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Bradley P. Beaulieu : « La magie est sombre dans mon monde »

Ariane Schwab By Ariane Schwab Published on November 23, 2017

L’auteur américain Bradley P. Beaulieu est un voyageur de l’imaginaire au sens propre. Dans sa saga Sharakhaï, il nous emmène dans une cité, au cœur d’un désert où l’on se déplace à bord de navires. Pourtant, le seul désert qu’il ait jamais visité est le désert californien et les seuls ponts qu’il ait foulés sont ceux de bâtiments qui accueillent les touristes pour quelques heures. La cité d’ambre de Sharakhaï prend malgré tout vie sous sa plume et ses descriptions de traversées du désert, à bord de skiffs ou autres bâtiments des sables, sont tout à fait réalistes !

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Mille ans avant que l’histoire commence, Sharakhaï était une oasis perdue dans le désert du Shangazi. Du désir de certains nomades de se sédentariser est née une cité florissante, jalousée par les tribus alentours qui s’unirent pour l’abattre. Afin de la sauver, les douze seigneurs de la cité conclurent il y a 400 ans un pacte avec les dieux. Depuis, chaque nuit de Beth Zha’ir, les asirim, spectres protecteurs de la cité, viennent réclamer leur tribut humain. Grossir leur rang est un honneur qu’aucun habitant ne peut décliner.

Au cœur de Sharakhaï vit une jeune femme du nom de Çeda. Elle ne connaît rien de son père et sa mère a été exécutée par les douze rois alors qu’elle n’avait que 11 ans. Confiée à un apothicaire, elle a grandi en nourrissant des rêves de vengeance et ne cesse de violer les règles, comme l’interdiction de sortir pendant la nuit sainte.

Cette nuit-là, celle qui est devenue la Louve Blanche, une guerrière redoutée des arènes, fait une rencontre troublante qui la met sur la piste de ses origines. Une piste qui révèlera peu à peu la duplicité des douze rois de Sharakhaï ainsi que le passé caché de Çeda et de la cité.

Rencontre avec Bradley P. Beaulieu, traduit pour la première fois en français.

Votre première saga, The Lays of Anuskaya (Les rayons d’Anuskaya), faisait plutôt appel à la mythologie celtique et aux influences slaves. Avec Sharakhaï, vous êtes dans ce qu’on appelle la « silk road fantasy » (fantasy de la route de la soie), une ambiance Mille et une nuits où se mêlent des inspirations du Moyen-Orient, d’Asie et même d’Afrique, rarement utilisées en Fantasy. Avez-vous l’intention de revisiter toutes les légendes du monde ? Vous êtes-vous inspiré d’un endroit réel pour Sharakhaï ?

Quand j’ai écrit ma première trilogie, je voulais faire quelque chose qui ne soit pas centré sur l’Europe de l’Ouest parce qu’il me semblait que le sujet avait déjà été largement traité. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi cette nature slave avec quelques influences perses et ottomanes. Dans le dernier livre notamment, la culture perse est très présente. En fait, cela faisait quelques temps que j’avais envie d’explorer le monde du désert et ses nomades. Ça me démangeait.

J’ai été très inspiré par une vieille anthologie appelée Thieves’ World (Le Monde des voleurs). Une série qui se déroulait dans une ville appelée Sanctuary (Sanctuaire) et racontait la chute d’un vieil empire et l’avènement d’un nouveau. Il y avait un mélange de cultures très intéressant, une cité mystérieuse avec des secrets enfouis.

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Ceci étant, je ne sais pas si je cherche à explorer toutes les cultures du monde mais l’une des choses que je préfère faire en tant qu’écrivain et en tant que lecteur, c’est découvrir des choses que je n’ai jamais expérimentées avant. Je peux ainsi libérer mon imaginaire et toucher du doigt un pan de la fantasy qui n’a jamais été abordé jusque là, sans avoir le sentiment de faire quelque chose que d’autres ont déjà fait. Je sais que je ne peux pas être totalement original mais j’espère apposer ma patte.

Sharakhaï n’est pas inspirée d’un endroit réel. J’ai pris Sanctuary comme point de départ. Je suppose que les autres influences sont Bagdad ou Istanbul mais je dirais plutôt que Sharakhaï a été modelée avant tout par les douze tribus nomades qui l’entourent. Je n’ai jamais visité Bagdad ou Istanbul et je me documente assez peu mais j’aime découvrir des cultures différentes. Je suis gourmand et donc très attentif à tout ce qui touche à la nourriture. J’observe aussi la façon dont les gens s’habillent, dont ils évoluent, dont ils font la guerre et avec quelles armes…

Qui est le personnage principal de Sharakhaï ? La cité elle-même, si vivante sous votre plume qu’elle en devient presque palpable, ou votre héroïne, Çeda ?

Çeda avant tout. J’ai débuté la série avec l’intention de raconter une fantasy épique d’un seul point de vue. Ma première version ne contenait absolument aucun autre point de vue en dehors de celui de Çeda. Puis, en entrant dans cette histoire qui s’est révélée énorme, sauvage, je me suis efforcé de faire comprendre certaines choses à ce personnage, de manière à ce que le lecteur puisse les comprendre aussi. J’ai ainsi eu recours aux flashbacks. J’ai aussi provoqué certaines situations, comme le fait de mener Çeda à des endroits où elle pouvait entendre quelque chose que le lecteur aurait besoin de savoir, ou lui faire rencontrer un personnage-clé. 

J’ai fini par ajouter, dans une seconde version, les points de vue de personnages importants comme Emre, Ramhad et les souverains eux-mêmes. Mais Çeda est au centre de la moitié du livre, peut-être même plus. C’est pourquoi elle est le personnage principal, bien sûr. Par ailleurs, j’ai vraiment voulu que la cité et le désert soient des personnages à part entière, bien que secondaires.

Vos personnages sont forts. Vous avez choisi pour héroïne une jeune femme très dure qui serait multi-classée dans un jeu de rôles. Elle est gladiateur, elle apprend aux jeunes alouettes des rues à « danser » – un clin d’œil au Syrio Forel de George R. R. Martin – ; elle a été pickpocket, apprentie apothicaire, transporteur... Et elle ne cesse d’évoluer comme nombre de vos personnages. Savez-vous d’entrée où vous voulez les mener ?

Je viens de l’informatique. J’ai été programmeur pendant de nombreuses années et « gamer » : je jouais à des jeux de guerre, à des jeux de rôles. Alors quand j’ai commencé à écrire, j’avais en tête de concevoir des personnages aux profils très marqués, aux contours bien définis.

Mais au fur et à mesure que j’écrivais, j’ai compris que je ne pouvais pas les comprendre comme ça, d’emblée. Je devais rentrer dans l’écriture pour en savoir plus sur eux. C’est drôle d’ailleurs, parce qu’au final, quand je relis ma première version, je m’aperçois que ce ne sont plus les mêmes. Ma compréhension d’eux s’est affinée.

Çeda a beaucoup évolué. Au départ, j’avais une vision d’une jeune femme vengeresse, douée au combat, puis je me suis demandé comment elle était devenue si forte. Alors j’ai ajouté une histoire sur comment elle en est venue aux arènes, pourquoi elle s'est mise à se battre – car au début, ce n’était pas pour sa mère –, qui l’a aidée à s’entraîner, etc.. Elle apprend en permanence, de façon désordonnée mais c’est une jeune fille intelligente. Elle a envie d’apprendre, elle est douée et elle sait le tourner à son avantage.

Les Vierges du sabre et Çeda mangent des pétales d’Adichara qui leur donnent des capacités extraordinaires. Les femmes ont-elles besoin de se droguer pour être des guerrières puissantes, sans pitié, et rivaliser avec les hommes ? 

Sûrement pas puissantes et sans pitié ! C’est une question intéressante. Il y a un secret derrière cela, que je ne révèlerai pas. Je peux simplement dire que les pétales proviennent d’arbres appelés les Adichara. Ils ne fleurissent que lorsque les douze lunes sont pleines et de leurs racines émergent les asirim, présentés comme les vengeurs saints, les saints guerriers. Ils sont nés la nuit où les douze rois sont entrés en guerre contre les tribus voisines pour sauver Sharakhaï. Et à chaque « pleines lunes », ils réapparaissent pour venir réclamer leurs tributs à la cité. 

Le fait que les pétales d’Adichara développent la force et et les sens est liée aux asirim. Ce que je voulais aussi explorer dans l’histoire, ce n’était pas juste ce qui arrive à l’héroïne, à l’instant présent, mais révéler peu à peu ce qui s’est produit dans le passé et spécialement cette nuit où les asirim sont nés.

La vengeance est au cœur de Sharakhaï. Çeda veut venger la mort de sa mère, sa mère voulait tuer les souverains, Ramahd et Meryam veulent venger la mort de leur épouse et sœur, Emre court après sa vengeance qu'il n'a pas pu prendre, les Hôtes sans Lune veulent aussi tuer les rois. La vengeance est-elle un thème de prédilection pour vous ?

Apparemment oui ! Le thème de la vengeance est venu assez tôt avec le personnage de Çeda. Je ne voulais pas que les Hôtes sans Lune paraissent trop sympathiques. Ils sont d’ailleurs plutôt impitoyables, tout comme les rois contre lesquels ils se sont révoltés. Les Hôtes sans Lune sont en quelque sorte les combattants de la liberté. Mais je ne voulais pas qu’ils soient trop propres non plus. 

Ramahd et Meryam, la fille d’un roi du sud, veulent se venger en particulier de Macide, qui est le fils du chef tout-puissant des Hôtes sans Lune. Emre est très impétueux mais au fond, et même s’il ne veut pas le montrer, il reste un garçon doux et craintif. Il a aussi une histoire très douloureuse qu’on découvre par un autre personnage. Il a caché beaucoup de choses à Çeda – et sans doute à lui-même. Il souffre de ce qui s’est passé même s’il n’en est peut-être pas responsable.

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Alors oui, la vengeance est vraiment un thème central dans mon roman. Mais il y en a un autre qui vient en contre-poids. Pour Çeda, je voulais explorer ce que signifiait non seulement la perte de sa famille, mais aussi tout ce qui nous lie à une culture, à un peuple. Elle est née à Sharakhaï, sa mère l’y a élevée sans rien lui révéler de son passé. La perte de ses attaches est pour elle un événement terrible. Mais elle va comprendre au fil du livre ce qui s’est passé la nuit des lunes pleines, 400 ans plus tôt, et faire le lien avec son peuple. Une partie du roman raconte ainsi la redécouverte d’une culture perdue, d’un peuple oublié. Et j’espère que les deux thèmes s’équilibrent.

Votre saga s’apparente facilement à de la dark fantasy. La magie y est liée à l’idée de mort : les asirim, la magie des Adichara, les mages de sang. Dans votre univers, la magie ne conduit jamais au merveilleux. Selon vous, la magie est-elle positive ou négative ?

J’ai rejoint le camp de ceux qui considèrent la magie comme un outil. Je ne la considère pas nécessairement comme bonne ou mauvaise. Mais à chaque fois qu’il y a de la magie dans mon monde, il faut qu’elle ait un coût. Surtout si elle est liée à un artefact. Même ainsi, je veux qu’il soit dangereux de l’utiliser. Je ne veux pas que ce soit facile. Que ce soit un mage ou même les dieux, il faut qu’il y ait un prix à payer. Dans Sharakhaï, j’utilise beaucoup la magie du sang. Même certaines choses qui n’y ressemblent pas, en sont. 

Je n’en dirai pas plus, si ce n’est que l’une des idées avec lesquelles j’aime jouer est que les premiers dieux ont créé le monde ainsi que les jeunes dieux qui sont les dieux du désert. Ils ont ensuite créé les mortels, hommes et femmes, puis ils sont partis. Simplement partis, dans les champs lointains où l’on présume que les mortels les rejoindront après leur mort. Avant de partir, ils ont offert leur propre sang aux mortels. Comme un dernier don au monde. Jaloux, les jeunes dieux ont alors commencé à haïr les mortels et à agir comme si l’Humanité était un jeu entre leurs mains. Les dieux du désert ressemblent aux dieux gréco-romains, ils sont capricieux, mais pas tous puissants. Ils n’ont pas tous le don de tout voir et se montrent parfois vindicatifs. Certains peuvent se montrer bons mais cela dépend de leur humeur. Alors oui, la magie est sombre dans mon monde mais cela fait partie du prix à payer.

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Ariane Schwab est une journaliste et auteure française. Elle a été responsable de la rubrique Culture d'europe1.fr pendant plus de dix ans et a tenu les rubriques Livre de plusieurs publications ... Show More

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