We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

Cinq livres pour découvrir la littérature palestinienne

Karim Kattan By Karim Kattan Published on June 19, 2017

Found this article relevant?

9

Quand on évoque la littérature palestinienne en France, deux figures se matérialisent instantanément (si encore, on sait qu’une chose telle que la littérature palestinienne existe) : d’un côté l’universitaire à la prose corrosive, Edward Saïd, qui chamboula tout le champ des études littéraires en 1978 avec la parution de son ouvrage, L’Orientalisme ; de l’autre, le poète – devenu presque malgré lui, poète national - Mahmoud Darwich. 

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f89053015 0e75 4aff 9c18 142eec344244 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f0d92fec5 b4d4 4792 8cbe 9a566800debd inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Tous les deux sont amplement et largement traduits en français et bien connus du public. Mais la littérature palestinienne ne se réduit pas à cela, et derrière ces deux grandes figures existent un grand nombre d’auteurs.

Loin d’être une terre vide de littérature, la Palestine est connue pour sa grande tradition poétique et pour des textes souvent brûlants et subversifs. Découvrez les oeuvres de cinq de ses plus puissants auteurs.


1. La portraitiste des femmes palestiniennes

Dans L’Impasse de Bab Essaha, l’écrivaine Sahar Khalifa, dresse un portrait de la condition des femmes en Palestine. À Naplouse, en Cisjordanie, lors d’un couvre-feu imposé par les Israéliens, des femmes se retrouvent enfermées dans une ancienne maison de passe. La propriétaire de la maison, Nouzha, est une jeune prostituée, faussement accusée de collaboration avec l’ennemi par un amant qui souhaitait s’en défaire. Autour d’elle vont se réunir les femmes qui auparavant la fuyaient : la vieille accoucheuse, la jeune étudiante à l’Université qui mène l’enquête sur la condition des femmes pendant l’Intifada, et d’autres. 

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f83b9f565 9dc2 4d82 9d9d 1de001712596 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Dans la chambre d’à côté, un militant blessé est réduit à la position de quasi prisonnier, qui ne peut que les écouter. C’est avec colère – et une certaine joie qui transparaît – que l’auteure castre symboliquement ainsi le militant. Blessé et alité, il entend les femmes parler. Personne n’est laissé en reste : les hommes palestiniens – déchirés entre militantisme et amour –, les Israéliens dont la cruauté et la brutalité dépassent souvent l’entendement – et les femmes elles-mêmes.

De leur inimitié première, les femmes réunies ainsi dans la pénombre de la maison, entre cafés et narguileh, commencent à entrevoir leurs univers respectifs. L’Impasse de Bab Essaha est un portrait acerbe de la triple oppression des femmes palestiniennes. Nouzha, désillusionnée de la Palestine, lance à un autre femme une réplique demeurée célèbre : 

« Dis-lui, dis lui, que sa Palestine est une ogresse ». 

Le roman se clôt sur l’image d’un drapeau israélien qui brûle, allumé par une Nouzha complètement indifférente à son geste.

L’Impasse est surtout un portrait juste et douloureux d’un moment de la Palestine, celui de la première Intifada (1987-1993), entre espoir et désillusion ; et il demeure, dans la simplicité de son langage, un chef-d’œuvre de poésie.


2. L'avocat engagé contre la violence de l'occupation

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f9a8716e9 73df 41ff b780 f3f9f5001fa1 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Raja Shehadeh est un avocat palestinien, ayant fondé l’ONG Al-Haq à Ramallah, qui œuvre pour la protection des droits palestiniens. Il est reconnu comme l’un des grands écrivains contemporains en Cisjordanie. Nombre de ses œuvres ont été traduites en français, dont Palestine, terre promise qui retrace le quotidien lors des couvre-feux imposés par Israël au cours de la deuxième Intifada (2000-2005).

Le travail de Raja Shehadeh est toujours articulé autour de mémoires ou de journaux. Habitant de Ramallah, c’est par le prisme de cette ville qu’il approche la question palestinienne. Palestine, terre promise relate le quotidien d’un avocat engagé, croquant avec lucidité l’occupation et la lutte.

Tandis que l’espace physique devient étouffant et minuscule – l’armée interdit quasiment tous les jours aux Palestiniens de quitter leur maison – Raja Shehadeh décrit avec minutie les absurdités et les violences de ce quotidien dans son journal. L’expérience de l’enfermement permet un retour historique et intime sur la condition palestinienne à l’aube du XXIe siècle.

Raja Shehadeh propose dans ses œuvres une image de la Palestine d’une justesse redoutable. Sans concession et sans apitoiement, Palestine, terre promise montre la vie en Palestine occupée à travers le regard d’un écrivain sensible et d’un juriste expérimenté. Il s’agit là de l’une des meilleures introductions à la Palestine contemporaine.


3. La poétesse de la nature et de la résistance

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fb9ab2d77 ebd5 45d6 bb58 0f49e8276b0d inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
Fadwa Touqan

Si Naplouse est surtout connue en Palestine comme un centre vivace de la résistance – surnommée « Jabâl al-Nar » (la montagne du feu) pour son ardeur et « Petite Damas » pour la beauté de sa vieille ville – elle a également produit son lot de créatrices littéraires. Outre Sahar Khalifa, la famille Touqan a donné naissance à deux grands poètes. Ibrahim, l’un des fondateurs de la littérature palestinienne moderne, n’a jamais été traduit en français. Les mémoires de sa sœur, Fadwa, poétesse de la nature et de la résistance, ont quant à eux été traduits il y a peu. C’est l’occasion de découvrir une histoire de la Palestine vue par une femme, et ainsi que des bribes de sa poésie fulgurante : 

« Mon histoire, c’est l’histoire de la lutte d’une graine aux prises avec la terre rocailleuse et dure. C’est l’histoire d’un combat contre la sécheresse et la roche. »
Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f9039c554 e127 4a54 980f 69378de27a46 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Les mémoires sont un délice de géographie locale, où l’on voit évoluer la ville de Naplouse mais ils représentent surtout une fresque de la Palestine à travers le siècle, vue par une femme au sens de l’observation aiguisé. Du regard d’une enfant sur les rites, les coutumes et la colonisation, on passe à la naissance d’une grande poétesse arabe et d’une figure de proue de la scène intellectuelle palestinienne. Le propos féministe est présent tout le long. Fadwa Touqan se souvient ainsi que son frère a décidé de lui apprendre la poésie après que sa famille lui a interdit d’aller à l’école. « J’ai choisi exprès ce poème, lui dit un jour son frère, pour que tu voies la belle poésie qu’écrivent les femmes arabes. »

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f7ba17f5c 8568 4bb8 a3f3 fa92b29c6030 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Ces mémoires montrent comment les événements en Palestine mandataire puis lors de la Nakba forment non seulement la conscience d’une nation mais celle d’une jeune femme en devenir.

Dans le deuxième tome des mémoires, Le Cri de la pierre, c’est toute la vie intellectuelle palestinienne – cosmopolite, extrêmement éduquée et politiquement active, qui nous est donnée à voir : extraits de correspondances (on se souvient notamment d’un échange entre Fadwa Touqan et Herbert Marcuse), conversations, réflexions poétiques et politiques. À travers tout cela, c’est le portrait de l’engagement des femmes palestiniennes, essentiel, dans la lutte qui est le point d’orgue des mémoires.


4. La voix de la Palestine

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fc86baccf c380 4f40 ad99 5d32bdc2ae15 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Fadwa Touqan dresse avec conviction les errements d’une personne déchirée entre « [s]on individualité et [s]on sentiment d’appartenir à un peuple ». Mahmoud Darwich pose la même problématique dans l’introduction du recueil de poèmes La terre nous est étroite « Mais que pouvais-je contre le fait que mon histoire individuelle, celle du grand déracinement de mon lieu, se confondait avec celle d’un peuple ? » De fait la poésie de Mahmoud Darwich est d’abord une poésie de l’amour et de la perte : c’est ainsi qu’elle mêle l’expérience typiquement palestinienne, la mémoire et la perte, à celle de l’humain.

Sans jamais récuser le caractère central du politique, Darwich n’en essaye pas moins de créer des espaces de rêve et de lutte autres dans ses poèmes. Il n’est pas anodin qu’il soit devenu la figure de proue de la littérature palestinienne. Sa poésie pose les bases d’une modernité poétique qui puise sa source dans la tradition.

Poète des foules, à l’éloquence légendaire, Darwich est devenu pour beaucoup la voix de la Palestine. Ses poèmes ont été repris par de nombreux grands musiciens arabes, dont le libanais Marcel Khalifé qui a mis en chanson deux de ses poèmes les plus célèbres. Rita et le fusil, chant d’amour à une juive, et Oummi, poème à l’amour maternel.

Loin d’une nostalgie facile qu’on lui attribue souvent, Darwich crée dans son chant une Palestine poétique et fervente, qui se déroule en mélopées envoûtantes : il reste l’une des meilleures portes d’entrée dans la Palestine réelle et rêvée.

Cette anthologie personnelle, traduite par l’historien et essayiste Elias Sanbar, est une belle manière de découvrir Darwich dans toute sa complexité.


5. Le symbole de la modernité

Ghassan Kanafani est considéré comme l’un des auteurs arabes modernes les plus importants. Assassiné en 1972 par le Mossad à Beyrouth, il a laissé derrière lui de nombreux articles, romans et nouvelles.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f201460f8 bc2c 458d 8663 6e1cb8e7c88b inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Des Hommes dans le soleil, qui réunissait la traduction par Michel Seurat de trois nouvelles de Kanafani, n’est malheureusement plus disponible. La nouvelle éponyme, extrêmement célèbre, relate l’aventure de Palestiniens errants entre la Palestine et le Koweït. Histoire tragique et poétique, elle met en cause le monde arabe, qui reste sourd aux appels des Palestiniens, préférant les laisser mourir dans le silence comme les protagonistes de la nouvelle, piégés dans une citerne d’eau au milieu du désert. Les autres nouvelles du recueil portent également la marque de cette rage liée au désespoir. Le langage poétique de Kanafani, merveilleusement traduit par Michel Seurat, qui le compare à Genet, touche à la violence et la beauté extrêmes.

Des Hommes dans le soleil, dont a été tiré un célèbre film, Les Dupes (Tewfik Saleh, 1973) et plus récemment au Théâtre National Palestinien Al Kamandjati une adaptation en pantomime, est aujourd’hui d’une actualité brûlante alors qu’une nouvelle crise des réfugiés nous met face à des problématiques similaires.

Ghassan Kanfani peut heureusement encore être découvert dans la traduction anglaise, Men in the Sun, en attendant que cet écrivain incontournable soit à nouveau disponible en français.

Au drapeau qui brûle avec nihilisme à la fin de Bab Essaha répond l’optimisme inébranlable de Fadwa Touqan, qui termine ses mémoires ainsi : 

« L’aube finira par poindre […] En vérité, [notre peuple] est plus fort que la mort, que la destruction. Voilà ce que l’histoire nous enseigne. » 

Apparaît alors à travers toute cette littérature – du soleil cruel de Kanafani à la terre chantante de Darwich, dans cette liste qui n’est qu’une proposition de voyage – ce qui est constitutif des écrivains palestiniens : un hymne irrépressible à ce que rend possible l’amour chez l’être humain.

Né à Jérusalem en 1989, Karim Kattan est écrivain et vit entre Paris et Bethléem. Il est actuellement doctorant en littérature comparée à l'Université Paris-X. ll a par ailleurs fondé ... Show More

Found this article relevant?

9

1 Comments

Please log in or sign up to join the discussion

Birgit33
Merci de cette riche publication qui m'a fait découvrir la riche littérature palestinienne ;passionnant !

4 Related Posts