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Ahlem Mosteghanemi : « Un écrivain doit être un confident, un secouriste, un psychologue, un ami »

Mathieu Deslandes By Mathieu Deslandes Published on March 9, 2018

Dans le monde arabe, Ahlem Mosteghanemi est une superstar. Algérienne, élevée en Tunisie, désormais installée au Liban, ses lectrices la comparent volontiers à Danielle Steel ou Paulo Coehlo. 

L’une d’elles, Vida, directrice commerciale à Beyrouth, « adore tout ce qu’Ahlem fait » et trouve que « ses livres rappellent combien la langue arabe est riche et expressive ». Surtout, souligne-t-elle, « tout en étant faciles à lire, ses romans abordent des questions importantes comme les injustices sociales ou les droits des femmes ».

Ses romans, parlons-en. Certains trouveront qu’Ahlem Mosteghanemi en fait trop. Trop de lyrisme, trop d’états d’âme, trop de métaphores, trop d’adjectifs, trop de personnages qui courent après leur destin, trop d’aphorismes sur la vie et ces voix qui, en hiver, sont comme des manteaux...

Mais c’est oublier qu’Ahlem Mosteghanemi touche ses lecteurs au cœur qui, en retour, lui offrent des fleurs, des bijoux, des parfums au cours de séances de dédicace qui tiennent de la communion amoureuse. Pour eux, elle est bien plus qu’un écrivain. Elle est un roc auquel ils se raccrochent.

Plutôt avare d’interviews, Ahlem Mosteghanemi nous confie ses goûts de lectrice et dépeint pour Bookwitty la relation très particulière qu’elle entretient avec ses lecteurs et les 12 millions de fans de sa page Facebook, devenue, selon ses termes, « le plus grand atelier d’écriture du monde arabe ».


Bookwitty : Question rituelle, pourquoi écrivez-vous ?

Ahlem Mosteghanemi : Quand, il y a trente ans, j’étais passée de la poésie au roman, j’avais dit : « Quand on perd un amour on écrit un poème, quand on perd un pays, notamment par l’exil, on écrit un roman.» Écrire c’est gérer ses pertes, recycler son passé, ses regrets, ses joies en littérature. On écrit pour oublier comme pour se souvenir ; comme on écrit pour dire la vérité ou pour mentir ; pour faire des aveux comme pour se cacher derrière des personnages.

C’est pour cela que l’écriture reste un règlement de comptes conscient ou inconscient ; qu’un roman raté est un crime raté ; et qu’on devrait retirer le droit d’écrire à un mauvais écrivain comme on retire le droit de porter une arme. On écrit aussi pour l’illusion d’être immortel parce qu’on croit que ce qu’on écrit nous survivra. Je n’ai pas le choix, comme disait Malek Haddad : « Je réside dans mes livres mais la location me coûte cher. »

Pour vos lecteurs, vous êtes une grande écrivaine de l’amour. Quels sont à vos yeux les meilleurs textes d’amour jamais écrits ?

À mes yeux, les meilleurs textes d’amour restent les belles lettres d’amour d’antan, écrites par des gens de lettres ou des hommes d’Etat, parce qu’elles étaient écrites pour un seul lecteur, qui, de plus, passait son temps à les attendre et qui avait ensuite pour souci de les cacher précieusement. Le chemin qu’elles faisaient à partir d’un champ de bataille ou d’un pays lointain faisait aussi la valeur de ces lettres ; je pense par exemple aux lettres de Napoléon à Joséphine, ou d’Apollinaire à Lou, ou encore de Sartre à Simone de Beauvoir.

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De quels auteurs contemporains vous sentez-vous proche ?

Je me sens des affinités avec plusieurs écrivains, notamment Elif Shafak dont j’apprécie le courage politique ainsi que son approche de l’amour et du soufisme. J’aime aussi Alexandre Jardin pour son style léger et touchant, et sa vision de l’amour présente dans son thème de la préservation de la première flamme. Enfin, je me retrouve dans l’humour singulier de Dany Laferrière.

Quels auteurs de la nouvelle génération avez-vous envie de faire découvrir ?

À vrai dire, je suis surtout impliquée dans la révélation de talents de lecteurs qui écrivent sur ma page Facebook car, sur mes 12 millions de fans, il y en a au moins un ou deux millions qui sont en grande détresse du fait des conflits et des migrations, et qui y livrent souvent des témoignages poignants. Ma page est d’ailleurs devenue, selon eux, la « dernière terre d’asile », et je pense que de vrais romanciers se trouvent aujourd’hui parmi ces réfugiés. 

C’est pour les encourager à s’exprimer et leur rendre leur dignité que je choisis tous les jours une de leurs publications que je republie pour la mettre en évidence. Ce qui donne aussi aux autres l’occasion de commenter les malheurs et le talent de chacun, et qui fait que ma page est aussi devenue le plus grand atelier d’écriture du monde arabe.

Il faut un travail de longue haleine pour maintenir tous ces jeunes loin de ces fléaux que sont la violence, le fanatisme et l’intolérance. Je pense que quelqu’un qui écrit est quelqu’un qu’on a pu sauver par les mots, ce qui est un peu mon rôle d’ambassadrice de la paix [Ahlem Mosteghanemi a été nommée « artiste de l’Unesco pour la paix », ndlr].

Lors de signatures ou sur Facebook, vous échangez beaucoup avec vos lectrices. Que comprenez-vous de leurs vies, de leurs attentes ? Quels conseils leur donnez-vous ?

Je crois qu’avec tout ce que vit le monde arabe, un écrivain doit être aussi un confident, un secouriste, un psychologue, un ami qu’on n’a rencontré que par un livre et qu’on contacte de l’hôpital pour demander du soutien lors de l’agonie d’un proche, ce qui m’est arrivé plusieurs fois. Ou être la première personne à qui on annonce qu’il ne nous reste rien après avoir quitté un pays détruit, ou qu’on va prendre le large avec des inconnus vers l’inconnu.

Ce sont des moments difficiles car il faut pouvoir recevoir toute la charge émotionnelle d’une personne en grande détresse qui attend de vous du réconfort parce qu’elle croit en vous.

Mes lectrices comme mes lecteurs s’adressent aussi à moi pour des drames personnels ou des chagrins d’amour. Je leur explique alors qu’un jour ils riront de leurs larmes, et qu’un malheur peut être un cadeau du ciel déguisé.

Vos romans sont riches en aphorismes, dont les lecteurs s’emparent ensuite, ils les partagent parfois sur les réseaux sociaux. De quels aphorismes êtes-vous la plus fière ?

Je peux citer quelques-uns des plus repris :

« Dans le monde arabe on passe les premières années à apprendre à parler, et le reste de sa vie à apprendre à se taire. »

« L’injustice est le serviteur de la violence. »

« L’amour est l’intelligence de la distance. »

« On voulait une patrie pour laquelle mourir et c’est cette patrie qui nous tue. »

« Le deuil n’est pas dans ce qu’on porte mais dans notre façon de regarder les choses. »

« L’amour c’est ce qui s’est passé entre nous, et la littérature ce qui n’adviendra jamais. »

« Il n’y a pas plus pauvre qu’une femme sans souvenir. »

« La plus grande douleur ne vient pas de ce qui ne fut jamais à nous, mais de ce que nous avons possédé pour un bref moment et qui nous manquera à jamais. »

« J’envie les nourrissons, ils sont seuls à posséder le droit de crier avant que la vie dompte leur corde vocale et les oblige à se taire. »

« L’amour est bien fini quand on commence à rire des choses dont on a pleuré un jour. »

« Aime-le comme aucune femme n’a aimé, et oublie-le comme oublient les hommes. »

« C’est en cherchant autre chose que l’on trouve le plus bel amour. »

Comment expliquez-vous votre immense popularité dans le monde arabe ?

Je crois que les quatre piliers de mon succès sont la langue littéraire, l’amour, une approche politique et un côté philosophique ; car un lecteur ne cherche pas seulement une histoire en achetant un livre, sans quoi il peut se contenter d’un film, mais aussi une dimension intellectuelle et philosophique. Un roman doit prétendre non à vous raconter une histoire mais à changer la votre.

Je signale qu’en matière d’amour, je suis l’écrivaine du désir et non du plaisir car les écrivaines du plaisir ne manquent pas, mais le lecteur arabe cherche à être respecté et ne pas avoir à cacher ses lectures. D’ailleurs mes livres sont souvent offert par les parent à leurs enfants, et je suis fière d’être arrivée à ce résultat sans user d’un excès de pudeur.

Comment expliquez-vous que vos textes remportent moins de succès en Europe ? Est-ce que cela peut être lié au lyrisme de vos textes, complexe à transmettre dans d’autres langues ?

Lors des premiers romans que j’ai écrits, j’ai conservé mon style poétique.

C’est une des raisons qui a fait mon succès, vu que les arabes ont un faible pour la poésie, qui est pour eux ce qu’était le théâtre pour les grecs ou la musique pour les viennois : un art qui les définit. Comme les beaux jeux de mots en toute langue sont souvent intraduisibles, la poésie est ce qui se perd dans la traduction. On traduit la rose par la rose, or c’est le parfum qui fait la rose. Je pourrais aussi dire que je ne me suis jamais soucié de prendre un agent et que ma gloire dans le monde arabe me suffisait.

Cependant, ma trilogie traduite par Bloomsbury Publishing a eu de bons échos dans la presse anglaise, et mes livres font l’objet de cours dans plusieurs universités, dont Yale.

Par ailleurs, mon dernier roman, Les femmes ne meurent plus d’amour, présenté en cette année 2018 au salon du livre de Paris, a été écrit dans un style plus léger, ce qui a dû faciliter sa traduction.

De quels ennemis un écrivain doit-il se méfier ?

Le temps et le succès sont d’après moi les deux plus grands ennemis d’un écrivain.

Si le temps est l’ami de l’œuvre qui a besoin de mûrir, il joue contre l’écrivain qui, en donnant le temps qu’il faut à une œuvre, ne sait pas si la vie lui en donnera assez pour en écrire une autre. Chacune de ses phrases, une fois imprimée, ne lui appartient plus, et il sera jugé comme s’il n’avait écrit que cela. C’est ce qui fait que Flaubert passait des journées à retravailler une phrase.

Quant au succès, il met l’auteur sous des projecteurs auxquels il n’est pas destiné, car l’écrivain ne peut pas être une star, et doit être un homme de l’ombre, ayant besoin de sa quiétude et de son isolement pour écrire. Un homme de lettres qui a du succès ressemble donc à un papillon qui se brûle les ailes, d’abord parce que le grand succès paralyse un écrivain, qui doit toujours écrire mieux et qui n’écrit plus alors avec la même sincérité, c’est à dire seulement pour lui-même, sachant que plusieurs millions de gens le liront ; et ensuite parce qu’essayer de satisfaire tout le monde est la meilleure recette pour rater un livre.

Et la censure ?

La censure est sans doute un ennemi majeur de la création, mais le talent d’un auteur consiste aussi à savoir la contourner. J’ai ainsi, pendant trente ans, réussi à la contourner dans mon œuvre tout en passant tous les messages que je voulais sur l’amour et la politique. Un écrivain doit donc aussi être un passeur, car un roman est aussi une valise avec des poches secrètes où il doit cacher ses message en comptant sur l’intelligence du lecteur. Mes lecteurs aiment d’ailleurs déchiffrer mes messages et ainsi devenir mes complices. Il y a quelques années encore un écrivain égyptien disait : « Dans le ciel du monde arabe, il n’y a pas assez d’oxygène pour un seul écrivain », mais les choses ont changé maintenant, chacun peut publier ce qu’il veut sur internet, le censeur est devenu le lecteur, et c’est à lui qu’il faut rendre des comptes.

On a beaucoup dit que vos romans allaient dans le sens d’une certaine émancipation des femmes. Quel regard portez-vous sur le mouvement #MeToo ?

Je trouve bien sûr scandaleux l’abus de pouvoir qui utilise la carrière d’une femme pour lui faire du chantage sexuel. C’est malheureusement un phénomène qui semble beaucoup plus répandu qu’on ne le croyait aussi bien dans les pays pauvres que riches. Mais je suis, en tant qu’ambassadrice de la paix, surtout scandalisée, par les récentes révélations concernant des abus pratiqués par le personnel humanitaire sur des populations en détresse.

Par ailleurs, j’espère que maintenant que la parole des femmes s’est libérée, elles iront se plaindre d’abord à la justice, et qu’elles n’auront pas à attendre des années pour avoir à dénoncer leur agresseur, ce qui lui laisserait le temps de récidiver.

Comme lectrice, quels sont vos derniers coups de cœur ?

Je lis principalement en français durant mes vacances d’été en France. Mes dernières lectures incluent : Lettres à Anne, Bakhita, Le Silence des hommes et Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

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Mathieu est journaliste indépendant à Paris.

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