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Avril est un joli mois

Tania Hadjithomas Mehanna By Tania Hadjithomas Mehanna Published on May 31, 2016

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Avril est un joli mois. Il évoque des bourgeons qui se dressent, un soleil qui s’affirme, des frissons épisodiques d’hiver et les prémices d’un printemps qui rend les gens heureux. Mais cette année-là, avril fut meurtrier. Un serial killer qui allait défigurer un pays et condamner ses fils à la mort, la souffrance, la cruauté, la folie, la prison ou l’exil. Une, deux, trois générations allaient payer le prix de ce que l’on refuse encore aujourd’hui de nommer, de raconter, de décrire, de condamner et surtout de dépasser. Bercé par la douce brise méditerranéenne, baignant dans une dolce vita qui semblait éternelle, du moins prometteuse, personne n’avait rien vu venir.

Et personne n’y a cru. Je me souviens encore des grandes personnes autour de moi qui disaient que tout serait terminé dans une semaine, que les choses allaient fatalement rentrer dans l’ordre, qu’il était impossible à un pays si doux d’encaisser tant de haine. La violence des deux premières années du conflit libanais heurtait de plein fouet l’incompréhension totale et l’hébétude secouée de millions de Libanais qui, en l’espace d’un mois, ont appris des mots nouveaux, abjects, insoutenables. Enlèvements, liquidations, décapitations, tortures, pillages, exil, fuite, obus, kalachnikov, barrages, francs-tireurs… des images aussi. Terribles, au-delà de ce que l’esprit peut imaginer.

J’avais huit ans. Ma vie d’avant devenait insaisissable. J’ai beaucoup fermé les yeux. Tenté de ne plus rien voir, ni entendre, ni comprendre. Mais il y avait la télé, les nouvelles, la radio et les histoires, les rumeurs, les chansons patriotiques, les larmes et les cris. On a fui. On est revenu. On est parti encore. L’odeur de la poudre et des flammes ravageuses a remplacé celle des jasmins. Et la gentillesse, la bonhomie et la douceur des sourires ont fait place à des rictus de douleur, de souffrance et de mort. J’avais huit ans. J’ai réussi à finir l’année scolaire dans mon école où les arbres me rassuraient. Mais je n’y suis plus jamais revenue. Mes amis se sont évaporés dans la fumée du port qu’on a brûlé, du centre-ville qu’on a éventré et de ma maison qu’on m’a enlevée.

J’avais huit ans et j’ai perdu tous mes jouets. Chacune de mes poupées pourtant avait un nom et son caractère. Sylvie, Clémentine, Marion, Cloche. Mes parents se lamentaient, hagards. Leur univers s’était écroulé en quelques mois. 1975, 1976, 1977, la guerre changeait de rues. Les armes s’alourdissaient. On enlevait les gens et on les tuait. On. Pronom imbécile qui a dévasté ma quiétude. Qui a poussé à l’exode des milliers de Libanais encore abasourdis de n’avoir pas su retenir un pays qui s’éloignait. Il est des images qui se gravent, des fantômes qui continuent de hanter. Oublier est impossible. Dans le kaléidoscope d’horreurs enregistrées, parfois ma tête me fait mal.

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