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Afrique : ces romans d’il y a un demi-siècle qui nous expliquent les crises actuelles

Elie Tchapi By Elie Tchapi Published on April 18, 2017

Quand on est journaliste, il faut essayer d’être le moins susceptible possible. Le métier que j’exerce est en effet l’un des plus critiqués du monde. Nous imposerions nos opinions à notre audience, nous serions les marionnettes serviles des forces de l’argent, etc.

J’avoue que je suis plus sensible à certains des arguments qui nous sont balancés à la figure qu’à d’autres. J’admets que, sur les conflits internationaux, nous avons tendance à commenter l’écume des jours et que nous prenons trop peu en compte le temps long, alors qu’il témoigne de la conscience historique des peuples.

Je travaille le plus souvent sur l’actualité africaine. C’est-à-dire sur des pays dont les traces écrites « autochtones » les plus anciennes sont souvent… très récentes. Pendant longtemps, l’oralité a été la règle générale. Comment retrouver les traces de ce temps long, afin de nous en servir pour mieux comprendre les vieux ressorts de nos nouvelles tragédies ?

Je pense que les romans écrits il y a un demi-siècle par les « écrivains des indépendances » constituent pour nous un début de réponse. Ces écrivains ont la particularité d’être nés dans une Afrique rurale colonisée qui se souvenait encore de l’époque précoloniale. Ils ont grandi dans un système de valeurs qui vacillait mais qui existait toujours. Parce qu’ils ont parlé parfaitement leurs langues d’origine, et ont baigné enfants dans les récits mythiques de leurs griots et vieux sages, ils sont un pont entre notre passé et notre avenir. 

Il n’est donc pas étonnant que leurs écrits, qui datent pourtant de la période euphorique de la décolonisation, nous semblent aujourd’hui mettre le doigt avec une lucidité prophétique sur les terribles « crises de l’Etat » qui frappent aujourd’hui l’Afrique postcoloniale.

Prenons deux exemples de « classiques » de la littérature africaine, au programme des lycéens dans certains pays du continent il y a une vingtaine d’années, et que j’ai relus récemment avec fascination, tant ils s’apparentent à une « archéologie » de deux crises politico-militaires sur lesquelles j’ai travaillé : la guerre civile ivoirienne (aujourd’hui finie ou en mode « pause ») et le développement du terrorisme djihadiste Boko Haram au Cameroun et au Nigeria.


La crise identitaire ivoirienne

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C’est le premier roman de l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma (1927-2003). Né en pays malinké, dans un espace-frontière entre Guinée, Mali et Côte d’Ivoire, enrôlé dans le rang des « tirailleurs sénégalais » convoyés en Indochine avant de faire des études de mathématiques et d’actuariat à Paris, il a un profil tout aussi atypique que sa patte littéraire. Quand il écrit en français, il nous semble l’entendre parler dans un malinké à la fois poétique et cynique. Il nous transporte littéralement dans l’âme de ses personnages. 

Dans Les Soleils des indépendances (1968), il nous raconte la tragédie de Fama, un noble malinké déchu par la colonisation et broyé par le système politique post-indépendances. Ce faisant, il anticipe sans le savoir la crise identitaire qui va déchirer son pays 30 ans après la publication de son roman. Une crise qui s’articule, dans sa dynamique locale, autour de questions comme : qui est Ivoirien ? Qu’est-ce qu’être Ivoirien charrie comme espérances et attentes vis-à-vis d’une Nation construite par le colon à partir de plusieurs entités politiques précoloniales hétérogènes ?

Au début des Soleils des indépendances, Fama, parasite urbain vivant au début des années 1960 aux crochets de sa femme et de sa communauté, traîne son mal-être et ses frustrations, dans la capitale d’un pays africain qu’on devine être la Côte d’Ivoire. Il s’est battu pour la fin de l’ère coloniale, et a « insulté le père et la mère de la France » parce qu’il pensait que l’indépendance signifierait un retour à une société féodale qui faisait de lui un prince. 

Mais que voit-il sous ses yeux ? Les « pouvoirs bâtards et illégitimes des présidents de la République et du parti unique », le règne des « fils d’esclaves » et des « rejetons de la forêt », c’est-à-dire les populations du Sud qui n’ont pas été influencées avant l’arrivée des Blancs par la civilisation islamique. 

Pire, prenant prétexte d’une sombre affaire d’insurrection et d’oracles apocalyptiques, le pouvoir postcolonial arrête Fama, et l’incarcère dans une infâme prison située dans le village du « père de la nation ». Il finit par être tué en tentant de retourner dans son village, parce qu’il défie un agent des forces de l’ordre qui l’empêche de franchir la frontière entre la Côte d’Ivoire et la Guinée, au prétexte qu’il est étranger, alors que les limites artificielles héritées de la colonisation coupent en deux le Horodogou, pays que ses ancêtres ont conquis et gouverné par la force du glaive et sur lequel il n’a plus d’autorité.

Un personnage plus secondaire incarne un autre versant des frustrations postcoloniales ivoiriennes. Apprenti du chauffeur de car qui transporte Fama vers ses terres du Nord, Sery, originaire du sud forestier du pays, se plaint de la ruée des migrants venus des pays voisins à la recherche de l’eldorado : 

« Connaissez-vous les causes des malheurs et des guerres en Afrique ? Non ! Eh bien ! C’est très simple, c’est parce que les Africains ne restaient pas chez eux. »

Sery vilipende ceux qui s’installent dans d’autres pays pour « prendre le travail des originaires »

Sentiment d’humiliation du Nord, sentiment de dépossession du Sud, question lancinante des frontières et de la nationalité, batailles permanentes entre féodalité et modernité : ce sont ces thématiques qui ont agité des passions mortifères en Côte d’Ivoire dès 1999. Si on avait pris Kourouma plus au sérieux…


La tentation djihadiste au Cameroun et au Nigeria

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Cela fait déjà plusieurs années que le mouvement djihadiste Boko Haram terrorise une partie des populations du Sahel. Le nom de cette secte résume son agenda obscurantiste : il signifie en effet « l’école [des Blancs] est un péché ». Cette focalisation morbide sur l’éducation « à l’occidentale » et sa force d’aliénation est au cœur du premier roman de l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane, L’aventure ambiguë, publié en 1961. Ce livre, dont le style classique voire philosophique tranche avec la verve quasi picaresque de Kourouma, est construit autour de personnages archétypaux qui campent bien une bataille à la fois féroce et feutrée dont l’enjeu était l’acceptation ou le rejet de l’école occidentale entrée en concurrence directe avec l’école coranique et une culture islamique présente en pays peul depuis le XIIe siècle de notre ère.

Il y a le personnage principal, Samba Diallo, fils de la noblesse Diallobé écartelé entre des systèmes de valeur opposés. Il y a son maître d’école coranique, irascible, ascétique et admirable, qui incarne à la fois le mépris de la vie hédoniste et l’adoration de Dieu. Un maître qui représente un monde qui a été, et qui s’en va, vaincu par plus fort que lui.

Il y a la « Grande Royale », femme de pouvoir, héritière des dignitaires vaincus par la colonisation et avocate d’une modernité qu’elle révère plus pour sa force que pour sa force de conviction : 

« Notre grand-père, ainsi que son élite, ont été défaits. Pourquoi ? Comment ? Les nouveaux venus seuls le savent. Il faut apprendre chez eux l’art de vaincre sans avoir raison. »

Mais il y a aussi le fou, personnage étrange et inquiétant, ancien combattant revenu traumatisé d’une Europe qu’il a vécue comme violente et déshumanisante. Il se rapproche du maître coranique à mesure que ce dernier vieillit, et que son influence décline. Le fou finit par s’approprier un discours religieux qu’il radicalise tellement qu’il finit par tuer Samba Diallo, symbole de l’Africain aliéné par l’école occidentale et qui revendique désormais son droit de ne pas être contraint à la prière, voire de ne pas prier du tout.

Et si, en un demi-siècle d’indépendances africaines caractérisées par une profonde crise de l’Etat, de ses institutions et de ses représentations, Boko Haram et les autres mouvements djihadistes symbolisaient, à leur manière, ce personnage du fou prenant acte de l’impasse de l’option moderniste symbolisée par la « Grande Royale » et invoquant le retour à un passé mythifié dans une geste à la fois nihiliste et désespérée ? 

Décidément, les auteurs africains d’il y a cinquante ans nous aident à mieux arpenter les dédales de notre présent tourmenté.


Si vous avez d'autres exemples en tête, n'hésitez pas à les mentionner dans les commentaires ou à poster vos propres listes de lecture.

Elie Tchapi est un journaliste spécialisé sur l'économie africaine, qui signe ici sous pseudonyme. Amoureux des mots depuis sa plus tendre enfance, il se dit qu'il gagnerait à lire plus durant ... Show More

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