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Chère Anaïs Nin, merci d'avoir libéré l'érotisme féminin

Adeline Fleury By Adeline Fleury Published on March 8, 2017

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This article was updated on November 17, 2017
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Anaïs Nin (Elsa Dorfman, CC)

Chère Anaïs,

Tu ne me connais pas et pourtant tous les jours ou presque tu m’accompagnes, tes phrases guident ma réflexion, mes pensées de femme du XXIème siècle sont nourries par ta conception de la vie, toi l’ardente amoureuse, toi l’écrivaine flamboyante, toi qui ne fais jamais rien à moitié. Femme de lettres et de chair, libre penseuse, farouchement réservée en public et totalement impudique dans la prose. Tu incarnes l’absolu féminin. 

Femme insatiable

Hier, ma nuit est devenue blanche, et au lieu de me laisser aller aux angoisses nocturnes, j’ai pris une nouvelle fois sur ma table de chevet ton Journal de l’Amour, la version non expurgée des années 1932-1939. Je ne te lis jamais de manière chronologique, je me laisse aller au hasard des pages.

Tu dresses des portraits inédits des artistes de tes années parisiennes, Breton, Cocteau, Artaud, Duchamp et surtout tu t’y dévoiles femme insatiable, sans cesse sur le vif de la passion et de la création. Tu n’épargnes au lecteur aucune de tes émotions dont tu livres la plus fine analyse. Et c’est cela ta force. Transformer ton expérience singulière en matière universelle. Avec Colette, tu es l’une des pionnières de l’autofiction. Il n’y a rien de plus dur que se donner à lire à la première personne, de faire de son "je" un récit.

Chère Anaïs, tu as passé ta vie à écrire, des livres, des nouvelles érotiques, ton journal intime et des lettres. Et quelles lettres ! A ton père d’abord. 

« Je ne pouvais pas t’écrire hier soir. Je pense à toi constamment. Je me réveille déjà enveloppée de rêves de toi. Je ne travaille qu’avec une demi-attention, avec ton portrait à côté de moi. Tout, tout le reste s’est évanoui. Mon travail est pour toi : je le voudrais plus beau. » 

Inceste, comme le titre de la première partie de ton journal... Tu t’adresses à ton père comme à un double inquiétant, celui qui t’a détruite enfant, qui t’a abandonnée lorsque tu avais douze ans et que tu as malgré tout aimé follement. 

La somme de tes passions

Et puis il y a tes hommes, tes amants, l’écrivain Henry Miller, ton grand amour, les psychanalystes Otto Rank et René Allendy, Hugh Parker Guiler, ton mari mille fois trompé, que tu nommes Hugo dans ton journal. Avec eux, tu es délicieuse amoureuse mais aussi capricieuse, manipulatrice, perverse parfois, et menteuse éhontée. 

« Comment peut-il s’imaginer que je puisse le quitter pour aller en rejoindre un autre, après de telles heures, après un tel mélange de nos souffles et de notre sang ? – Ce qui est exactement ce que je fais. Mon visage ne reflète jamais le mensonge, parce que mon visage reflète mes sentiments, et que mon sentiment, c’est un amour profond, aveugle pour Henry. » 

Tu te perds dans tes « petits mensonges », « des mensonges vitaux » pour éviter de susciter la jalousie des hommes mais surtout pour t’assurer une assurance narcissique.

Tes amants sont la somme de tes passions, de ton cœur errant pour trouver dans la même personne l’homme absolu, ce père dont tu finiras par te libérer de l’emprise. 

« Mon père revient à moi alors qu’il n’est plus le maître intellectuel dont je rêvais (c’est Henry maintenant), le guide que j’implorais (Allendy), le protecteur sur lequel pouvait compter l’enfant en moi (Hugo). Il a créé un enfant mais ne lui a enseigné que la peur et la souffrance, comme le fait Dieu, et je me suis délivrée de la peur et la souffrance. »

Dans les bras d’Henry Miller, ton cœur s’est emballé, entraînant ton corps et ton esprit dans son sillon. Avec l’écrivain, chair et intellect ne font qu’un. 

« Tout ce dont j’avais soif, c’est de la richesse de Henry, richesse de l’artiste autant que de l’homme, du cerveau autant que du corps. » 

Jouir et écrire

Avec lui, plus que jamais la femme passionnée s’est révélée en toi, désirante, obsessionnelle. 

« Je n’avais qu’un désir : retrouver Louveciennes et mon journal. Je suis rentrée à la maison, n’ayant dormi que quelques heures, et je me suis mise au lit et j’ai écrit. J’ai déjeuné, puis j’ai dormi comme un soldat, et me suis masturbée avant de me remettre à écrire ». 

La jouissance comme carburant de l’écriture. Moi aussi chère Anaïs, j’ai découvert ce formidable moteur artistique. Jouir et écrire, vivre de désir et de littérature, c’est un vivre d’amour et d’eau fraîche en plus intense. L’écriture peut être douloureuse, tyrannique, addictive, tout comme l’est la satisfaction du plaisir charnel.

En septembre 1976, un peu plus d’un an avant ta mort, tu écris à propos de ton journal : 

« Si la version non expurgée de mon journal est publiée un jour, ce point de vue féminin sera exprimé encore plus clairement. Cela montrera désormais que les femmes n’ont jamais séparé l’acte sexuel du sentiment, et de l’amour de l’homme tout entier. »

Anaïs, ton propos doit sembler bien naïf à certains, pourtant ce dont tu parles, ce n’est pas de simple plaisir sexuel, mais d’une jouissance bien plus forte encore, de celle qui retourne, extatique presque, un lâcher prise total auquel peu de femmes ont accès. 

« J’ai presque pleuré devant cette absolue désintégration de moi-même, cette absolue dissolution de mon être en lui. » 

La jouissance féminine effraie, l’absolu fait peur, encore plus au féminin.

Amoureuse de l'amour

Tu confies au fil des pages ton besoin de te mirer dans les hommes. 

« Je voudrais essayer d’aimer un homme fort. La femelle en moi a besoin de lui. J’ai besoin de l’homme. Et les hommes se sont montrés tellement protecteurs avec moi – si bons, même quand ils étaient faibles – que j’en aurais toujours besoin, que j’avoue ce besoin, cette dépendance, et qu’en retour je donne le seul cadeau que peut offrir une femme : l’amour, l’amour, l’amour. » 

Ce serait peut-être cela ton unique péché, être amoureuse de l’amour, de la vibration.

Toi la femme indocile, tu as provoqué l’ire de certaines féministes pures et dures, parce qu’elles ne comprennent pas qu’il n’y a rien d’aliénant à s’en remettre à un homme, à condition d’en décider, et que peu de femmes ont su comme toi mettre leurs actes en accord avec leurs pensées. 

Tu es une femme viscéralement libre et ton discours demeure aujourd’hui foncièrement moderne. Te lire ou te relire est salvateur en ces temps nébuleux où le corps féminin est encore malmené. Tu as su libérer l’érotisme féminin et au nom de beaucoup de femmes je t’en remercie. Ton journal en atteste : s’autoriser à être femme est un combat de tous les jours.

Adeline Fleury est l'auteure du "Petit éloge de la jouissance féminine" (éd. François Bourin), de "Rien que des mots" (éd. François Bourin) et de "Femme absolument" (JC Lattès).

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