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Burhan Sönmez : « La Turquie est considérée comme laïque, mais peut-être ne l'est-elle qu'en théorie »

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on March 1, 2017

Burhan Sönmez est né en Anatolie centrale et a grandi avec deux langues maternelles, le kurde et le turc. Plus tard, il s'installe à Istanbul pour étudier le droit. Après Kuzey et Masumlar, son troisième roman, Istanbul Istanbul, est publié en 2015. 

Ses livres ont été publiés dans plus de vingt pays et en autant de langues différentes. Pour des motifs politiques, il s'est exilé au Royaume-Uni pendant dix ans et n'est retourné en Turquie qu'en 2010. Il donne des cours de littérature à l'Université technique du Moyen-Orient et travaille actuellement à un nouveau roman.

En 2016, le gouvernement turc a fait fermer de nombreux journaux, chaînes de télévision et agences de presse, ainsi que vingt-neuf maisons d'édition. L'Association des éditeurs turcs a publié un communiqué de presse pour dénoncer ces manœuvres. Burhan Sönmez, membre actif des branches turque et anglaise du Pen club, a répondu à nos questions.

Dans un récent article du journal allemand Die Zeit, vous décrivez comment, lorsque vous étiez enfant, vous aviez vu votre père brûler des livres dans le jardin pour protéger votre frère, militant politique, et lui éviter une arrestation suite au coup d'État militaire de 1980. Nous avons assisté à une tentative de coup d'État et, au même moment, le gouvernement Erdogan s'est appuyé sur l'état d'urgence pour réprimer la liberté d'expression. Pouvez-vous expliquer en quoi cette situation est différente ou similaire à celle de votre enfance ?

Nous avons assisté à une tentative de coup d'État qui, si elle avait réussi, aurait entraîné la mise en place de la loi martiale, la torture, etc. Erdogan a gagné. Mais quand on regarde Erdogan, on s'aperçoit qu'il a recours aux mêmes méthodes. Nous sommes désormais en état d'urgence et des gens sont torturés. Des dizaines de milliers de personnes ont été licenciées. Le gouvernement cible toutes sortes de personnes, même des comédiens à Istanbul, sans aucune explication valable. En Turquie, les deux pouvoirs impliqués dans cette bataille sont similaires, ils ont la même idéologie. En pratique, ils croient à la domination sur la société, ils ne respectent pas la diversité sociale et exigent un pouvoir fondé sur une interprétation idéologique islamiste sunnite. Notre pays est considéré comme laïque, mais peut-être ne l'est-il qu'en théorie. Le gouvernement veut se débarrasser de cet héritage, lentement mais sûrement.

Vous avez été gravement blessé par la police par le passé et vous avez déménagé au Royaume-Uni avec le statut de réfugié politique. À votre retour en Turquie, auriez-vous pu imaginer que la situation basculerait à nouveau ?

Ce n'était pas une surprise, grâce à nos politiciens, qui n'ont jamais proposé de bonnes alternatives et ont fait tout leur possible pour offrir de mauvaises options pour l'avenir. Quand je suis retourné en Turquie, Erdogan était déjà au pouvoir et c'est à ce moment-là que la révolte de Gezi a commencé. Ces manifestations étaient le fruit de dix ans de gouvernement d'Erdogan. Mais je ne veux pas rejeter toute la faute sur Erdogan. Les gouvernements précédents n'ont pas fait mieux. La différence avec celui-ci réside dans l'idéologie. Ce gouvernement est davantage pro-islam et il l'affiche ouvertement car il sent qu'il a le contrôle. Ce sont deux partis islamistes [le gouvernement et le mouvement Gülen] qui s'affrontent alors qu'ils étaient alliés auparavant. Tout à coup, ils ont commencé à se battre, mais en fait ils ne sont pas si différents. Ils avaient le sentiment de ne pas avoir d'opposition forte.

Selon vous, quelles décisions seraient nécessaires pour stabiliser la situation ?

Il n'est pas difficile de trouver des solutions. Nous avons besoin de tolérance et de méthodes pacifiques pour mettre en place des solutions politiques. Le gouvernement ne devrait pas suivre uniquement la voie de la majorité sunnite. Nous sommes un peuple divers ; le langage religieux ne devrait pas avoir sa place en politique. Nous devrions changer de paradigme et utiliser le langage de la tolérance. Ergodan veut diviser la société. Il ne cesse de répéter « mon peuple » et « l'autre peuple ». Or, nous devrions intégrer tout le monde : sunnites, alaouites, kurdes, athées. Je ne dis pas que cela permettrait de régler tous les problèmes. Nous aurons toujours des problèmes, mais tout dépend des outils que nous utilisons [pour les régler].

Souvent, lors des périodes difficiles, les lecteurs se tournent davantage vers la non-fiction et les essais pour essayer de comprendre ce qui se passe, plutôt que vers la fiction. Qu'en pensez-vous ?

Nous devons parler haut et fort de ce qui se passe. Nous devons être engagés dans notre travail. Mais ce n’est pas une raison pour cesser d’utiliser la langue de la littérature.

Pour la fiction, je crois que nous devrions éviter d'essayer d'écrire comme nous écririons de la sociologie. Nous pouvons nous intéresser à des individus, à leurs souvenirs, leurs échecs et leurs rêves.

On peut voir la nature d'une société à travers un personnage. Dans Crime et châtiment de Dostoïevski, nous suivons Raskolnikov, pas l'ensemble de la société russe, mais nous avons quand même une idée globale de ce qui se passe dans la société, rien qu'en sondant son âme.

Dans votre dernier roman, Istanbul Istanbul, vous écrivez l'histoire de quatre personnes emprisonnées et vous racontez les problèmes politiques de la ville moderne d'Istanbul. Où avez-vous puisé votre inspiration ?

Ce récit est à l'image de plusieurs générations de Turcs. Ils sont torturés en prison. Ils se racontent des histoires pour passer le temps. Toutes les histoires concernent Istanbul, mais il existe plusieurs Istanbul. L'une est un lieu souterrain, fait de souffrances et de torture, et l'autre est à la surface. Je pensais à cette histoire depuis des années, c'est quelque chose dont j'ai fait l'expérience personnellement lorsque j'étais étudiant à l'université et que j'ai été emprisonné. Nous nous racontons des histoires en prison. C'était juste après une intervention militaire. La situation était différente et pourtant similaire. 


La version originale de cet article a été publiée en anglais par Olivia Snaije.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.

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