants vivaient misérablement dans des camps. Nous avons été généreux, les avons reçus, et puis voilà, ils s’allient à la pègre internationale, ils transforment leurs camps en repaires de bandits, ils font venir des Japonais rouges et des tueurs du Pakistan, ils blasphèment le nom de Dieu et vont jusqu’à dire que le Seigneur tout-puissant n’existe pas !

- Je suis exténuée, Bouna Lias. Vos paroles ne m’atteignent pas. Vous dites des choses machinalement, vous ne savez pas ce que vous dites. Il n’y a pas de nuance, il n’y a pas d’ombre dans ce pays. Le ciel est bleu, vos yeux blancs, vos cœurs noirs. Tout est ainsi. » Etel Adnan, Sitt Marie Rose, Paris, Des Femmes, 1978, réédition Tamyras, 2010, p 99.

« (…) Alors, quand l’impossible mutation a lieu, quand par exemple quelqu’un comme Marie Rose sort du cours ordinaire des choses, le corps social affolé dégage ses anticorps dans un mécanisme aveugle et automatique pour résorber, tuer, et digérer la cellule dans laquelle le vouloir vivre de la liberté est parvenu à se manifester. » Etel Adnan, Sitt Marie Rose, Paris, Des Femmes, 1978, réédition Tamyras, 2010, p 84.

« Communauté comme com-mune auto-immunité : nulle communauté qui n’entretienne sa propre auto-immunité, un principe d’autodestruction sacrificiel ruinant le principe de protection de soi (du maintien de l’intégrité intacte de soi), et cela en vue de quelque sur-vie invisible et spectrale. Cette attestation autocontestatrice tient la communauté auto-immune en vie, c’est-à-dire ouverte à autre chose et plus qu’elle-même : l’autre, l’avenir, la mort, la liberté, la venue ou l’amour de l’autre, l’espace et le temps d’une messianicité spectralisante au-delà de tout messianisme. » Jacques Derrida, Foi et savoir, Points, 2001, Editions du Seuil, p 79.


En travaillant sur le texte d’Etel Adnan, Sitt Marie Rose, je me rends compte que nous reproduisons nous-mêmes une scène du livre au cours d’un comité éditorial avec l'équipe Tamyras, alors que nous discutons de sa version en e-book augmenté.

Au lieu d’essayer de penser la question religieuse ou confessionnelle au Liban, la discussion retombe sur nos jeux d’identifications et les logiques qui ont sévi durant la guerre : « Mes parents étaient rentrés au village. Ils étaient pacifiques. Mais les Palestiniens sont venus avec des armes, et ils ont dû s’armer pour protéger leur famille. Et je jure que je n’ai rien contre eux. »

Je sens que je ne peux qu’adhérer à ce discours. Une autre parmi nous enchaîne : « oui, je sais, à chaque fois quelqu’un me parle de la guerre, et il déroule son programme, et je suis d’accord avec lui, avant même qu’il ne finisse, je suis d’accord, mais je suis d’accord avec tous les discours quels que soient les camps, palestiniens, chrétiens, etc. »

Contrairement au curé qui s’adresse à Sitt Marie Rose avec son discours programme, le point de vue de l’autre est pris en compte à égalité dans notre discussion, mais elle s’arrête à : « c’est très compliqué, les chrétiens n’ont pas arrêté de penser des choses différentes au fil des évènements, etc. » Et peu à peu, elle s’enlise sur les alliances qui passent leur temps à changer de combinaisons. C’est la fatalité face à la folie des évènements qui débordent toute rationalisation.

Combien de milliers de fois le sujet de la guerre retombe-t-il dans cette répétition ? N’est-il donc pas possible de faire entendre une autre voix ?

Pourtant, le processus semble toujours le même. Vous prenez parti pour les Palestiniens, or les Palestiniens nous ont attaqués, nous ne pouvons plus vous suivre.

Et nos blessures se ravivent, à chaque fois, nous sommes ramenés à l’impuissance qu’engendre cette mécanique identificatoire. Et s’il nous fallait plutôt apprendre à interroger sous un nouvel angle nos identifications communautaires ? Se pourrait-il que l’ennemi se déplace, qu’il ne corresponde plus à un camp ou un autre ?

Si l’ennemi n’était pas une communauté rivale avec des sujets bien identifiés, mais plutôt un processus de durcissement qui prend possession de tous les protagonistes, les entraînant mécaniquement à réagir dans la violence ? Pourrions-nous faire la distinction entre l’acte de se défendre et celui d’attaquer, par exemple, pour y voir plus clair ? On répondrait bien sûr que c’est une simplification, et pour se défendre, on doit souvent prendre l’initiative d’attaquer.

Si nous devions décrire ce processus et en faire la généalogie, les Israéliens, en attaquant les Palestiniens au départ, ne furent-ils pas l’ennemi originel ? Avant cette agression, chaque Palestinien était ouvert à une multitude d’autres qualités que celle de son appartenance identitaire. C’est au moment où l’agression israélienne s’intensifie que l’identification palestinienne se renforce et se durcit, et à juste titre, afin que tous les membres réagissent collectivement et se protègent.

Et s’il fallait repartir plus loin dans le temps, les porteurs du nom Juif furent les victimes précédentes. Et c’est sans doute la grande erreur d’Israël, d’avoir construit un État sur un Nom martyrisé, et qui a conduit à en faire à son tour un oppresseur.

N’y aurait-il un effet de chevauchement sur un même Nom qui, en occupant deux positions affectivement différentes, entretiendrait la confusion ? Attaqués, les désignés du Nom se défendent en tant que victimes. Et, par un effet mécanique, ils se transforment et attaquent les autres en leur propre Nom, et les contaminent dans un emballement immunitaire.

C’est entre ces positions de victime et d’agresseur que le processus infernal se met en place. Victime, je dois m’identifier à ma communauté parce qu’on m’y contraint, et la machine immunitaire réagit avec l’identification qui s’essentialise en identité, et entraîne le prolongement du conflit que je porte ailleurs.

Le danger de devenir l’ennemi plane désormais sur les Palestiniens, et une autre communauté risque d’être contaminée par la victime transformée en agresseur. Comme les chrétiens qui « se sont défendus », peut-être à juste titre, réaction immunitaire où l’identification au groupe s’est transformée en question de survie et a entraîné le programme de défense avec tout le discours associé. Ils se sont eux-mêmes divisés entre ces positions, devenant en partie ces miliciens aussi butés que sanguinaires décrits par Etel Adan, tandis que d’autres soutenaient le camp adverse, rendant la situation d’autant plus indéchiffrable.

Existerait-il des lignes de démarcation précises entre les positions de victime et d’agresseur ? Peut-être pas, mais une vigilance à certaines formes d’automatisme éviterait peut-être les effets d’emballement.

A ne plus être dupe, elle éviterait de remonter le temps indéfiniment à la recherche du meurtrier originel, en limitant le cycle des violences.

L’essentialisation d’une identité est toujours sa réduction en programme. Une fuite en avant pour que le Nom reste indemne, avec tous les effets de violence contre les non porteurs du même Nom qui partagent le même territoire, leur exclusion afin de donner le maximum de vitalité à sa communauté.

Et pourquoi faudrait-il donner le maximum de vitalité à sa communauté ? Me donner à ma communauté, n’est-ce pas me sacrifier pour elle au nom d’un collectif qui me rabote en tant qu’être singulier ? Pourquoi ne pas plutôt me concentrer sur mon propre désir qui n’épouse pas celui du groupe ? Pourquoi devrais-je me sacrifier en-dehors d’un cas aussi extrême qu’un réflexe de survie ?

Et pourtant, jusque dans ma singularité qui m’en décale, c’est également le collectif qui me constitue en partie. Les plus naïfs et les belles âmes auront beau répéter : débarrassons-nous des religions, des communautés, toute cette mythologie est arriérée… La complication vient de ce qu’on ne peut pas faire la tabula rasa de tout un héritage culturel et d’un rapport au sacré qui passent par nos corps, entretiennent la vie en commun, les usages, des rites et des arts. Il faut en même temps penser l’héritage, l’identification à la communauté qui permet de vivre ensemble dans une culture, et également la non-essentialisation de cette identification, la possibilité de privilégier d’autres choix qui prendraient sur elle le dessus. Bref une auto-immunité qui permettrait de garder le programme ouvert à l’autre, en étant justement plus qu’un programme calculable avec machine d’emballement. Au risque sinon de faire tourner en rond des discours, d’organiser le monde selon une rationalité pétrifiée qui rassure, et où la paranoïa et la violence se déchaînent contre un ennemi qui ne sert qu’à durcir sa propre identité.

Sitt Marie Rose constitue l’exemple héroïque de la résistance à cette forme de ressentiment.

Et la pensée de Derrida pourrait peut-être nous aider, bien qu’elle semble a priori difficile. Elle travaille avec des apories et des « doubles binds », où il faut réussir à tenir en même temps des positions qui s’opposent, comme la nécessité de penser immunité et auto-immunité comme un processus unique, où le programme et la nécessité de le faire dévier jouent ensemble dans une relation contradictoire. Comment accueillir des différences dans la répétition ? Immunité et auto-immunité ne se scindent pas comme deux catégories étanches : le réflexe immunitaire qui consiste à cristalliser l'autre dans une identité afin de l'éliminer, est en réalité déjà un réflexe auto-immunitaire : en détruisant l'autre, je me détruis moi-même (puisque l'autre travaille en moi par le jeu de la différence pour Derrida). Avoir à l’esprit cette nécessité de tenir cette tension permettrait de ne pas retomber machinalement, car il s’agit bien d’une machine, dans un emballement (auto)-immunitaire en laissant libre cours à des processus de pure indemnisation (rester indemne, et s’indemniser), ou en reproduisant tout discours qui sauve (la communauté) au prix d’une radicalisation programmatique.

Ne pas être tranquille d’avance, penser ensemble la confiance et l’exposition, le programme et l’incalculable, l’hospitalité au risque de la menace, d’un mal possible, qui lorsqu’on s’efforce de l’exclure à tout prix, conduit au pire, autre forme de l’auto-immunité où, à force d’exclure l’autre, qui est aussi celui qui travaille au fond de moi, je cours vers l’autodestruction (et qui est la chance que l’autre advienne autrement...)

Éviter ce processus, cela ne peut se faire qu’en parvenant à tolérer l’irruption de l’autre en soi, même au péril de sa vie.

Les autorités religieuses ou politiques ne veulent pas entendre ce discours. Tout leur pouvoir repose sur l’essentialisation de la communauté avec la captation de ses membres dans un programme. Un travail critique, contre eux et avec eux, permettrait d’ouvrir des brèches, et de favoriser les rencontres dans une société hybride. Or, le partage des marchés en coupes réglées et la possibilité de trouver un emploi relèvent de plus en plus d’enjeux communautaires, où les familles sont encouragées à suivre cette tendance pour l’intérêt des « leurs ». Cette recrudescence de clientélisme verrouille d’autant plus le pays et nos subjectivités.

Au-delà des actes d’héroïsmes tels que ceux de Sitt Marie Rose, résister au Liban consisterait peut-être à trouver des alternatives à ces logiques. Trouver d’autres manières d’être ensemble à partir de milliers d’autres critères que le critère communautaire ou familial, à l’écart du désir mimétique.

Ce qui peut passer par un groupe d’amis, d’autres formes de collectifs, une passion commune pour la musique par exemple, ou d’autres espaces de rencontres que les Mall dédiés à la consommation. Ne pas abdiquer aux communautés et aux familles ses choix de vie.

Une guerre larvée existe déjà au Liban. Au lieu de simplement faire le jeu des acteurs présents en ralliant des camps qui, derrière leur affrontement, tiennent solidairement la même partie entre leurs mains depuis une éternité (ou en étant automatiquement ralliés à ces camps auxquels on ne croit plus), déplacer toutes les lignes de front en créant de nouvelles façons de vivre ensemble qui traverseraient la société libanaise, au lieu de celles qui aujourd’hui la quadrillent en l’enfermant dans un carcan.

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