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Amour et trahison : l’évangile de Judas selon l’écrivain israélien Amos Oz

Bookwitty FR By Bookwitty FR Published on September 15, 2016

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Rita Sabah

Hiver 1959. Dans une vieille maison austère de Jérusalem, trois personnages en quête de sens sont enfermés dans un huis clos et ruminent sur leur passé, mais aussi sur Jésus, Judas, David Ben Gourion et les opposants juifs à la création de l’État d’Israël. Étranges juxtapositions.

« C’est une sorte de quintet », confie Amos Oz lors de la rencontre organisée le jeudi 8 septembre à la Librairie Atout Livre, Paris 12ème autour de son nouvel opus « Judas », paru aux éditions Gallimard et brillamment traduit par Sylvie Cohen, avec trois personnages principaux et quatre fantômes qui rôdent. « Chacun joue sa partition et je n’ai de préférence pour aucun d’entre eux. Je les aime tous. »

Membre du Cercle du renouveau socialiste, le jeune Shalom Asch, « émotif, socialiste, asthmatique… la larme facile… une mauviette, pensait-on en ces temps-là en Israël », décide d’interrompre la rédaction de son mémoire de maîtrise sur « Jésus dans la tradition juive » et de se faire embaucher en tant qu’homme de compagnie de Gershom Wald, un vieillard invalide qui aime philosopher à longueur de journée.

Dans la maison vit aussi une veuve séduisante, Atalia, dont le père Shealtiel Abravanel, membre de l’Agence juive dans les années 1940, était le seul opposant à la création de l’État d’Israël. Un traître aux yeux de David Ben Gourion, fondateur de l’État hébreu et du Parti travailliste israélien, qui dirigea le jeune État créé en 1948 pendant plusieurs décennies.

Voilà pour les trois personnages vivants du huis clos.

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Quand il parle de son dernier roman « Judas » (en hébreu, « L’évangile selon Judas Iscariote »), l’écrivain israélien d’origine lithuanienne Amos Oz, né à Jérusalem en 1939 à l’aube de la déclaration d’indépendance de l’État d’Israël, aime plaisanter sur le fait que son fils et son père portent ce prénom très commun chez les Juifs, mais impossible à porter dans le monde chrétien.

« À 16 ans, au kibboutz, j’ai voulu lire le Nouveau Testament que l’on n’enseignait nulle part en Israël. Impossible de comprendre la peinture de la Renaissance, la musique de Bach ou l’œuvre de Dostoïevski sans lire le Nouveau Testament. J’ai beaucoup aimé Jésus, sa poésie, sa délicatesse, son sens de l’humour, mais je n’étais pas toujours d’accord avec lui. En revanche, l’histoire de Judas m’a littéralement sorti de mes gonds. En fait, le baiser de Judas est devenu beaucoup plus célèbre que celui de Roméo et Juliette, ironise le romancier essayiste, membre fondateur du mouvement Paix Maintenant, créé en 1978, et aussi négociateur des fameux accords de paix de Genève. Judas était déjà quelqu’un de très riche, qu’est-ce que 30 deniers représentaient pour lui ? Mais s’il aimait tant l’argent, pourquoi serait-il allé se pendre ? Qui avait intérêt à payer Judas pour livrer Jésus ? Cette histoire est le récit le plus meurtrier de l’humanité, le Tchernobyl de l’antisémitisme européen. Des générations entières ont appris à identifier tous les Juifs avec le personnage de Judas, un traître déicide qui aime l’argent. »

Si le Judas d’Amos Oz est le pur fruit de l’imagination d’un écrivain — Oz reconnaît toutefois avoir consulté des ouvrages sérieux pour l’écriture de son récit —, un des personnages du livre s’évertue à réhabiliter cette icône du traître ultime jusqu’à en faire le « fondateur de la religion chrétienne ». Judas : le Juif le plus fervent adepte de Jésus, plus chrétien que les chrétiens, « l’auteur, l’impresario, le metteur en scène et le producteur du spectacle de la crucifixion », sans laquelle le christianisme n’aurait jamais pu voir le jour.

« Dans ce roman, il y a deux grands « traîtres », morts depuis longtemps, explique Oz. Judas et Shealtiel Abravanel, l’opposant à Ben Gourion. Mais ce ne sont pas de vrais traîtres. Ces deux-là ont une croyance et un amour profond. Le seul traître de mon livre est vivant, et c’est Shalom, car il va rejeter ses parents et adopter un nouveau père et une nouvelle mère le temps d’un hiver. »

Tout au long du roman se combattent, en filigrane, le concept chrétien d’amour universel (« Aimez-vous les uns les autres ») — moteur des pacifistes qui veulent changer le monde et faire triompher la morale et la justice, selon Oz — et le « pragmatisme ». « Toute la puissance du monde ne suffirait pas à transformer la haine en amour. On peut changer un adversaire en esclave, mais pas en ami. Tout le pouvoir du monde serait impuissant à faire d’un fanatique un modéré… Tels sont les problèmes existentiels de l’État d’Israël : convertir un ennemi en amant, un fanatique en tolérant, un vengeur en allié », soutient le jeune Shalom Asch dans une joute oratoire avec le vieux Gershom Wald.

On peut ne s’empêcher d’y voir quelques allusions à l’Israël d’aujourd’hui, et à la situation du monde actuel, déchiré par la violence, les guerres civiles, le terrorisme.

Et comment oublier qu’au début de l’année 2016, en Israël, le groupe d’extrême droite israélien Im Tirtzu accusa de traîtres à leur pays des icônes pacifistes de la littérature israélienne comme Amos Oz, depuis toujours partisan d’un État palestinien aux côtés d’Israël, et l’écrivain David Grossman ?

Traître pour qui, traître envers quoi ? « On est toujours le traître de quelqu’un, soutient Amos Oz. De Gaulle n’a-t-il pas mis fin à l’Algérie française ? Abraham Lincoln n’a-t-il pas libéré les esclaves ? Et ils ont été considérés comme des traîtres eux aussi. »

Si l’on peut rester parfois dubitatif, Amos Oz, lui, reste ferme : « Je crois au compromis et non au happy-end. Le contraire de la guerre, ce n’est pas l’amour, c’est le compromis. »



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