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Charles Bukowski, le combat à mains nues de la poésie

Thomas Vinau By Thomas Vinau Published on June 8, 2017
« Tu ne peux pas battre la mort mais
tu peux battre la mort en vie, parfois. plus tu apprendras à le faire,
plus il y aura de lumière.
ta vie c’est ta vie. »

C'est pas nouveau, le monde se trompe. Je dirais même qu'il se fourre le doigt dans l'oeil. On prend souvent, c'est notre nature, des vessies pour des lanternes, et des trous de balle pour des étoiles. En matière de littérature c'est le pompon, car un livre est une trousse de survie (ou une boîte de Pandore) dans lequel chacun trouve ce qui l'arrange ou ce dont il a besoin sur le moment. Et souvent l'auteur lui même ne sait pas vraiment ce qui se cache dedans. Ceci étant dit, c'est plutôt une bonne nouvelle mais parfois cela ajoute un peu à la confusion.

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Prenons un exemple : Charles Bukowski, le gros dégueulasse pour les uns, le bourré pervers de Bouillon de culture pour les autres. Pour certains, la viande qui brûle en direct sur le barbecue de l'enfer. Pour d'autres, un enfant malmené en immersion dans la fange du vingtième siècle. Pour certains, ce que l'Amérique a fait de plus beau. Pour d'autres, ce qu'elle a fait de plus con. Le boxeur imbibé de nuits frelatées. Le phallocrate suant. On peut continuer comme ça longtemps. Et bien entendu, le pire, c'est que tout ce joli monde a tort et raison en même temps.

« je ne réclame pas
vos armées
ou
vos baisers
ou
votre mort
j'ai les miens »

Moi, du haut de mon canapé creusé par des heures de fuites ébahies, voilà ce que j'en dis : Bukowski est avant toute chose, en premier, et en dernier, tout nu et tout entier, un poète. Je vais jusqu'à penser qu'il est poète avant d'être romancier ou nouvelliste, qu'il n'est que poète, poète total. Que c'est la poésie qui a accouché de lui, bien sûr par césarienne. La quintessence de son écriture, le meilleur de son style, et ce qui fait de lui au passage un auteur capable d'être un bon romancier ou un bon nouvelliste, c'est avant tout la poésie. « Le style, ça veut dire un homme tout seul au milieu d’un milliard d’autres », écrivait-il à son ami Douglas Blazek. Debout, tout nu, tout seul, voilà ce que fut le processus d'épuration de son écriture par le combat à mains nues de la pratique poétique. Le mec s'est rincé, jour après jour, nuit après nuit, bouteilles après bouteilles, échec après échec, il a creusé son trou, sans gant, et le journal de bord de cette grande dégringolade lucide ne fut fait que de poèmes.

« L'amour sera toujours
parce que les pierres aplaties à force de pencher
emportent les bateaux dans la mer
emportent les chats et les chiens
et tout le reste.
Elle a ri et la journée a commencé sans
fausse note.
Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines. »

Bien sûr il voulait casser la gueule à la littérature américaine, à Hemingway et compagnie comme il l'avait fait un beau matin des années cinquante avec son paternel. Bien sûr il admirait les Knut Hamsun, William Saroyan et surtout John Fante, mais il ne parvint à écrire des histoires, ses histoires, sa viande, qu'avec les instruments du poème et seulement après avoir consacré dix longues années à se dézinguer la tronche chaque nuit et à écrire chaque matin des poèmes. La poésie était son alphabet. Le vin et la bière son sang. Ses plaies le monde à explorer. Il n'a jamais cessé d'en écrire. Mais nous petits Français ne les avons rencontrés (en particulier grâce à Philippe Garnier) qu'après le succès des nouvelles du vieux dégueulasse.

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« Il y a un rossignol bleu dans mon cœur
qui veut sortir
mais je l’arrose de whisky
et de fumée de cigarettes
et les putes, les patrons de bar
et les épiciers
ne sauront jamais qu’il
est là »

C'est vrai, ce n'était pas une poésie classique, ni sophistiquée, ni maniérée, mais sauvage, tendre et directe, comme un bon coup de pied au cul de ce que c'est de tragédie et de farce d'être au monde. Une poésie qui ne fait pas dans la dentelle mais qui est pourtant (j'ose le mot) pleine de finesse, de profondeur et de grâce. Une poésie qui n'a pas pas peur du sexe, de la crasse, de la médiocrité, mais qui ne craint pas non plus la délicate vérité de la beauté. Elle n'est pas de tout repos, mais elle n'est pas non plus la caricature du porc de yankee graveleux qu'on en a fait parfois (sauf quand lui-même décidait d'être cette caricature par facilité, forfanterie ou bêtise, il n'en était pas à l'abri).

« Je sais qu'une certaine nuit
dans une certaine chambre
mes doigts
caresseront
bientôt
une douce
et claire
chevelure
il y aura des chansons comme aucune radio
n'en a joué
avec de la tristesse partout, et
tout ça se mélangera. »
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Ses poèmes racontent des histoires, d'ange ou de démon, de baise ou d'amour, de ciel lointain ou de fond de bouteille. Pas de fioriture, l'air de parler en bas d'un carrefour, ou sur un banc public, ou dans le lit d'une nuit qui n'en finit pas. Ils prennent le pouls de l'Amérique, ils prennent le pouls de son cœur malade, du courage, de la peur, de la honte. Ils envoient balader tout ce qui est sacré et sacralisent ce qui est habituellement négligé ou maudit. Ils pleurent et ils ricanent. Ils lèchent et ils mordent. Comme des chiens errants. Ils se battent, sans cesse, contre eux-mêmes et contre les autres, contre l'injustice d'être un homme, éternellement seul, éternellement enfermé à l'intérieur de lui-même. Ils sont violents parfois, doux à d'autre moments, profonds ou drôles, énervants ou touchants.

« Chère enfant, je ne t'ai rien fait que le moineau
ne t'ait fait ; je suis vieux quand c'est à la mode d'être
jeune ; je pleure quand c'est à la mode de rire. t'ai détestée quand cela aurait exigé moins de courage
de t'aimer. »
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Ginsberg disait de lui : « poète mineur, il ne durera pas ». Il s'est tellement planté (comme sur pas mal d'autres trucs d'ailleurs). Il suffit de lire ses recueils largement réédités maintenant. L'amour est un chien de l'enfer 1 et 2 chez Grasset. Les jours s'en vont comme des chevaux sauvages dans les collines, aux éditions du Rocher, il suffit d'y goûter intimement, un tout petit peu, au bon moment, pour se rendre compte de ce qu'il était. Un enfant avec des plaies. Un bonhomme debout. Tordue. Un rire de matin triste. Un bras d'honneur. Des nuits trop seules. Un baiser. Un cœur qui saigne. Autrement dit ce qui fait notre terrible, minable et sublime humanité. Tout un poème !

« Chaque bière est comme du sang nouveau.
comme une maîtresse éternelle.
prenez une grosse machine à écrire
et comme si vous ne faisiez que
marcher et remarcher
attaquez-la
attaquez-la durement
comme si vous disputiez un combat de
poids lourds
comme le taureau quand il charge
et rappelez-vous les vieux chiens
qui se battirent si bien :
Hemingway, Céline, Dostoïevski, Hamsun. si vous croyez qu’ils ne sont pas
devenus fous
dans leur trou
comme vous êtes en train de le devenir
sans femmes
sans nourriture
sans espoir
alors vous n’êtes pas encore mûr.
buvez encore plus de bière.
vous avez le temps. et si ce n’est pas le cas
ce serait tout aussi
bien. »
Né en 1978 à Toulouse. Habite dans le Luberon avec sa petite famille. Ecrit des textes courts et des livres petits. S'intéresse aux choses sans importance et aux trucs qui ne poussent pas droit. ... Show More

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