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« Alamut » : quand un vieux roman slovène explique Daech

Arthur de Boutiny By Arthur de Boutiny Published on June 22, 2017

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« Par Allah, par Mohammad son prophète, par Ali et tous les martyrs, je promets solennellement d’exécuter sans hésitation tout ordre de mon maître ou de son représentant. Je m’engage à défendre le drapeau blanc de l'ismaélisme toute ma vie et jusqu’à mon dernier souffle. Avec cette promesse je reçois ma consécration de fedayin, et personne d’autre que Seïduna ne peut m’en délier. Aussi vrai qu’Allah est Dieu et Mohammad Son Prophète. Viens vers nous, Al-Mahdi. »

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Est-ce tiré d’une vidéo de propagande de l’Etat islamique ? Que nenni : ce serment d’allégeance est tout droit sorti d’Alamut, un roman de l’écrivain slovène Vladimir Bartol, paru en 1938. Troublant, n’est-ce pas ?

Alamut, une forteresse dans les montagnes du nord-ouest de l’Iran actuel, donne son nom au roman, qui se déroule en 1092. Les Croisades n’ont pas encore eu lieu et, pour simplifier au maximum, le Moyen-Orient est alors divisé en deux parties : l’Empire seldjoukide, sunnite, qui s’étend de la Turquie au Turkménistan ; et l’Empire fatimide, chiite, établi en Egypte. Dans ce contexte très tendu, Alamut est, elle, occupée depuis 1088 par Hassan ibn Sabbah, chef des nizarites, une branche plus radicale du chiisme. C’est dans cette région très difficile d’accès qu’il fonde la secte des Assassins.

La secte des Assassins

Le mot « assassin » viendrait de « hashasyn », le mot arabe pour « fumeur de haschich ». Pourquoi ? La légende raconte qu’après avoir été drogués, les aspirants se réveillaient dans un jardin luxuriant, avec les meilleurs mets, le vin le plus fin et les plus belles femmes à leur portée. Une fois sortis de leur torpeur, leur chef leur affirmait qu’ils n’avaient eu qu’un aperçu du paradis réservé aux martyrs, et que seul leur dévouement leur permettrait de retrouver de tels délices. Après leur mort au service de la cause, bien évidemment. Dans les faits, les Assassins étaient les tueurs les plus redoutables de l’époque, craints par les musulmans comme les chrétiens.

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Secte des assassins (extrait du documentaire «Société secrète : secte des assassins et pouvoir clandestin », Arte/National Geographic, 2017)

Alamut, le roman, oscille entre trois points de vue : celui d’ibn Tahir, une nouvelle recrue de la secte, désireux de se venger des Seldjoukides et de donner sa vie pour la cause ; d’Halima, une jeune fille vierge, esclave et actrice du faux paradis d’Alamut ; et celui d’Hassan ibn Sabbah. Ils seront tous acteurs de l’attaque d’Alamut par les Seldjoukides… et d’un test grandeur nature des capacités des Assassins.

Le terrorisme en 1934

Où Vladimir Bartol (1903-1967) est-il allé pêcher un tel sujet ? Dire que cet épisode assez anecdotique du Moyen Âge est à mille lieues de la Slovénie est non seulement juste géographiquement mais aussi littérairement. Or, ce sont des assassins plus modernes qui ont nourri son inspiration.

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Assassinat du roi Alexandre de Yougoslavie en 1934 (Wikimedia Commons)

En 1934, en effet, le roi Alexandre de Yougoslavie était assassiné à Marseille par des indépendantistes croates, soutenus en sous-main par l’Italie. Une Italie dirigée par un certain Mussolini, alors en pleine « colonisation » des parties de la Slovénie sous son emprise. L’aveuglement total, l’abandon de tout libre-arbitre, le culte de la mort et surtout l’hypocrisie totale des leaders : il y a des relents de totalitarisme dans l’Alamut imaginé par Bartol.

Demi-dieu mais athée

Sur le style, même si l’auteur fait montre d’une très grande connaissance de l’islam et de la géopolitique de la région, on ne peut s’empêcher, comme souvent dans les romans orientalistes, de trouver un brin datée les personnages d’Alamut.

Les Assassins en devenir et leurs chefs rivalisent de bravoure et ne peuvent s’empêcher de s’exprimer dans un style très soutenu. Quant aux fausses houris, enfermées dans leur harem, leur naïveté virginale et lascive rappelle que ce roman reste un produit de son temps - impossible à taxer de sexisme, donc.

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Hassan ibn Sabah (Wikimedia Commons)

Mais Hassan ibn Sabah, grand ordonnateur de cette secte, est de loin le personnage le plus fascinant. Très érudit, ayant côtoyé les plus grands de son époque, ibn Sabbah est craint de tous, comme un prophète que très peu de ses adeptes ont la chance de voir, tutoyant Allah et capable d’ouvrir les portes du Paradis à ses fidèles.

Or, le demi-dieu s’avère totalement athée et ne considère le Coran et l’islam que comme des outils pour mener les masses. Sa devise est tirée de Nietzsche (Bartol était non seulement écrivain mais philosophe, psychologue et biologiste) : « Rien n’est vrai, tout est permis ».

« Aimer la mort »

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Siège d'Alamut (Wikimedia Commons)

Pour son armée d’assassins, il souhaite autre chose que la bravoure et la fidélité : il veut une foi absolue en l’islam, leur faisant entrevoir un faux paradis pour leur faire « aimer la mort » et les transformer en machines à tuer corvéables à merci. Alors que les monarques terrorisent les peuples, il veut terroriser les monarques eux-mêmes ; comme le dit un de ses lieutenants, il veut « être sur terre ce qu’Allah est dans le ciel ».

Vladimir Bartol visait les totalitarismes de son temps, les Mussolini et les Hitler. Il joignit d’ailleurs le geste à la parole et fut résistant à l’occupation de la Yougoslavie. Ce portrait d’un dictateur hypocrite, qui ne cherche son propre profit qu’à travers une idéologie dont il se moque, est celui du Duce. Mais un terrorisme répond à un autre. Et le parallèle avec le terrorisme islamiste moderne n’est plus tentant : il devient évident.

L'illusion du martyre

Les Assassins sont des jeunes gens, impressionnables et donc malléables, abandonnant tout pour se rendre à Alamut ; la vie là-bas est rythmée par les exercices militaires les plus rigoureux et une vie ascétique ; la promesse du martyre doit mener leur existence ; leur leader se présente comme un demi-dieu infaillible ; et pourtant, les élites se moquent totalement de leurs préceptes, boivent, mangent et sont avides d’or et de pouvoir. Les mises en scène ne sont pas de trop pour mener la valetaille.

À comparer avec Abu Bakr al-Baghdadi, « calife » de l’État islamique qui arbore une Rolex à son poignet. Ou encore les apprentis djihadistes adhérant corps et âme au martyre. Entre leurs mains, le Coran se retrouve totalement dévoyé au service d’une idéologie promouvant la mort, l’esclavage et l’oppression.

Plus qu’un roman antifasciste, Alamut, qui a servi d’inspiration au jeu vidéo Assassin’s Creed, s’avère un outil essentiel pour la compréhension des rouages du terrorisme contemporain.

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Assassin's Creed (Wikimedia Commons)


Aspirant romancier, journaliste, Arthur est capable de se nourrir exclusivement de livres, de films, de musique, de voyages, d'histoire et d'écriture. Son nutritionniste est désespéré.

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