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À partir de quel moment est-on responsable de ses crimes ?

Camille fait la VF By Camille fait la VF Published on February 28, 2017

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This article was updated on June 19, 2017

Encore, le roman de Hakan Günday, vainqueur du prix Médicis étranger 2015 et du prix Dünya Kitap 2011, se lit comme on reçoit un coup de poing.

Même si l'action se déroule sur fond d'immigration, de trafics, de lynchages et de politiciens corrompus, le roman ne prétend pas s'inscrire dans une idéologie de réalisme social. 

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Sa grande réussite consiste à pousser le lecteur à réfléchir à méditer sur la culpabilité et la responsabilité (ou plutôt leur absence) - comme Les Carnets du sous-sol de Fédor Dostoïevski, la structure religieuse en moins.

Au début du livre, Gaza, neuf ans, vient d'accepter son premier travail dans un réseau de traite d'êtres humains, comme assistant de son père, un homme autoritaire. Les deux personnages vivent seuls dans une grande propriété située dans une petite ville turque.

Sous couvert de faire du commerce de fruits et légumes, le père de Gaza réceptionne des cargaisons d'êtres humains et les dirige vers la mer, pour une vie d'esclavage ou un nouveau départ dans un autre pays.

Naufrage en Méditerranée

Avant d'embaucher son fils, le père de Gaza lui raconte une histoire. Deux ans avant la naissance de Gaza, son père traversait la Méditerranée sur un bateau de migrants qui fut détruit au cours d'une tempête. Tous les occupants du bateau furent précipités à la mer, migrants et passeur. Le père de Gaza nagea jusqu'à un homme qui s'agrippait à une bouée. Le père de Gaza lui arracha la bouée et l'homme fut emporté par une vague.

Après lui avoir raconté ce terrible récit de survie, le père de Gaza demande à son fils ce que lui-même aurait fait. Alors âgé de neuf ans, Gaza tente de répondre :  "Peut-être que la bouée aurait suffi pour tous les deux…" Mais son père le gifle. Gaza est donc très tôt conditionné à intégrer la réponse attendue : "J’aurais fait comme toi, papa."

La prose est irrégulière, abrupte et souvent elliptique. Le narrateur n'a pas la prétention de tourner de belles phrases élégantes : il faut être fidèle à la façon dont Gaza s'exprime. Cependant, même lorsqu'elle est maladroite, l'écriture reste percutante.

Une année seulement après que Gaza a commencé à travailler avec son père, il est responsable de sa première mort : un Afghan de vingt-six ans. Le travail de Gaza consistait en partie à allumer la climatisation du camion. On ne sait pas vraiment s'il a simplement oublié ou s'il n'en avait juste pas envie.

Brûlures de cigarettes

Un jury d’assises condamnerait probablement le père de Gaza à la place d'un enfant de dix ans. Mais ce garçon est-il responsable, quelques années plus tard, lorsqu'il menace un groupe de migrants et viole « la plus belle fille du monde » ? Est-il responsable, à quinze ans, lorsqu'il achète du matériel de surveillance et, à l'insu de son père, fait des « expériences » sur des migrants épuisés et terrorisés alors qu'ils attendent la prochaine étape de leur voyage ?

Ces passages sont difficiles à lire, mais cruciaux au regard des questions que Günday soulève sur la culpabilité.

Un jour, Gaza est emprisonné, lorsqu'un agent de la police locale décide de l'utiliser comme monnaie d'échange. Gaza s'attend au pire. Il élabore une stratégie consistant à rejeter ses crimes sur le dos de son père car il pense que cela permettra de le faire libérer.

Assis dans sa cellule, Gaza se brûle avec des cigarettes : il crée des preuves de la maltraitance infligée par son père. Grâce à cette automutilation, le poids de la culpabilité va être enlevé de ses épaules et placé sur celles de son père. Mais peut-il effacer la culpabilité en se faisant du mal et en accusant quelqu'un d'autre ?

Enseveli vivant

Apparemment non. Gaza est libéré et choisit de rester aux côtés de son père. Au même moment, il torture de plus en plus cruellement les migrants. On peut considérer Gaza comme un enfant, élevé dans un environnement où il n'a jamais eu de meilleur modèle. Mais si Gaza n'est pas tenu responsable, pourquoi son père le serait-il ? N'a-t-il pas vécu, lui aussi, parmi des gens qui considéraient la vie des migrants comme insignifiante ?

À ce moment-là, le roman bascule brutalement. Le camion de fruits et légumes a un accident. Le père de Gaza meurt sur le coup et Gaza lui-même est enseveli vivant sous les corps des migrants.

Lorsqu'il est enfin secouru, à demi-mort, chacun crie au miracle. Mais en coulisse, le procureur le contraint à fournir des preuves contre son père, le policier municipal et le maire. À partir de ce moment, on ne parle plus des migrants. Pour autant, Gaza n'est pas libéré de ses crimes ni de sa culpabilité.

Lorsque Gaza atteint l'âge adulte, la question de la responsabilité dans Encore évolue. À cause du traumatisme qu'il a vécu, il est envoyé en hôpital psychiatrique pendant un temps. Est-il responsable de ses crimes s'il souffre de troubles mentaux ? Pendant un moment, afin d'échapper à la responsabilité de ses actes, Gaza voyage et fait l'expérience de la violence des foules. Est-il responsable s'il commet des crimes sous la pression d'un groupe ?

De quoi sommes-nous coupables ?

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Hakan Günday

À mesure que Günday nous pousse de plus en plus à réfléchir à la culpabilité de Gaza, il nous force également à nous interroger sur la nôtre. 

Comme dans Les Carnets du sous-sol, le narrateur de Encore se détache de toute humanité. Pourtant, son questionnement est essentiel à l'humanité du vingt-et-unième siècle. Gaza nous pose la question : 

“Le témoin d’un lynchage commettait un délit s’il ne portait pas secours à la victime, mais la foule n’était pas condamnée pour ses actes, on n’estimait pas qu’il y avait faute.”

Qui est responsable des bombardements en Syrie et au Yémen ? Qui, si ce n'est chacun de nous ? Finalement, le roman de Günday dédouane un peu le lecteur, lorsque Gaza se voit offrir une chance de rédemption. Au lieu de laisser le lecteur à sa culpabilité, Gaza endosse tous nos crimes et en paye le prix. Pourtant, à la fin, une question demeure : de quoi sommes-nous coupables ?


La version originale de cet article a été publiée en anglais par M Lynx Qualey.

Camille traduit et adapte en français certains articles publiés dans d'autres langues sur Bookwitty.

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