We think that you are in United States and that you would prefer to view Bookwitty in English.
We will display prices in United States Dollar (USD).
Have a cookie!
Bookwitty uses cookies to personalize content and make the site easier to use. We also share some information with third parties to gather statistics about visits.

Are you Witty?

Sign in or register to share your ideas

Sign In Register

Chez René Daumal, fureur de vivre et ivresse à tous les étages

Camille Trapier By Camille Trapier Published on April 24, 2017

Found this article relevant?

7
This article was updated on May 9, 2017
Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fff631109 bb06 4fff 8c78 c06040be2937 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
Daumal et Gilbert-Lecomte

Il voulait être voyant. « Dépasser la réalité épaisse. » Pour cela, tous les moyens furent bons. Alcool, drogue, roulette russe, expériences de mort imminente, mystique hindoue, silence. Ardennais d’origine, parisien d’adoption et montagnard de religion, René Daumal est poète, critique, essayiste, indianiste et dramaturge. 

Mal connu du grand public, l’écrivain né en 1908 exerce encore aujourd’hui une forte influence sur les milieux culturels. Marqué par le symbolisme et la pataphysique, sa vie poétique débute à Reims où il rencontre au lycée Roger Gilbert-Lecomte, Robert Meyrat et Roger Vailland. Les jeunes hommes partagent un goût pour la poésie, l'onirisme, la mystique, l'alcool et les drogues.

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f67661087 ca10 4cbb a7d6 ffe005a41d01 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

Au début des années 30, Daumal et ses compagnons de Reims, tous fraîchement débarqués à Paris sévissent au sein du Grand Jeu, groupe littéraire réuni autour de la revue éponyme. Leurs ambitions et leurs pratiques sont proches de celles des surréalistes : écriture intuitive et spontanée, recherche d'expériences extrasensorielles à grand renfort d'opium et de mauvais vins, exploration du mouvement de la pensée. Ils se détachent néanmoins du mouvement d'André Breton qu'ils considèrent « limité au domaine de l'inconscient » et ne donnant pas accès réellement à une « métaphysique expérimentale »

Un sulfureux mage 

Les rivalités ne tardent pas à arriver et Daumal, jeune coq, n'hésite pas à mettre en garde le pape du surréalisme au sommet de son règne : « Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d'histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d'être inscrits pour la postérité dans l'histoire des cataclysmes. »

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f14d55c63 1b76 44f9 915a 1c2b53fb9c89 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
Georges Gurdjieff (Wikimedia Commons)

En 1932, les deux leaders du Grand Jeu, Gilbert-Lecomte et Daumal se brouillent. Le groupe se sépare. Le premier reproche au second sa proximité avec le sulfureux Gurdjieff. Aventurier et personnage ésotérique, Gurdjieff est l'un des grands gourous de l'époque. Mage, figure de maître, détenteur des anciennes sagesses orientales pour certains, charlatan et dangereux escroc à la tête d'une secte pour d'autres. Gurdjieff marque néanmoins l'univers artistique de sa pensée par le biais de nombreux disciples célèbres comme Katherine Mansfield, Aldous Huxley, Pierre Schaeffer ou encore Peter Brooks. Daumal s'en remet à la pensée de Gurdjieff. Son écriture implose. Sa prose quitte les rivages rimbaldiens tourmentés et brumeux pour trouver son mouvement propre. Simple et clair. Lumineux. Manichéen, Parfois presque trop.

«  Alors que la philosophie enseigne comment l'homme prétend penser, la beuverie montre comment il pense. »

Daumal, c'est la fureur de vivre, le cri d'exister. Un ultramoderne antimoderne, un gourou qui voulait devenir disciple. Un paradoxe. Daumal, c'est le symptôme de son époque dont il fait le diagnostic. Il faut imaginer Rimbaud voulant devenir moine, le portrait de Gargantua en yogi ou encore Jarry réécrivant la Bhagavad-Gita. Poète du feu, il passa sa vie à tenter d'étancher sa soif de Vérité.

Ivresse hallucinée

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2fcc4e7f8a ab01 4cae a121 28cd018d69b7 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1

« Même pas moyen d'être saoul. Pourquoi boire donne-t-il si soif ? Comment sortir de ce cercle ?», écrit-il dans son premier roman, La Grande Beuverie, paru en 1938Récit fantastique, conte philosophique, La Grande Beuverie est une sorte de voyage initiatique qui rappelle Candide ou Zadig de Voltaire. Daumal plonge le lecteur au sein d'une beuverie où des hommes et des femmes, artistes, scientistes, écrivains ou faux sages se réunissent pour être le plus ivre possible. Le narrateur, aussi imbibé que les autres, passe de groupe en groupe en écoutant les paroles sans contenu des ivrognes. Il échappe à l'orgie et entame un voyage au sein de paradis artificiels. Il y rencontrent des "fabricateurs de discours et d'objets inutiles", des "Bougeotteurs", des "Moijiciens"... Contrairement aux gens de l'orgie, ces derniers ne boivent pas mais ils n'en sont pas moins ivres. D'une ivresse autre, hallucinée, celle de l'ego. « Il était tard lorsque nous bûmes. Nous pensions tous qu’il était grand temps de commencer. Ce qu’il y avait eu avant, on ne s’en souvenait plus. On se disait seulement qu’il était déjà tard. Savoir d’où chacun venait, en quel point du globe (et en tout cas ce n’était pas un point), et le jour du mois de quelle année, tout cela nous dépassait. On ne soulève pas de telle question quand on a soif. »

Une déclaration de guerre

Il faut prendre La Grande Beuverie pour ce qu'elle est, une déclaration de guerre. Contre le milieu culturel de l'époque mais surtout contre Daumal lui-même, contre sa propre imposture contre ses erreurs du passé. L'auteur raille d'un immense éclat de rire une époque d'avant-garde qui ne jure que par la mort du père et la tabula rasa.

« Je ne vous présenterai pas les personnages qui étaient là. Ce n'est ni d'eux, ni de leurs caractères, ni de leurs actions que je veux parler. Ils étaient là comme des figurants de songe, qui essayaient, parfois sincèrement, de se réveiller ; tous de bon camarades, chacun rêvant les autres. Tout ce que je veux dire maintenant, c'est qu'on était saouls et qu'on avait soif. Et nous étions beaucoup à être seuls. »

Https%3a%2f%2fs3.amazonaws.com%2fuploads.bookwitty.com%2f0e8c9694 5853 4604 b796 5d6543b6a3a5 inline original.jpeg?ixlib=rails 2.1
René Daumal, peu de temps avant sa mort

Prenons l'alcool dans le sens ou l'auteur l'entend, à savoir dans celui du symbole. Son écriture est allégorique. Analogique selon ses propres termes. Daumal écrit quelque chose pour en dire une autre. L'alcool, c'est la fausse vérité, c'est le discours réconfortant, ce que l'on ingère pour ne pas voir le monde dans sa froide vérité. 

Les personnages de La Grande Beuverie se croient libres, de penser, d'écrire, de créer alors qu'ils ne sont en fait que la marionnette d'eux-mêmes, mus par leur propre ego, par leurs psychoses, par la névrose du monde. Daumal ne les condamne pas, au contraire, il cherche à leur ouvrir les yeux, à s'ouvrir lui-même les yeux. Il ne peut leur en vouloir, comment en vouloir à quelqu'un qui dort...

Un immense talk-show

Libre à chacun d'être d'accord avec son auteur, mais La Grande Beuverie est un bon outil pour repérer l'ivresse de notre époque actuelle. Daumal a parfaitement saisi le caractère frénétique et hautement disruptif qui caractérise l'époque des avant-gardes artistiques. La grande période des egos. 

Aujourd'hui, la frénésie artistique semble quelque-peu en berne, mais c'est tout le reste de la société qui semble agité d'une excitation pompette. Imaginons La Grande Beuverie 2.0 version 2017 : Daumal y décrirait un monde devenu un immense talk-show, où chacun brûle d'exprimer son opinion mais où personne ne dit vraiment grand-chose. 

Il surferait sur YouTube à la recherche des meilleures compilations de chats. Peut-être enverrait-il des tweets depuis le siège passager d'un Uber. Il nous gratifierait sûrement de très beaux selfies. En tout cas, il est sûr qu'il aurait matière à penser, et surtout à rire.

Camille Trapier est artiste plasticien. Membre du duo Trapier Duporté, son travail est à la croisée de l’écriture et des arts visuels.

Found this article relevant?

7